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Schäuble veut réduire les compétences de la Commission

, par Dominique Thaury

Selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), Wolfgang Schäuble, ministre allemand des Finances, souhaite revoir à la baisse les compétences de la Commission européenne. Une proposition à contre-courant de ceux qui plaident pour une intégration renforcée, notamment au sein de l’Eurozone.

Wolfgang Schäuble souhaite-t-il affaiblir la Commission après les âpres négociations de l’Eurozone sur le cas grec ? - Brookings Institution

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Depuis quelques jours, le monde politique européen se demande quelle mouche a bien pu piquer Wolfgang Schäuble.

Selon des propos rapportés par l’un des journaux allemands les plus importants, la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), près de 1 million de lecteurs dans le monde par jour, le ministre allemand des Finances aurait dans la tête de « sortir » des compétences de la Commission européenne la gestion du marché intérieur et le droit de la concurrence pour les transférer à des organismes indépendants. Venant d’un Européen aussi convaincu que Wolfgang Schäuble, qui s’est illustré à de nombreuses reprises pour une intégration plus poussée de l’Europe et en particulier de l’Eurozone, c’est tout à fait surprenant.

Ce serait, sans doute, une manière de contrebalancer l’influence politique de plus en plus importante que prend Jean-Claude Juncker et de limiter les prérogatives de la Commission. Il est vrai que le président de la Commission n’est pas avare de ses efforts quand il faut défendre l’idée européenne et ses interventions répétées, pour trouver des solutions, au cours des dernières négociations avec la Grèce, n’ont peut-être pas été du goût de tout le monde. Certains, et en particulier Wolfgang Schäuble, aimaient peut-être mieux le « béni-oui-oui » de son prédécesseur. Pourtant, si quelqu’un connaît bien Jean-Claude Juncker, c’est bien Schäuble, puisqu’ils ont passé un temps certain ensemble dans l’Eurogroupe.

Quoi qu’il en soit, on peut voir dans ces propos rapportés par la FAZ que la nomination du candidat du parti majoritaire au Parlement européen au poste de président de la Commission, tant demandée par les fédéralistes, commence à produire ses effets. Le président Juncker a construit une Commission de combat, dans laquelle chacun joue son rôle avec efficacité. Quelques exemples, l’influence incontestable de Federica Mogherini dans les discussions avec l’Iran, les propositions de Dimitris Avramopoulos sur les migrants, la rude bataille en cours sur le TTIP menée par Cecilia Malmström.

Les commissaires européens, du fait du nouveau système mis en place, ont non seulement un rôle de gestionnaire, mais deviennent de plus en plus politiques comme de véritables ministres.

C’est peut-être cette évolution qui inquiète les plus hauts responsables européens. Cependant, il est surprenant que Wolfgang Schäuble qui a toujours montré une volonté profonde de faire progresser l’Union européenne s’en prenne à la Commission. En voulant la « déshabiller », il ne peut que l’affaiblir et ainsi montrer que ce côté politique que souhaite donner Jean-Claude Juncker à la Commission n’est pas du goût de tout le monde.

Schäuble agirait-il pour le compte des membres du Conseil européen qui commenceraient à trouver Juncker trop entreprenant ? On pourrait le penser car Jeroen Dijsselbloem, président reconduit il y a peu de l’Eurogroupe, aurait indiqué, toujours selon la FAZ, que cette idée d’organismes indépendants de la Commission sur ces sujets pourrait être une des priorités de la future présidence néerlandaise du premier semestre 2016.

Autre hypothèse sur ces déclarations, Wolfgang Schäuble n’aurait-il pas en ligne de mire, pour lui ou, vu son âge, pour l’un de ses amis, la chancellerie allemande. Il bénéficie, dans l’électorat allemand, d’une énorme cote de popularité car, il est reconnu comme défendant avec beaucoup d’âpreté, les intérêts de ses compatriotes. En prenant cette position, il veut peut-être leur montrer qu’il est leur seul vrai défenseur face aux velléités d’indépendance de la Commission et se positionner face à Angela Merkel qui semble, pour le moment, plus compréhensive.

