Représenter l’UE à l’étranger, “plus qu’une interface Bruxelles-Tokyo, ” Jean-Éric Paquet, Ambassadeur de l’Union européenne (UE) au Japon 1/2

L’interview mensuelle

, par Pablo Salvary-Gassilloud, propos receuillis par Pablo Salvary—Gassilloud

Représenter l'UE à l'étranger, “plus qu'une interface Bruxelles-Tokyo, ” Jean-Éric Paquet, Ambassadeur de l'Union européenne (UE) au Japon 1/2
Jean-Eric Paquet est ambassadeur de l’Union européenne (UE) au Japon depuis l’automne 2022 source : photo fournie par la délégation de l’UE au Japon

Dans cet épisode de l’interview mensuelle, le Taurillon a pu s’entretenir spécialement avec le représentant de l’UE au Japon, M. Jean-Éric Paquet. Cet échange souligne l’importance du travail de représentation diplomatique effectué par les antennes de l’UE, ainsi que les priorités et le plan de celle-ci avec le Japon et dans la région Asie-Pacifique. L’ambassadeur revient sur les accords et décisions clés passés avec le Japon ces dernières années, mais aussi sur la direction que prend la coopération UE-Japon aujourd’hui ainsi que celle qu’elle prendra demain. Première partie de cet échange.

Le Taurillon : Dans un premier temps, pourriez-vous nous détailler les évènements et décisions qui vous ont amenés à devenir ambassadeur de l’UE au Japon ?

M. Paquet : Après des études en politiques européennes, je suis rentré à la Commission européenne. J’ai travaillé à travers plusieurs secteurs à cheval entre les relations diplomatiques de l’UE et les politiques publiques européennes. Et j’ai vraiment croisé ces deux carrières sur plus de 30 ans ; j’ai été ambassadeur de la CE en Mauritanie, une expérience très marquante à la fois sur le plan personnel et professionnel. Puis, après avoir été secrétaire général adjoint de la Commission européenne et directeur général de la recherche, j’ai donc essayé de devenir ambassadeur avec la possibilité d’utiliser les compétences et expériences accumulées. La relation avec le Japon est extrêmement stratégique pour l’UE et vice-versa. Et surtout, elle couvre de manière approfondie une vingtaine de politiques publiques sur lesquelles j’ai pu travailler, par conséquent, c’était un poste particulièrement intéressant pour moi.

Le Taurillon : En quoi le Japon est-il un partenaire stratégique pour l’UE ? Qu’est-ce qu’il lui apporte ?

M. Paquet : Le Japon est un partenaire historique des Européens ; il y a un alignement naturel de valeurs, de systèmes démocratiques, de nos politiques extérieures qui suivent les recommandations de l’ONU. Tout cela crée, historiquement et d’un point de vue systémique, une relation assez naturelle et forte, qui s’est beaucoup approfondie au cours des dernières années dans notre contexte géopolitique. En particulier en 2019, avec la première administration Trump, lorsque les Américains avaient décidé de quitter les négociations commerciales avec les États du Pacifique et avec le Japon sur un accord de libre-échange. Les négociations parallèles avec l’Europe engagées depuis longtemps se sont accélérées et nous avons conclu cet accord de partenariat économique en 2019. Il est la base d’une croissance du volume et de la valeur des échanges économiques, d’autant plus qu’il regroupe un vaste champ de domaines différents (le numérique, les services, etc.), développant une relation économique homogène et égale entre ces deux parties.

Ça c’est le cadre général. L’UE a en plus suggéré l’ajout d’un accord de partenariat stratégique, qui couvre une quarantaine de domaines de politiques publiques (transport, climat, éducation). Cet accord a permis d’approfondir notre coopération sectorielle. Nous avons aussi lancé avec le Japon en 2021 une alliance verte se résolvant autour du Green Deal. Puis s’est ajouté un partenariat digital, particulièrement productif, car l’encadrement au niveau du digital économique et public est assez compatible entre ces deux parties. Notamment, il y a eu des investissements dans l’industrie de l’intelligence artificielle et dans la technologie quantique. Récemment, nous avons conclu un partenariat en matière de sécurité et de défense. Les pourparlers avec le Japon ont commencé en réalité en 2022 ; on a formé des accords entre-temps avec la Norvège et la Moldavie, mais en Asie le Japon a été le premier pays à conclure un accord de ce type. Le Japon n’est évidemment pas un acteur militaire de l’UE, mais il y a des échanges pour faire face à l’insécurité géopolitique, à la manipulation de l’information et à d’autres types d’ingérences.

Le Taurillon : Vous évoquez les États-Unis ; c’est un allié important pour l’Europe, et particulièrement pour le Japon. Mais on a vu durant les deux administrations Trump une instabilité dans ces alliances. Pensez-vous que cette instabilité constitue une opportunité pour renforcer les liens Europe-Japon ?

