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Sofia Corradi ou la « Mamma Erasmus »

, par Mathieu Henceval

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Le 9 mai 2016, jour de l’Europe, Sofia Corradi a reçu des mains du roi et de la reine d’Espagne le prix Charles Quint, qui récompense les personnalités oeuvrant en faveur de la construction européenne. Peu de gens savent cependant qui est Sofia Corradi. Portait d’une grande Européenne.

Sofia Corradi a reçu lundi le prix Charles Quint pour son engagement européen en faveur de la création du programme Erasmus. - EuroparlTV (CC/Europarl).

Auteurs

  • Franco-belge, consultant en Affaires européennes. Ancien Représentant à Bruxelles de l’Eurorégion Pyrénées-Méditerranée.

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Le prix Charles Quint

Le prix européen Charles Quint a été instauré en 1995. Il vise à mettre en avant l’esprit européiste de l’Espagne. Ce prix s’apparente à d’autres prix européens tels que le prix Charlemagne décerné par la ville allemande d’Aix-La-Chapelle. Le prix européen Charles Quint est remis par la Fondation Académie européenne de Yuste. Le monastère de Yuste est situé dans la région espagnole de l’Extrémadure. C’est au sein de ce monastère que l’empereur Charles Quint, malade, vécut ses derniers jours.

Depuis sa création le prix a été remis par la famille royale espagnole a de nombreuses personalités européennes telles que Jacques Delors, Javier Solana ou encore Simone Veil.

Sofia Corradi, une mère fondatrice de l’Europe

Nous sommes en 1958 dans l’université romaine de La Sapienza. Sofia Corradi est une jeune et brillante étudiante qui revient de l’université américaine de Columbia au sein de laquelle elle a étudié le droit comparé pendant un an grâce à une bourse Fullbright. A sa grande déception, elle du étudier une année de plus car l’université italienne ne lui valida aucune des matières qu’elle avait suivit lors de son séjour au sein de l’université américaine. Sofia Corradi était-elle donc partie aux Etats-Unis pour un voyage de tourisme comme semblait le prétendre son université italienne ?

Sofia Corradi prit conscience ce jour-là, que si, grâce à la situation de son père elle pouvait se permettre de continuer à étudier, il en irait autrement pour de nombreux étudiants et étudiantes. Ainsi, des années plus tard, elle commença à convaincre les académiciens de son pays. S’en suivirent de nombreuses lettres aux recteurs, politiciens et eurodéputés. Une première victoire en 1976 lorsque les cursus d’études et diplômes des universitaires italiens en France furent reconnus en Italie. En 1987, le pogramme Erasmus était né.

Lorsque Sofia Corradi se réunit avec des étudiants, elle leur explique toujours qu’étudier à l’étranger avait changé sa vie. Tous ceux qui comme moi, ont eut la chance d’étudier à l’étranger, souscriront, j’en suis sûr, aux propos de l’universitaire italienne. Oui, quitter son pays pour une université étrangère, étudier dans une autre langue et s’immerger dans une autre culture, cela change une vie.

Sofia Corradi, actrice oubliée de l’intégration européenne ?

C’est en regardant le journal télévisé espagnol du matin le 9 mai que j’ai su que Sofia Corradi allait recevoir le prix Charles Quint. Mais qu’elle ne fut pas ma déception de ne pas avoir entendu son nom, lors des journaux télévisés français en ce 9 mai 2016, jour où elle recevait le prix Charles Quint des mains de la famille royale espagnole et jour où nous étions censés célébrer l’Europe. Les chaînes françaises auraient pu se rattraper en redifusant l’Auberge espagnole de Cédric Klapisch, tant ce film a su, selon moi, raconter avec humour et justesse un séjour Erasmus.

Encore une occasion manquée de promouvoir une des plus belles réussites du projet européen ! En effet le programme Erasmus, ne fait-il pas partie de ces « réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait » chères à Robert Schuman ? Une occasion manquée aussi de rappeler que c’est la détermination de Jacques Delors, président de la Commission européenne (janvier 1985 - décembre 1994) qui permit la création du programme Erasmus. Pascal Lamy revient si justement, dans son ouvrage « quand la France s’éveillera » [1] sur cet épisode marquant de l’histoire du projet européen. La proposition de la Commission européenne avait alors été totalement dénaturée par les Etats membres en 1985. Il ne restait plus que quelques vagues coopérations administratives et scientifiques entre universités. La Commission retira sa proposition et par conséquent le compromis « a minima » qu’avait obtenu le Conseil fut annulé. La Commission remis sur la table sa proposition initiale et Jacques Delors en référa directement aux chefs d’Etats et de gouvernements. Erasmus était né. L’intérêt supérieur des Européens avait prévalu.

Alors pourquoi ne pas parler de cette Europe qui marche ? La France est tout de même le deuxième pays en nombre d’étudiants Erasmus et la troisième destination européenne la plus populaire pour un séjour Erasmus. L’Espagne qui est aux premières places du classement (première destination et premier pays émetteur d’étudiants Erasmus) se devait d’en parler. Un beau succès aussi pour un pays longtemps isolé sur la scène européenne et internationale et qui depuis 30 ans est un acteur engagé de la construction européenne.

Plus de trois millions d’étudiants Erasmus depuis 1987. Des stastistiques impréssionantes auxquellles s’ajoutent le million de bébés nés de parents qui se sont connus lors de leur séjour Erasmus. C’est peut-être aussi pour cela que l’on en parle pas car Erasmus « crée » l’Europe et « fabrique » les citoyens européens. Dans un article paru dans le New York Times le 2 janvier 2014, l’écrivain et journaliste du Corriere Della Sera Beppe Severgnini écrivait si justement « la génération Erasmus, les millions de jeunes hommes et femmes qui ont passé leurs vingt ans à partager leurs bureaux, leurs laboratoires, leurs salles de cours, leurs appartements et leurs lits à travers l’Union arrivent peu à peu aux affaires. Ils ont un devoir et le privilège de défendre l’Europe ».

Cela aurait été aussi l’occassion de rappeler que malheureusement le budget du programme Erasmus, environ 15 millions d’euros, est loin d’être suffisant. Nous ne pouvons que souscrire à la proposition de Pascale Lamy de doubler les investissements du programme Erasmus [2].

Le prix Charles Quint a donc été décerné lundi à Sofia Corradi. Dans son « Europe pour les Nuls » [3], l’Eurodéputée française Sylvie Goulard s’interroge si justement sur la place des femmes dans la construction européenne. Elles sont malheureusement bien peu à avoir été dans la lumière de ce projet « destiné à consolider la paix ». On parle alors des « pères fondateurs » de l’Europe. Sans vouloir minimiser « l’extraordinaire qualité de ces premiers européens », pour reprendre les termes de Sylvie Goulard [4], j’espère qu’un jour on se souviendra de Sofia Corradi comme d’une « mère fondatrice de l’Europe ». Il serait aussi souhaitable que tous ces acteurs et actrices de l’intégration européenne aient leurs visages représentés sur les billets d’euros. Nous ne les célébrerons jamais assez !

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Notes

[1Quand la France s’éveillera, Pascal Lamy, édition Odile Jacob.

[2Quand la France s’éveillera, Pascal Lamy, édition Odile Jacob.

[3L’Europe pour les nuls, Sylvie Goulard, éditions First.

[4L’Europe pour les nuls, Sylvie Goulard, éditions First.

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