Cette dernière a, semble-t-il, senti le coup car elle a déclaré, il y a peu de jours, qu’elle serait candidate aux prochaines élections du Bundestag en 2017 et que son cabinet de campagne était quasiment sur le pied de guerre. C’est une annonce relativement rare, car très prématurée dans les annales des campagnes électorales allemandes pour qu’elle soit soulignée. Surtout, elle relève d’une attitude présidentielle incompatible avec le parlementarisme en vigueur en Allemagne où c’est le parti qui désigne son candidat à la chancellerie. Angela Merkel, en fine politique, paraît vouloir bétonner un pouvoir personnel.

En bref, l’Europe et la Commission européenne sont, là encore, à la croisée des chemins et il ne faudrait pas que, sous un prétexte de coup de billard à trois bandes, le véritable futur gouvernement européen, auquel les fédéralistes aspirent, soit poussé aux oubliettes de l’histoire.

Voir en ligne : Photo : CC

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Vos commentaires

  • Le 14 août 2015 à 11:31, par Alexandre Marin En réponse à : Schäuble veut réduire les compétences de la Commission

    Schäuble n’est pas un grand européen. Certes, il a plaidé pour un approfondissement de la zone euro, mais toujours dans une optique intergouvernementale. Outre le fait qu’il a défendu le Grexit, la démagogie de Schäuble est effrayante. Quand il dit que l’Union européenne doit être le lieu des règles et non de la politique, on a l’impression qu’il écrit un manuel de destruction de l’Europe.

    Le Parlement européen doit avoir le courage de s’opposer de toutes ses forces à la farce tragiques que nous préparent Dijsselbloem et Schäuble. Si une telle autorité « indépendante » voit le jour, le Parlement européen devra censurer systématiquement toutes ses propositions pour que la Commission recouvre ses compétences et son pouvoir politique.

    Elmar Brok, président de l’UEF, doit avoir le courage de dénoncer les propos de Schäuble, s’il ne l’a pas déjà fait, même si les deux hommes sont dans le même parti.

    Quant à Merkel, j’espère qu’elle n’a rien perdu de ses compétences politiciennes et que d’ici 2017, elle pourra envoyer Schäuble à la retraite.

  • Le 17 août 2015 à 12:28, par Europe Avenir En réponse à : Schäuble veut réduire les compétences de la Commission

    Le Parlement a réussi pour la première fois à faire passer le candidat de sa majorité à la Présidence de la Commission. Comment pourrait-il maintenant admettre qu’on le déshabille ? Il est important de faire passer la Vox populi aux membres du Parlement Européen. Egalement les grandes organisations allemandes et néerlandaises fédéralistes se doivent d’ores et déjà de faire pression (rencontres, courriers...) sur Schäuble et Dijsselbloem pour les faire renoncer dans l’œuf à leurs velléités destructrices.

  • Le 17 août 2015 à 13:56, par Jean-Fabien MEROC En réponse à : Schäuble veut réduire les compétences de la Commission

    Un très grand merci à Dominique THAURY pour cet excellent article sur un évènement catastrophique en préparation. Il nous alerte sur cet interview qui aurait pu passer inaperçu. Tout fédéraliste est horrifié par cette prise de position, encore une fois prise pour des raisons électorales nationales. Malheureusement presque tous nos politiques n’ont qu’une idée en tête : être réélus. Pour ceci ils prennent leur électorat dans le sens du poil. Il nous appartient de leur faire comprendre qu’il y a des électeurs qui ont d’autres attentes. Et s’ils veulent être réélus, ils doivent en tenir compte et ne pas se laisser aller à singer les positions populistes de certains. FAISONS LE LEUR SAVOIR. Elmar BROK peut-il demander un entretien à Schäuble pour lui faire passer ce message, ou au moins faire une réponse bien argumentée dans la Franfurter Allgemeine Zeitung. Et peut-être aussi Jo LEINEN, Dani et d’autres encore. EUROPEENS FEDERALISTES LEVONS NOUS POUR FAIRE ENTENDRE NOTRE VOIX !!!