M. Paquet : En tout cas, il y a dans le contexte géopolitique actuel un vrai besoin pour l’Europe d’approfondir ses partenariats stratégiques avec le monde entier, mais en commençant par les pays avec qui ce travail est le mieux ancré. Le Japon, évidemment, a le cadre de partenariat le plus large que l’UE ait avec un pays tiers, avec le Canada. Les partenaires avec lesquels nous avons ce niveau d’alignement stratégique, en politique étrangère, en économie, en chaîne de valeur, et avec les instruments qui l’accompagnent sont peu nombreux, donc l’UE a tout intérêt à commencer par approfondir ces relations. L’administration Trump est certainement un facteur ; c’est vrai que sur les questions commerciales et tarifaires en particulier, il y a eu énormément d’instabilité, sur la politique étrangère et les enjeux géopolitiques aussi dans une certaine mesure. Mais il n’y a pas que cela : il y a d’abord les violations répétées de l’ordre international par la Russie, notamment la guerre en Ukraine, sur laquelle le Japon est très aligné avec l’Ukraine et les Européens. Il y a évidemment aussi une discussion de coercition économique due à l’instabilité générée par la Chine qui influe sur l’aspect géopolitique dans la région. Et donc dans ce contexte, il est très important pour le Japon et l’UE d’avoir ce partenariat grâce auquel nous pourrons peut-être faire évoluer ce système basé sur le droit international, le réformer mais aussi le défendre conjointement.

Le Taurillon : Le Japon et l’Europe sont inquiétés par les mêmes acteurs ; par exemple, la Corée du Nord, qui appuie la Russie militairement en Europe. Vis-à-vis des discussions en matière de sécurité entre l’UE et le Japon - qu’est-ce qui est fait à ce niveau et qu’est-ce qui pourrait être fait ?

M. Paquet : Au-delà de la présence nord-coréenne en Ukraine, on peut aussi citer la Chine, qui soutient la Russie sur le plan technologique dans cette même guerre. D’autres transferts de technologies entre la Russie et la Corée du Nord créent une vraie menace, source d’inquiétude pour la région et aussi pour les Européens. Donc il y a une vraie unicité en termes de sécurité entre le théâtre européen et le théâtre indo-pacifique. Ce concept d’unicité stratégique a été conçu et présenté par le Japon sous le mandat de l’ancien premier ministre Fumio Kishida lors de sa présence à un sommet de l’OTAN en Espagne en 2022. C’est un concept qui est, d’un point de vue géopolitique, particulièrement pertinent aujourd’hui encore, et c’est pourquoi les Européens et leurs partenaires asiatiques ont besoin d’un dialogue permanent et structuré sur des questions de sécurité et de défense. Les composantes du partenariat, au niveau européen, au niveau des États membres, et au Japon, couvrent des questions de capacités militaires, en particulier la présence navale de plusieurs États membres dans la région. Il y a des visites de navires allemands, français, britanniques aussi. En matière de défense,le Royaume-Uni est un État important de la projection européenne. Au niveau de l’UE, ce que l’on traite, c’est une série de discussions sur la cybersécurité, au cœur de l’attention européenne due aux guerres hybrides aujourd’hui. On a notamment ENISA (Agence de l’Union européenne pour la cybersécurité) en Europe qui est un outil d’analyse et de sécurité digitale très intéressant pour nos partenaires japonais, y compris plus largement pour l’Asie du Sud-Est. Le Japon a longtemps été protégé par sa langue unique, mais les nouveaux outils digitaux donnent naissance à des ingérences russes, chinoises, nord-coréennes dans l’écosystème socio-culturel japonais. Il y a donc une grande demande de partage d’expérience depuis l’Europe. On travaille aussi sur des sujets de défense plus traditionnels comme le terrorisme et la non-prolifération nucléaire. Pour terminer, il y a un potentiel novateur au niveau de notre coopération en matière d’industrie de défense. Le Japon fait un effort majeur pour doubler ses investissements en défense dans ce contexte régional, comme on le voit aussi en Europe et aux États-Unis. Il y a donc un espace qui s’est aujourd’hui ouvert pour une coopération industrielle entre le Japon et l’UE. Ces deux acteurs ont un dialogue en matière de défense ; la toute première réunion a eu lieu le 17 avril 2026 à Bruxelles, avec une vingtaine d’entreprises européennes et une trentaine de compagnies japonaises qui ont commencé à dialoguer pour examiner la complémentarité de leurs chaînes de valeur. Il y a aussi eu des discussions sur des développements au niveau bilatéral et privé, sur d’éventuels développements de systèmes, par exemple l’avion de combat qui va être développé entre le Japon, l’Italie et le Royaume-Uni.

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