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Règles budétaires et croissance en Europe : Christian de Boissieu répond à nos questions

, par La Rédaction du Taurillon

Alors que le Parlement européen discute aujourd’hui de ses priorités pour l’emploi en Europe, prenant également acte de l’échec des négociations avec le Conseil sur le budget 2015 de l’Union européenne, nous vous proposons un regard sur la situation économique en Europe. A l’occasion de l’Université d’automne du Mouvement européen à Nîmes, du 7 au 9 novembre derniers, Christian de Boissieu, professeur d’économie à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et au Collège d’Europe à Bruges, a partagé son analyse avec nous lors d’une interview.

Christian de Boissieu, professeur d’économie à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et au Collège d’Europe à Bruges, était présent le 8 novembre à l’Université d’automne du Mouvement européen à Nîmes. - Mouvement Européen - France

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Peut-on concilier respect des règles budgétaires et relance de la croissance en Europe ?

C’est la question du jour, puisqu’on a le sentiment que l’accumulation des politiques de rigueur ne facilite pas la sortie de crise pour l’Europe. D’un côté, on ne peut pas faire n’importe quoi sur le plan budgétaire. Il y a eu des règles décidées en commun au niveau de la zone euro, il n’y a pas de raison de s’asseoir dessus et de les violer systématiquement.

D’un autre côté, le calendrier, qui avait été prévu il y a quelques années pour revenir dans les clous, a été au départ trop serré. Quand la France demande un délai supplémentaire, en disant que du côté français nous ne serons pas à 3% de déficit public en 2015, un objectif qui n’est pas réaliste, compte tenu de la faible croissance, on repousse cet objectif à 2017. C’est certes la deuxième fois que nous demandons un délai, mais je pense qu’il n’y a pas d’autres solutions. Simplement, ce délai ne sera accepté par l’Allemagne et par les partenaires européens, que si nous donnons des gages suffisants sur notre volonté d’avancer dans un certain nombre de réformes structurelles.

On a l’impression qu’il y a une sorte de grand marchandage au niveau européen : « je te donne un délai de plus, mais tu en fais plus du côté des réformes structurelles ». C’est le débat qui existe entre Bruxelles et la France.

L’austérité budgétaire n’aide pas à redresser la situation, mais la Banque Centrale Européenne, elle, lâche du leste. Si la Banque Centrale Européenne n’avait pas été là, il est clair que la rigueur budgétaire aurait été encore plus durement ressentie. Il y a donc une combinaison de politiques : une politique monétaire qui lâche du leste avec les pays qui sont en déficit et qui doivent donner un signal de correction. Je crois qu’il n’y a pas d’autre solution dans le contexte actuel.

Est-ce qu’il n’y a pas deux poids deux mesures en ce qui concerne la France d’un côté, et l’Irlande, l’Espagne ou le Portugal de l’autre côté ?

Il est clair que de facto la France profite de son statut de grand pays membre de la zone euro. Il faut tout de même rappeler que du point de vue du déficit public et de la dette publique des pays comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne, étaient dans des situations plus compliquées que nous. L’Irlande avec la crise bancaire a eu tout d’un coup un ratio de dette publique qui a atteint 125% de leur richesse nationale. En France, nous sommes à 95% pour le ratio de dette publique.

Il y a un système à plusieurs vitesses en ce qui concerne la gouvernance de la zone euro et le système de sanctions. Ce qui n’est pas très satisfaisant. Mais cela relève de la géopolitique. Les Allemands sont la première puissance européenne. Ils sont à l’équilibre budgétaire et ont un excédent extérieur. On est la deuxième puissance de la zone euro derrière l’Allemagne, et on n’est pas le bon élève de la classe. On profite du fait que nous sommes la deuxième puissance de la zone euro pour, disons, trainer les pieds.

L’Allemagne se retrouve de plus en plus isolée dans cette position de respect strict des règles budgétaires, est-ce qu’elle peut tenir encore longtemps cette position ?

L’Allemagne se veut en quelque sorte le défenseur des traités. Elle a le siège de la Banque Centrale Européenne à Francfort et elle surveille de près ce que font Monsieur Draghi et ses collègues. Cela n’a pas empêché la Banque Centrale Européenne d’être pragmatique et depuis le mois de juin, d’avoir aidé à nous éviter une aggravation de la crise. Les Allemands ne font pas la politique monétaire de la BCE, même s’ils sont autour de la table. Sur le plan du respect des règles et du respect des traités, c’est vrai qu’ils font figure de bons élèves de la classe et donc ils font la leçon aux moins bons.

