Représenter l’UE à l’étranger, “plus qu’une interface Bruxelles-Tokyo, ” Jean-Éric Paquet, Ambassadeur de l’Union européenne (UE) au Japon 2/2

L’interview mensuelle

, par Pablo Salvary-Gassilloud, propos receuillis par Pablo Salvary—Gassilloud

Représenter l'UE à l'étranger, “plus qu'une interface Bruxelles-Tokyo, ” Jean-Éric Paquet, Ambassadeur de l'Union européenne (UE) au Japon 2/2
Jean-Eric Paquet est ambassadeur de l’Union européenne (UE) au Japon depuis l’automne 2022. source : photo fournie par la délégation de l’UE au Japon

Dans cet épisode de l’interview mensuelle, le Taurillon a pu s’entretenir spécialement avec le représentant de l’UE au Japon, M. Jean-Éric Paquet. Cet échange souligne l’importance du travail de représentation diplomatique effectué par les antennes de l’UE, ainsi que les priorités et le plan de celle-ci avec le Japon et dans la région Asie-Pacifique. L’ambassadeur revient sur les accords et décisions clés passés avec le Japon ces dernières années, mais aussi sur la direction que prend la coopération UE-Japon aujourd’hui ainsi que celle qu’elle prendra demain. Deuxième partie de cet échange.

Le Taurillon : Sur le plan militaire, on observe un armement des États européens à la fois individuel et collectif qui s’accélère ces derniers temps ; le budget militaire a augmenté de 14% en 2025 en Europe selon l’Institut de Recherche sur la Paix de Stockholm. Le gouvernement essaye en ce moment d’implémenter certaines politiques pour que le Japon retrouve une plus grande souveraineté en termes de défense. Quelle est la vision de l’Europe par rapport à cette volonté du Japon ? Est-ce que l’Europe encourage ou conseille le Japon dans ces questions de souveraineté ?

M. Paquet : Je ne pense pas que l’on puisse le dire comme ça ; ce sont des choix de souveraineté qui appartiennent aux États. Les Européens ne sont pas positionnés pour avoir ce type de dialogue, c’est vraiment un choix des Japonais qui est en cours. Depuis plus d’une dizaine d’années, le Japon a développé sa posture en matière de sécurité nationale par une analyse très lucide des difficultés et des menaces dans la région, et par des investissements croissants dans sa capacité de défense, dans le développement de sa doctrine de sécurité/défense. Dans la même logique, le Japon a aussi modifié les règles en matière de coopérations industrielles et d’exportation d’armements qui étaient auparavant extrêmement contraignantes. Cela permet au Japon de développer sa propre industrie, qui était très confinée aux forces de self-defense japonaises (nom de l’armée japonaise, ndlr), un périmètre assez réduit ; ouvrir cette capacité à l’export est donc une décision stratégique. Plus important encore, cela ouvre la possibilité de développements avec des partenaires internationaux, parce que l’on ne développe pas un nouveau système avec les Japonais si ensuite derrière on ne peut pas le déployer. Ces choix faits par le Japon dans le cadre de l’évolution de sa politique de sécurité nationale sont extrêmement importants. Alors, le Japon continue de travailler étroitement avec les États-Unis, qui sont le garant de la sécurité japonaise aujourd’hui, avec une discussion fructueuse entre ces deux administrations sur le sujet de la défense. Mais vu le degré de menace et la fluidité de l’environnement géopolitique, le Japon a décidé de faire des investissements majeurs pour que sa capacité de déterrence soit au niveau des défis de la région. Les Européens travaillent étroitement avec les Japonais, dû à cette unicité des théâtres de sécurité, mais l’Europe n’est pas positionnée pour conseiller le Japon sur sa politique de défense.

Le Taurillon : Quel est le rôle de la délégation et comment est-elle liée aux 27 États membres . L’administration européenne possède une certaine indépendance vis-à-vis de ses États membres, mais si un jour la relation bilatérale d’un des membres venait à se dégrader avec le Japon, quelle influence cela pourrait-il avoir sur le travail de la délégation de l’UE ?

M. Paquet : C’est une perspective que j’ai du mal à imaginer ;je ne vois pas comment une des relations bilatérales d’un État membre avec le Japon pourrait se dégrader. Mais si l’on considère cette hypothèse, ce qu’il faut retenir, c’est qu’au titre du traité de Lisbonne, les États membres et les institutions européennes collectivement sont les acteurs de la politique étrangère de l’UE. La haute représentante, Mme Kaja Kallas, coordonne cette politique étrangère avec les ministres des affaires étrangères des États membres ; ils se réunissent tous les mois. De la même manière, au niveau de nos pays partenaires, l’ambassadeur européen coordonne les 27 ambassadeurs nationaux. Alors évidemment, chacun des 27 ambassadeurs a son propre agenda bilatéral, mais chacun des ambassadeurs nationaux a aussi l’obligation de coopération loyale et de travailler de manière cohérente dans cette direction européenne. Je pense que pour les États membres, ce travail collectif, ainsi que le travail de la délégation et des institutions européennes, qui se distinguent et se complètent, apportent de la valeur à leur travail bilatéral. Lorsque l’on est un État membre, on a une réalité politique importante vis-à-vis du Japon, mais lorsqu’on la met dans le contexte européen, cela a une valeur ajoutée évidente. Aussi, ce que fait la Lituanie, la Bulgarie ou la France, c’est ce que fait l’Europe ici pour moi. L’agenda bilatéral est très important dans la projection européenne vis-à-vis du Japon. Et les rôles des ambassadeurs, des 28 (27 États membres + l’ambassadeur européen), c’est d’essayer autant que possible d’articuler cette interaction avec le Japon, et cela se fait de manière assez naturelle. Les ambassadeurs se réunissent chaque mois. Les conseillers économiques, politiques, culturels, presse et informations, sciences, se voient très régulièrement aussi. Donc il y a un partage d’information, une coordination, lorsque c’est nécessaire, un alignement des positions qui se fait de manière permanente et qui donne une cohérence au travail entre les Européens et les Japonais dans cette diversité.

