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Séduisante autant que vénéneuse, la taxe Tobin suit son petit bonhomme de chemin

, par Hicham Ghezal

Le débat sur la taxe Tobin a toujours lieu au sein de l’Union Européenne et il a fait partie des thèmes largement abordés lors de la dernière campagne pour les élections européennes. Nous publions ici un article critiquant cette taxe.

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L’expression revenant le plus, pour évoquer la taxe Tobin, est celle de « serpent de mer ». Juste avant « arlésienne » et « fausse bonne idée ». Ça s’explique. Si le concept, vu de loin, est suffisamment séduisant pour qu’on cherche à l’envisager de plus près, il ne résiste pas longtemps à l’analyse détaillée, et se voit aussitôt repoussé. Un mouvement de va-et-vient perpétuel sur lequel l’expérience semble n’avoir aucun prise. La taxe Tobin a beau avoir démontré de nombreuses fois sa dangerosité, on y revient toujours, enfants amnésiques perpétuellement attirés par les mêmes baies sauvages alléchantes mais toxiques.

Dans les grandes lignes, la taxe Tobin présente bien. Songez, une taxe sur les transactions financières (TTF) prévue pour réguler la finance, renflouer les caisses de l’Etat et apporter son concours à la solidarité internationale, on peut difficilement s’y opposer. De fait, l’opinion y est favorable dans sa grande majorité.

En France, une telle taxe est déjà en vigueur depuis août 2012, après avoir longtemps été frappée du syndrome de va-et-vient dont nous parlions plus haut. Evoquée dans le rapport Landau commandé par Jacques Chirac en 2003, elle entame ensuite une longue période de sommeil, avant de repointer le bout de son nez en 2011, dans le cadre du rapport Gate, étude consacrée aux financements innovants rédigée par l’homme d’affaires américain à la demande de Nicolas Sarkozy. Un an plus tard, donc, la France la met en application.

La TTF à la française reprend, en gros, les principes énoncés par le premier économiste à l’avoir modélisée, en 1972 : James Tobin. Elle taxe à hauteur de 0,2 % les achats d’actions d’entreprises ayant leur siège social en France, et dont la capitalisation boursière est supérieure à un milliard d’euros.

La question est à présent de savoir si l’on va parachuter le concept à l’échelle de l’Union européenne. Onze pays, dont la France, l’Allemagne ou encore l’Espagne et l’Italie, y sont favorables. Lancé par la Commission européenne en 2011, puis enterré, exhumé, enterré, exhumé, etc., le projet prévoit cette fois de taxer à 0,1 % les échanges d’actions et d’obligations et à 0,01 % ceux des produits dérivés.

Sur le plan politique, la mesure est prometteuse, puisqu’elle remporte l’adhésion d’une grande majorité d’Européens (environ 80 %). Les élections européennes approchant, les ministres des finances de la zone euro mettent donc un coup de collier. Ni une ni deux, emmenés par le couple franco-allemand Sapin-Schäuble, ils décident de faire passer un premier paquet de mesures.

Sur le plan économique, c’est autre chose. L’exemple de la France le montre assez, puisqu’à en croire la Fédération bancaire française, la TTF serait à l’origine d’une « baisse de l’ordre de 15 à 20 % sur le volume des transactions depuis août 2012 ». Idem en Suède, où son application dans les années 80 a littéralement pulvérisé le volume de transactions. Même refrain, aussi, au Japon.

Ces dégringolades spectaculaires n’ont rien de surprenant. Vouloir taxer les transactions financières, ça revient à planter une cabine de péage sur un chemin et pas sur un autre, tout aussi rapide. Qu’on ne s’étonne pas ensuite qu’une part importante des transactions migre vers des cieux plus dégagés. Autrement dit, des places financières exemptes de taxe.

Et puis surtout, comme l’explique justement Dominique Ceolin, président du groupe ABC Arbitrage, au micro de BFM TV, il y a quelque chose d’absurde à vouloir taxer des acquisitions de titres, c’est à dire taxer des achats plutôt que des bénéfices. Dominique Ceolin dresse une analogie avec un constructeur automobile auquel on imposerait de payer une taxe au moment de la construction d’une voiture, avant même qu’il l’ait vendue. De quoi remettre sérieusement en question la pertinence de la construction de cette voiture...

Détournement des transactions vers des places financières non taxées et/ou remise en question pure et simple du bien-fondé des transactions sur les places soumises à la TTF, voilà qui devrait sérieusement infléchir à la baisse les prévisions de l’UE, fixant dans une fourchette comprise entre 30 et 35 milliards d’euros par an les gains engrangés par le mécanisme. Sans compter tous les effets collatéraux, dont l’un des plus cruels, résultant directement de l’assèchement de la liquidité des marchés européens concernés, est la mise à mal de l’entrepreneuriat, donc de l’emploi.

Opportune sur le plan politique, la TTF ne résistera sans doute pas longtemps à l’épreuve des faits. Comme en Suède, il y a fort à parier qu’on assistera à un rétropédalage généralisé. Peut-être trop tard, si les investisseurs ont trouvé d’autres marchés plus attentifs entre temps...

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Vos commentaires

  • Le 30 mai 2014 à 10:50, par Gauthier En réponse à : Séduisante autant que vénéneuse, la taxe Tobin suit son petit bonhomme de chemin

    Renoncer à taxer les transactions financières car les capitaux peuvent migrer vers des places financières plus clémentes, n’est-ce pas comme renoncer à imposer des grandes entreprises car celles-ci peuvent déplacer leur siège social vers des pays plus « accueillants » ? Quant à la « mise à mal » de l’entrepreneuriat", il ne faut pas oublier que seules les très grandes entreprises ont accès aux marchés financiers et que cette mesure aura de moindres conséquences sur le tissu de PME/TPE.

  • Le 31 mai 2014 à 14:10, par tnemessiacne En réponse à : Séduisante autant que vénéneuse, la taxe Tobin suit son petit bonhomme de chemin

    @Gauthier

    "Renoncer à taxer les transactions financières car les capitaux peuvent migrer vers des places financières plus clémentes, n’est-ce pas comme renoncer à imposer des grandes entreprises car celles-ci peuvent déplacer leur siège social vers des pays plus « accueillants » ?"

    Il ne faut pas oublier que le capitalisme et ses entreprises appartiennent à quelques grandes familles et parfois, enfin on peut imaginer, des décisions et évolutions financières découlent de questions familiales et on peut changer de siège social les familles gardent la culture de leurs pays.

    Un exemple Arnaud Lagardère et ses 10% de capital.

    Sinon, je vois que l’exemple des régions est souvent repris, ceci va devenir un cliché

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