Je pense que la position allemande devra s’assouplir. Il y a un premier signal intéressant, l’annonce que les Allemands ont faite d’une rallonge de 10 milliards d’euros pour relancer l’investissement chez eux.

Il faut éviter que ce soit uniquement les pays de l’Europe du Sud qui aient à s’ajuster avec des mécanismes très durs du point de vue social. Baisse des salaires en Grèce de 25%, en Espagne de 15 à 20%, au Portugal également. Il faut aussi que le pays excédentaire de la zone, le pays qui a des marges de manœuvre, c’est-à-dire l’Allemagne, participe au rééquilibrage.

Cette première annonce d’une rallonge de 10 milliards d’euros d’investissements additionnels va dans le bon sens et cela signale peut être un changement dans la position allemande. Il ne faut pas non plus s’attendre à la révolution. Les Allemands ne vont pas devenir les Italiens, et les Italiens ne vont pas devenir les Allemands.

Plusieurs journaux ont titré « la BCE a fait chanter la Grèce ». Peut-on réellement parler de chantage ?

Il y a eu un programme d’ajustements très sévère pour la Grèce, qui a été mis en place par l’Europe avec l’aide du Fond Monétaire International. La Grèce accueille régulièrement ce que l’on appelle la Troïka (la BCE, la Commission européenne et le Fond Monétaire International), qui vient vérifier que les conditions macroéconomiques posées au soutien de la Grèce ont été respectées, la vitesse à laquelle la Grèce réduit son déficit public, la vitesse avec laquelle la Grèce arrive à augmenter ses recettes fiscales.

La BCE fait une politique monétaire unique pour les 18 pays de la zone euro et la Grèce fait partie des 18. Je ne pense pas que la BCE ait fait du chantage, le mot me paraît trop fort. Quand la BCE prête aux banques en Grèce, elle regarde quelle est la situation des banques grecques et de l’économie grecque. La BCE a fait sa revue des bilans bancaires juste avant le passage à l’Union bancaire le 4 novembre dernier. La BCE a voulu savoir, où en était du point de vue bancaire les 18 pays de la zone euro, elle sait donc où en sont les banques grecques. Ca n’est pas du chantage, c’est une surveillance renforcée.

Le plan Juncker est-il suffisant pour booster la croissance en Europe ?

Le plan Juncker, c’est 300 milliards d’euros sur 3 ans. Il est nécessaire, mais pas suffisant.

Le plan Juncker n’est pas bouclé du point de vue financier. L’argent va venir en partie de la BEI, la Banque Européenne d’Investissement, mais les 300 milliards ne sont pas encore sur la table. Tant que ça n’est pas vraiment financé, tant que l’on ne sait pas comment on va réunir ces 300 milliards d’euros, pour moi, ça n’est pas crédible. C’est une bonne initiative, qui vise à relancer l’investissement en Europe dans des domaines qui sont importants et qui peuvent faciliter le rebond et la croissance, dont les infrastructures, les PME, l’énergie ou l’innovation. Je pense simplement que le calibrage n’est pas suffisant.

Pour y remédier, il y a la BEI, et l’avantage c’est que ça n’est pas dans le budget européen, puisque la BEI emprunte sur les marchés et prête à son tour. Il y a quatre ans, je disais que la BEI était sous utilisée, on a augmenté son capital en 2012, je pense qu’elle reste aujourd’hui sous utilisée par les Européens.

Pour financer un plan d’investissement européen de grande ampleur, des ressources propres sont-elles nécessaires ?

Il y a un débat sur le budget européen. Pour des raisons politiques évidentes, tout le monde s’accroche au fameux plafond de 1% [du PIB de l’Union européenne] en disant que le budget des 28 ne doit pas dépasser le PIB des 28. Il me semble que la crise a montré qu’il fallait probablement accepter d’augmenter la part du budget européen.

C’est un problème politique parce que quand vous allez dans cette direction, cela veut dire que vous prônez la création d’un impôt ou d’impôts européens. Pour l’instant, il n’y a pas d’impôt européen. Donc si on augmente la part du budget européen, il faut probablement aller vers l’instauration d’impôts européens. Il ne faut pas que cela vienne se rajouter à ceux qui existent déjà, c’est-à-dire les impôts nationaux et locaux. Si les opinions publiques, à la suite de la création d’impôts européens, ont le sentiment que l’Europe ça veut dire plus d’impôts, ça ne va pas être la meilleure manière de les réconcilier avec l’idée européenne.

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