Le Taurillon : Vous avez vous-même beaucoup été impliqué dans le secteur de la recherche au niveau européen. Le Japon a signé le projet de recherche Horizon très récemment. Quelles sont les initiatives au niveau de la recherche dans cette coopération Europe-Japon ?

M. Paquet : L’association à Horizon Europe est effectivement une décision prise il y a quelques mois, qui est très importante car lorsqu’un État s’associe à Horizon Europe, ses acteurs sont traités sur un pied d’égalité avec les acteurs européens. Donc l’université de Kyoto, c’est comme l’université de Strasbourg ou de Tallinn ;il n’y a pas de différence, en termes d’accès aux programmes et aux projets collaboratifs. Et la recherche de ces universités est financée par Horizon Europe. La contrepartie, évidemment, c’est que le Japon contribue financièrement à Horizon Europe en liaison avec le nombre d’acteurs japonais qui y seront mobilisés. Aujourd’hui, il y a déjà énormément de collaborations scientifiques, mais tout cela se fait sur un plan bilatéral et souvent dans une dimension moyenne. Horizon Europe permet vraiment de rentrer dans cette logique de consortium européen (grand projet) qui permettra à la contribution japonaise d’accroître sa valeur et qui permettra aussi aux Japonais d’être connectés à l’effort majeur européen. Un projet de recherche européen sur des sujets comme l’énergie renouvelable ou le digital peut, à mon sens, très facilement imaginer la valeur ajoutée à inviter un partenaire japonais. Est-ce que l’on peut faire plus que ces grands projets majeurs ? Oui, dans Horizon Europe on a des entreprises communes (“joint undertakings”), dans le domaine du calcul à haute performance, du quantique, de l’aviation propre, de la santé. Ce sont de grands partenariats entre industries, organismes de recherche publics et administrations nationales et européennes, qui sont des efforts plus structurés sur la durée. Le Japon a maintenant accès à ces « joint undertakings ». Un seul bémol : le Japon rejoint le programme sur ses deux dernières années. Il va être testé sur ces 2 années, avec la perspective de s’associer dès le départ du prochain programme de recherche. Si le Japon prend goût à ce programme de recherche, en 2028-2029, il y aura une grande opportunité de continuer ces discussions stratégiques sur la recherche coordonnée UE-Japon.

Le Taurillon : Sur le plan environnemental, on a la Global Gateway qui se met en place et qui se précise au fur et à mesure des années notamment en Asie du Sud-Est. À quel degré le Japon est-il impliqué dans ce projet européen ?

M. Paquet : Pas suffisamment. Nous travaillons beaucoup pour que l’information soit pleinement partagée. Il y a des hypothèses où en plus d’un travail collectif européen avec le secteur privé et les pays partenaires, il y aurait une vraie valeur ajoutée à travailler avec des partenaires tiers. Le Japon est un acteur évident de ce point de vue-là. JICA a énormément de projets dans la région asiatique, l’Europe aussi. D’ailleurs, nous avons un partenariat de connectivité avec le Japon qui s’adresse aux mêmes questions que le Global Gateway et qui a pu voir quelques fois une coordination des investissements avec des agences japonaises comme JICA. Il n’y a aucun doute que sur le Global Gateway, on peut aller nettement plus loin et travailler avec le Japon sur des questions de terres rares dans la région. Le Japon est un acteur majeur ; l’Europe aussi. Ensemble, nous ferions une différence plus importante et pourrions proposer une meilleure offre que l’offre chinoise. La Global Gateway n’est évidemment pas une réponse aux Nouvelles Routes de la Soie, mais l’enjeu, c’est quand même de faire avec le pays partenaire des offres de qualité qui permettent à nos pays partenaires d’avoir des alternatives ou des offres complémentaires essentielles pour leur propre autonomie et indépendance. Nous avons une vraie complémentarité sur cela avec le Japon, je fais l’hypothèse que dans un horizon temps moyen, nous aurons une dizaine d’opération où l’on pourra dire que l’intervention coordonnée des japonais et des européens a vraiment pu faire la différence.

Le Taurillon : Quelles sont les priorités de la délégation dans les 6 à 12 prochains mois ? Quels sont les grands sujets sur lesquels vous travaillez ?

M. Paquet : Le rôle de la délégation, c’est d’être une interface entre Bruxelles et Tokyo. Mais on est aussi plus qu’une interface car le Japon est un pays très distant, dans lequel on travaille en japonais, avec une culture professionnelle assez différente. Donc on a, de ce point de vue-là, un rôle essentiel pour assurer la continuité des dialogues politiques, sectoriels, stratégiques entre Bruxelles et Tokyo. L’un des enjeux pour nos équipes, c’est aussi d’assurer que nos collègues à Bruxelles aient la patience de continuer d’investir dans la préparation des décisions. Le Japon a typiquement besoin d’un an pour prendre une décision, et durant cette année-là, il y a un gros effort de dialogue, mais on ne sait jamais s’il décidera positivement ou pas au terme de ce processus. Les Européens font un peu l’inverse : on décide sur le principe au départ, et après on travaille sur la mise en œuvre et sur les modalités, avec le confort d’avoir pris la décision de principe. Nous avons aussi un cycle annuel de sommets ; le président António Costa, la présidente von der Leyen et la première ministre Takaichi devraient se voir cet été.

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