Coup de tonnerre en Roumanie : à la suite de mesures impopulaires destinées à réduire le déficit budgétaire du pays, cruciales pour sa survie, le parti social-démocrate roumain (PSD) a quitté la coalition gouvernementale et a de facto fait tomber le gouvernement du centriste Ilie Bolojan.
Un contexte de tension
Le président roumain Nicusor Dan a en conséquence désigné le jeudi 4 juin son conseiller, l’eurodéputé Renew Eugen Tomac, président du Parti du Mouvement Populaire (PMP- centre droit), Premier ministre avec la mission de devoir résoudre la crise politique
La logique qu’il explicite est la suivante : « Puisque les partis ne parviennent pas à se mettre d’accord entre eux, la seule solution possible est de nommer « un premier ministre indépendant des partis représentés au Parlement, capable de conduire la Roumanie (...) dans la direction souhaitée par le peuple roumain », déclare-t-il dans un communiqué de presse.
Plutôt que de laisser l’extrême droite de l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR) au gouvernement ou d’organiser des élections anticipées, ce Premier ministre est sa dernière chance pour sauver la Roumanie de l’arrivée au pouvoir de forces eurosceptiques et pro-russes qui cumulent 25% des sièges dans l’hémicycle parlementaire roumain.
Cela se déroule dans le contexte d’un pays en récession technique, c’est-à-dire ayant enregistré une baisse de son Produit Intérieur Brut pendant deux trimestres consécutifs, et qui aimerait toucher les 8,6 milliards d’euros de fonds européens bloqués par Bruxelles à cause du déficit trop important du pays. L’Union européenne conditionne en effet l’octroi de ses fonds au respect des règles financières d’endettement en vigueur et s’appliquant à chaque pays membre. L’enjeu est de passer des réformes fiscales douloureuses, telles que baisser les dépenses ou réformer les salaires publics avant la date butoir d’août. Réformes, qui étaient justement la cause du départ du PSD du gouvernement pour exprimer leur désaccord.
Un Premier ministre prometteur
Avec cette nomination, une promesse du nouveau Premier ministre : “Nous maintiendrons la direction que vous avez fixée, à savoir l’adhésion à l’UE, le renforcement du partenariat avec les États-Unis et les relations avec l’Alliance atlantique dans son ensemble. “
Eugen Tomac envoie des signaux rassurants. Une position européenne et atlantiste, une volonté de gouverner par consensus, ainsi qu’au moyen de projets via un gouvernement technique. Un pragmatisme qui sera bénéfique au pays pour s’éloigner des luttes idéologiques et convaincre.
Allié de l’ancien président Traian Băsescu et ancien conseiller du président actuel, il fait figure d’autorité. De plus, son profil est intéressant pour la Roumanie sur la scène internationale. Avec sa double nationalité moldave, il incarne un narratif d’une unité territoriale forte et indépendante et saura trouver des alliés en Moldavie, qui suit actuellement un chemin pro-européen et pro-occidental.
Des difficultés certaines
Cependant, le nouveau Premier ministre part avec des potentiels partenaires divisés au gouvernement, qui n’ont pas su se mettre d’accord sur les réformes budgétaires à mettre en place, et il n’a lui-même pas de députés de son parti au Parlement. Son premier défi sera donc de réunifier les partis traditionnels autour d’un programme de travail commun.
Son deuxième défi se trouve au sein même de son équipe. En prévoyant de nommer un gouvernement technique et dépolitisé, Eugen Tomac fait le pari de résoudre la crise, avec le risque que ces nouvelles personnalités manquent de sens politique et de charisme.
Une chose est sûre : il se positionne dans la continuité de Traian Băsescu et se situe dans la ligne politique du président actuel, mais jouit d’une légitimité institutionnelle et d’une position complexe.
Lorsque le gouvernement technique sera nommé, il va devoir adopter une politique de compromis, bonne pour la coopération internationale, nouer des relations à l’extérieur et aider la Roumanie à réduire son déficit et percevoir les aides de l’Union européenne.
Un rapport de force indéniable
En Roumanie, les gouvernements de technocrates (comme celui de Dacian Cioloș en 2015) sont souvent utilisés par les partis traditionnels comme des "paratonnerres", pour laisser ainsi les technocrates voter les réformes impopulaires afin de ne pas perdre d’électeurs, puis sont renversés par les partis dit traditionnels.
Le Premier ministre d’un "gouvernement technique" est souvent le paratonnerre du président et des grands partis.
En nommant Eugen Tomac à la tête du gouvernement, la question se pose aussi vis-à-vis des autres partis "partenaires" au Parlement qui se disputent sur les orientations budgétaires. L’enjeu est de les forcer ainsi à coopérer ensemble et avec lui, et de consentir à ses réformes cruciales pour le pays du déficit et pouvoir percevoir les aides de l’Union européenne. Dans le cas contraire, le gouvernement perd, les partis alliés endossent la responsabilité vis-à-vis de leurs électeurs et donnent le pouvoir à l’extrême droite. Cette nomination sert un miroir de responsabilité redoutable et stratégique pour le président.
Si le nouveau Premier Ministre réussit à nommer des figures respectées de la société civile, des économistes crédibles ou des diplomates de poigne, il se construira une stature d’homme d’État qui aura su mener d’une main une situation explosive.
La Constitution accorde à Tomac 10 jours pour former une majorité. Affaire à suivre…
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