  • Le 17 août 2015 à 20:53, par Bernard Barthalay En réponse à : Schäuble veut réduire les compétences de la Commission

    Les fédéralistes devraient savoir que la Commission n’a pas de compétences. La Commission a des pouvoirs dans le champ des compétences de l’Union européenne, comme toutes les institutions de l’Union. Ce sont ces pouvoirs qui diffèrent d’une institution à l’autre (législatif, budgétaire, réglementaire, judiciaire ...). Les pouvoirs de ces institutions ne sont d’ailleurs pas séparés ou sont mal séparés. Réduire les compétences de la Commission, ce serait réduire celles de l’Union. Ce que Schâuble a en tête, jusqu’à plus ample informé, c’est une réduction des pouvoirs de la Commission. La première critique que des fédéralistes conséquents devraient opposer au régime actuel de confusion des pouvoirs et de dilution des responsabilités, c’est la séparation des pouvoirs. Les formations du Conseil ne devraient pas sortir d’un rôle législatif, or le Conseil européen et l’eurogroupe se prennent pour des gouvernements, l’un de l’UE, l’autre de la zone euro, le Parlement ne devrait pas sortir non plus d’un rôle législatif, mais se rêve souvent en gouvernement d’assemblée, la Commission devrait être reconnue comme un gouvernement et comme le seul exécutif. Elle exerce pourtant, par sa direction de la concurrence, des pouvoirs de nature juridictionnelle. Ces écarts à la démocratie classique sont connus de longue date. Il semble que les fédéralistes continuent de s’en accommoder, tout en entretenant les confusions d’usage. Je le dis en toute franchise : ce n’est pas sérieux. Nous ne devons pas combattre nos adversaires sur le terrain qu’ils choisissent, mais sur le nôtre. Et il faut renvoyer Schäuble à la lecture de Hallstein, Die unvollendete Bundesstaat. Ce serait plus pertinent. N’oublions pas non plus qu’en argumentant pour moins de pouvoirs à la Commission, Schäuble a l’opinion pour lui. A nous de déplacer le débat sur le terrain de la démocratie (séparation formelle des pouvoirs) et du fédéralisme (séparation matérielle des pouvoirs). A toujours vouloir que l’Europe ait de plus en plus de compétences et de pouvoirs, on achèverait de se couper de l’opinion et l’on aboutirait à la négation du fédéralisme, c’est-à-dire à un Etat (ou à un empire) unitaire, où toute décision serait à Bruxelles, si ce n’est à Berlin. Nous devons travailler à une redistribution des compétences, à la séparation des pouvoirs, à la réduction du champ des compétences concurrentes - qui évincent, comme dans le fédéralisme allemand (il faut cesser de voir dans le Bundesstaat allemand un modèle pour l’Europe), la délibération parlementaire au profit d’une négociation entre gouvernements -, au transfert des compétences lourdes (diplomatie, défense) à un pouvoir fédéral et au retour aux pays membres ou aux régions de matières dont l’Europe n’a pas à se mêler (sauf à faciliter l’échange spontané des expériences), bref nous devrons travailler à un fédéralisme plus dual.

