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Rencontre avec KOD, rempart de la démocratie polonaise

, par Thomas Lymes

Lors des dernières élections législatives d’octobre 2015, les Polonais ont porté les conservateurs au pouvoir. Résolument nationaliste et prêt à inverser les effets des politiques libérales menées par son prédécesseur, le nouveau gouvernement mené par Beata Szydło s’est confronté à une forte opposition, critiquant notamment certaines mesures jugées anti-démocratiques. L’un des fers de lance de cette opposition est le Komitet Obrony Demokracji (KOD), littéralement « Comité de défense de la démocratie ». Martin Mycielski, coordinateur international au sein du mouvement, a accepté de répondre à nos questions sur la situation actuelle en Pologne.

Le KOD, Komitet Obrony Demokracji (KOD) ou « Comité de défense de la démocratie », manifeste devant la Diète polonaise à Varsovie. Le mouvement prend de l’ampleur en Pologne et à l’étranger. Il réclame la garantie des libertés fondamentales, de l’Etat de droit et des bases de la démocratie face au gouvernement du PiS. - © Adrian Grycuk (CC/Wiki).

Auteurs

T.L. : Peux-tu nous expliquer brièvement qu’est-ce-que KOD et les raisons de sa création ? Quelles valeurs défendez-vous ?

M.M. : KOD est un mouvement citoyen de terrain formé en novembre dernier en réponse aux actions illégales du nouveau gouvernement polonais et du président, les deux étant affiliés au parti Droit et Justice (PiS). Notre objectif est de protéger la démocratie, l’Etat de droit et les libertés fondamentales, qui sont tous en danger ou ont déjà été violés dans le pays. Vous pouvez trouver les détails des actions de PiS dans de nombreux articles en ligne et dans nombre de déclarations et d’opinions d’organisations européennes et internationales (tels que ceux des institutions européennes, du Conseil de l’Europe, d’Amnesty international, des sénateurs étasuniens et bien d’autres encore).

Comment a évolué la Pologne depuis que PiS a été porté au pouvoir en 2015 ? Considères-tu que le pays soit maintenant divisé ?

Le pays a toujours été très divisé et il l’est maintenant plus encore. Cette division date des années 1990 lorsque certains groupes en Pologne n’étaient pas contents de la manière dont les réformes étaient menées, dénonçant la place trop importante laissée au compromis, et estimant que nous nous dirigions trop vers un système de valeurs européennes libérales et vers l’intégration européenne au lieu de conserver nos traditions et notre souveraineté. Sur l’échiquier politique, ces cercles étaient très proches des frères Kaczynski et de l’Eglise. PiS s’est servi de cette division, et de l’influence de l’Eglise, pour rassembler des soutiens en 2005 et a gagné les élections législatives et présidentielles.

Depuis sa perte de pouvoir , le parti a accentué encore plus ces divisions, nourrissant la peur, la haine et les théories du complot parmi le peuple, et collaborant avec des groupes d’extrême-droite, tels que le Mouvement National, le Camp National-Radical et anciennement avec le Młodzież Wszechpolska (« les jeunesses polonaises de souche »), des média ultra-catholiques tels que Radio Maryja & TV Trwam, détenus par le magnat des médias le Père Rydzyk, la télévision nationaliste TV Republika et les ultra-conservateurs de Fronda.

La division est aussi liée à la différence géographique entre l’Est pauvre du pays et l’Ouest bien plus riche mais aussi à la différence entre les grandes villes et le milieu rural. Un autre argument, mentionné à outrance par PiS pour rallier des soutiens contre ses opposants, qu’ils soient réels ou imaginaires, est l’accident d’avion de 2010 à Smolensk, que PiS dépeint comme un assassinat du président Kaczynski, co-organisé par la Russie et la Plateforme Civique (PO) mené par son leader, Donald Tusk.

Martin Mycielski, coordinateur international du KOD. - © Jacek Pecherski

Beaucoup de détracteurs de KOD critiquent le fait que votre action serait illégitime et qu’elle irait à l’encontre de la volonté du peuple polonaise. Qu’auriez-vous à leur répondre ?

Ils disent aussi que nous sommes financés par le gouvernement allemand, par les banquiers juifs, que nous sommes seulement de riches bénéficiaires de l’ancien régime qui perdent maintenant de leur influence. Ces allégations n’ont jamais été fondées et supportées par aucune preuve.

Ils clament constamment, par exemple, que nous nions la légitimité de PiS à gouverner le pays, alors que depuis le début nous insistons, à chaque occasion et y compris dans nos documents, sur le fait que nous ne réfutons pas le résultat des élections, et que PiS a pris le pouvoir de manière pleinement démocratique et légale. Ils invoquent également le fait que nous aurions été créés, et également financés par la Plateforme Civique, et plus récemment par le nouveau parti Nowoczesna, malgré le fait que tout tend à prouver le contraire, comme nos critiques de Plateforme Civique et notre absence évidente de lien avec eux.

Concernant la volonté du peuple, tous les sondages montrent un soutien plus élevé envers KOD que PiS, variant de 42-46% pour KOD à 36-42% pour PiS, et un désaccord des Polonais vis-à-vis des actions du gouvernement (d’environ 51-52%). Encore une fois, on constate qu’il s’agit de paroles dans le vent et que tout tend à prouver le contraire.

Les Polonais défilent encore dans les rues ces jours-ci à la suite d’une proposition visant à interdire l’avortement. Cette manifestation n’est pas la première au vu des nombreuses qui se sont produites fin 2015. Le gouvernement est-il à ton avis sensible à ces mouvements ?

Nous continuons à espérer qu’il l’est, tout particulièrement dans le cas de la nouvelle proposition de loi visant à interdire l’avortement, qui rencontre une opposition écrasante des Polonais, environ 80% estiment que la législation actuelle sur l’avortement devrait rester telle qu’elle ou être plus libérale. PiS favorise ici clairement les intérêts de l’Eglise, au détriment de ceux du peuple. Il semble qu’il récompense ici le soutien de l’Eglise lors de la campagne électorale. En outre, nous n’espérons pas seulement une réponse directe du gouvernement à nos manifestations, étant donné qu’il nous considère comme un « petit groupe de communistes et de voleurs », mais une réaction aux préoccupations du reste du monde à la suite de la diffusion par les médias étrangers de la foule présente dans les rues.

Considères-tu que le virage amorcé par la Pologne vers le conservatisme soit un phénomène purement polonais ou qu’il s’inscrit plus largement dans une tendance européenne (hausse du conservatisme et de l’extrémisme dans de nombreux Etats membres de l’Union, peur des migrants, crise économique et sociale) ?

C’est évidemment une tendance européenne. PiS a trouvé par chance un terreau réceptif à ses idées et à sa politique, particulièrement dans le contexte de la crise des réfugiés, que des hommes politiques de droite ont transformé avec habilité en une peur du terrorisme et qui fut utilisée pour rallier les électeurs à leurs idées conservatrices et nationalistes. La même tendance peut, d’une certaine manière, s’observer dans d’autres pays, la Hongrie étant l’exemple le plus fragrant.

Pour ce qui est de la crise économique, il y a lieu de se rappeler que la Pologne était en bonne santé économique lorsque PiS a pris le pouvoir, étant le seul pays de l’Union avec un PIB positif pendant la crise et un bon élève en matière de réformes économiques après la chute du communisme, mais PiS a néanmoins dépeint la Pologne comme un « pays en ruine », qu’ils allaient reconstruire, sans prendre en compte la réalité des faits. Cela a bien sûr résonné positivement au sein de la classe populaire qui attribue son statut précaire à la politique du gouvernement précédent et qui a voté « pour un changement bénéfique » sans faire attention à ce que cela signifiait.

Comment vois-tu le futur de la démocratie en Pologne ?

Nous sommes toujours optimistes. Les gens commencent clairement à réaliser quelles libertés et quels droits ils sacrifient, ce que l’Etat de droit et la démocratie signifient à leurs yeux, notre mission étant de les éduquer sur ces sujets. En outre, l’Europe tient visiblement compte de la situation démocratique en Pologne. En définitive, c’est PiS contre le reste du monde, et c’est un combat qu’ils ne peuvent pas gagner.

Propos recueillis par Thomas Lymes

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