  • Le 19 août 2015 à 08:13, par Claude Bardot En réponse à : Schäuble veut réduire les compétences de la Commission

    Il ne faut pas oublier que Juncker est la bête noire de David Cameron. Or le Premier britannique a entrepris une véritable campagne de démolition des pouvoirs de la Commission depuis la nomination de Juncker à sa tête. Je ne serais pas surpris que cette prise de position relativement inattendue de Schäuble soit une concession faite à Cameron et aux Britanniques pour les amener à ne pas sortir de l’Union. Même si Le Royaume-Uni ne fait pas partie de la Zone Euro, l’éventualité de sa sortie de l’Union est en effet vue comme une catastrophe par bien des Allemands, et en particulier par Schäuble, qui redoute un face à face avec la France de François Hollande. Juncker est également perçu en Allemagne comme trop ouvert aux demandes d’assouplissement des règles de Maastricht par la France. Encore une démonstration de la situation calamiteuse dans laquelle nous plonge « l’Europe des nations », où tout continue de se jouer au niveau intergouvernemental, quand ce n’est pas au niveau des seuls chefs d’État ou de leurs ministres des finances. Il est urgent que le Parlement européen prenne la mesure de cette situation et prenne des initiatives pour protéger les instances européennes des manœuvres des gouvernements. Il serait également urgent de créer un Parlement de l’Eurozone, ou une section Euro à Strasbourg, afin que les décisions ne soient pas le monopole de l’Allemagne. Mais j’ai bien peur qu’il ne soit déjà trop tard...

  • Le 19 août 2015 à 12:45, par Bernard Barthalay En réponse à : Schäuble veut réduire les compétences de la Commission

    J’ai le même soupçon que vous. L’Europe intergouvernementale est le dernier rempart du néo-libéralisme. C’est thatchériens contre rooseveltiens, pour employer une formule, sans doute un peu forcée, car les rooseveltiens sont loin du compte. Ma conviction profonde est que nous assistons depuis Schröder à un complet dévoiement, par la SPD, puis la CDU-FDP, enfin par la GroKo, de l’ordo-libéralisme des fondateurs de la CDU au profit d’un libertarianisme dogmatique et obsessionnel, et d’une alliance énergétique perverse avec une économie de rente (qui relève de l’archéo-libéralisme banni par les Principes de Düsseldorf, le texte économique fondateur de la CDU). Au milieu de tout cela, la raison d’Etat allemande fonctionne à nu. Sous couvert de dérégulation, l’Union européenne n’est plus que l’administration de l’empire économique allemand (devenu très intentionnel, contrairement à la supposition de Beck) par une superstructure bureaucratique au service d’un système d’Etats de type westphalien, où l’Allemagne, appuyée sur les puissances latérales (Russie et Royaume-Uni), fait figure de puissance dominante et défend victorieusement ses intérêts. Ce temps ne durera pas, car Poutine ne tiendra pas la distance et que le phénomène Corbyn en dit long sur la fragilité de Cameron. Une Russie et une Angleterre progressistes, ou simplement démocratiques, auraient tôt fait de trouver partout les alliances nécessaires pour contrarier les desseins de Berlin.

  • Le 22 août 2015 à 11:04, par Bernard Giroud En réponse à : Schäuble veut réduire les compétences de la Commission

    Et bien, tu en mets une couche, Bernard.

    Donc, garder l’euro ; Mais considérer qu’il y a presque autant d’euros que de régions, ou pays européens.

    En l’absence d’une réelle solidarité économique régionale, (budgétaire et fiscale), il faut bloquer le processus de concentration des moyens industriels et financiers ( des moyens du pouvoir) qui affluent vers ceux qui trichent ou profitent fond de cette situation.

    C’est le moment pour les vrais bâtisseurs d’un grand pays d’une Europe capable d’avenir, (recherche et développement, et grands projets communs) de dire fermement à nos homologues amis qu’il faut remettre le train sur les bonnes rails, quitte à en passer ( ou à en revenir pour un temps entre nous) à un contrôle des changes de tous biens et services. Le bon vieux système des bonnes règles d’équilibre des flux entrants et sortants.

    Entre amis, il faut savoir dire (et faire aussi) parfois fermement ; Les bons amis (les autres ne le sont pas) sont ceux qui précisément peuvent ne jamais oublier que ce sont ces amis profondément bâtisseurs d’Europe, qui reprendront au mieux, avec le plus de chance de réussir, la construction d’un pays, là ou cette construction s’est fourvoyée.

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