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Suède : Sans alcool, la fête est plus folle ?

, par Alexis Magnaval

En septembre ont été lancées des sober parties dans un club de la capitale suédoise. Le concept est novateur et simple : une soirée sans alcool. Plutôt surprenant étant donné le rapport à l’alcool paradoxal qui anime les Suédois.

En Suède, la vente d’alcool est un monopole d’Etat. Ce sont les magasins de vins et de spiritueux Systembolaget qui assurent la distribution particulièrement réglementée de ces boissons. - Yukino Miyazawa

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Nemo enim fere saltat sobrius, nisi forte insanit. « Aucun homme ne danse sobre, à moins d’être fou », selon les mots de Cicéron dans son plaidoyer pour Muréna. Deux mille ans plus tard, un courant d’air frais venu du Nord pourrait donner tort au philosophe romain. Sober est le nom des événements d’un genre nouveau qui animent la vie nocturne de Stockholm depuis septembre. On y danse, on y drague, on s’y amuse, le tout sans alcool. Un contrôle éthylotest négatif est obligatoire à l’entrée, sans quoi l’entrée peut être refusée. À l’intérieur, des mocktails (cocktail sans alcool) sont servis. L’ambiance est pourtant tout aussi survoltée que dans les boîtes de nuit classiques. À l’origine de Sober, Mårten Andersson, humoriste suédois et depuis peu, fêtard sachant festoyer sans ébriété. « Les Suédois doivent se réveiller et arrêter de glorifier l’alcool comme ils le font, confiait-il lors du premier événement. À l’orée de la quarantaine, il a décidé d’arrêter de boire et ne s’en porte pas plus mal.

L’initiative a obtenu le soutien de la Swedish Temperance Association, qui promeut le « teetotalisme », concept né en Angleterre et apôtre d’un mode de vie sans boisson alcoolisée. Mais pour Andersson, pas question de donner dans la moralisation. Il veut juste offrir une alternative, sans tomber dans des visées prohibitives. « Je veux inspirer les gens, leur montrer qu’on peut passer un bon moment sans boire. En se droguant à la vie plutôt qu’avec des substances. » Un vaste programme.

Difficile d’imaginer une fidélisation des nouveaux clubbers, étant donné que l’effet nouveauté de ces happenings sont pour l’instant limités à un par mois. La localisation de ces événements pourrait aussi faire croire à un épiphénomène passager. Ils ont lieu à Södra Teatern, dans le quartier de Södermalm, microcosme hipster qui vient d’être épinglé par Vogue parmi les 15 « quartiers les plus cools du monde ». Alors simple mode ou tendance festive alternative ? La question est permise car cette initiative n’est pas isolée.

Haro sur la tize

Stockholm en 2010. Molly Ränge réunit dans un garage une quinzaine d’amis pour « clubber » à l’heure du déjeuner. La formule devient rituelle et la rumeur donne peu à peu du crédit à leur rassemblement, qui gagne en audience : le Lunch Beat est né. Il obtient le soutien de l’Institut Suédois, organisme gouvernemental visant à promouvoir l’image culturelle de la Suède dans le monde. La formule est simple : sandwich et boissons non alcoolisées pour un DJ set sur le pouce. Les cols blancs mouillent la chemise et les cravates virevoltent avant de retourner au bureau.

Le succès du concept le pousse à s’exporter hors des frontières scandinaves. D’abord dans les murs de l’Institut Suédois à Paris. Cette année, c’est même Superpoze, étoile montante de l’électro française, qui y a assuré l’animation musicale. Mais le Lunch Beat a aussi investi le métro grâce à un partenariat avec la RATP. Un DJ a donc enflammé la station « Quai de la gare » de la ligne 6 en juin dernier à 13h. La zizanie dans le métro.

L’expansion est désormais mondiale puisque le 6 mai dernier pour le Global Lunch Beat Day, 23 villes se sont connectées, jusqu’en Australie et aux Etats-Unis, avec plus ou moins d’affluence. L’initiative est régie par les « 10 commandements » du Lunch Beat, rassemblés dans un Manifeste qui insiste sur le caractère non lucratif et public de l’événement. Après Ikea, les Suédois tiennent-ils un nouveau concept d’exportation ? Ces initiatives témoignent en tout cas d’une volonté de leur part de modifier l’image d’un pays coutumier de la boisson, qui leur colle à la peau.

« Sages la semaine, incontrôlables le week-end »

Il faut souligner que les Suédois ont un rapport paradoxal à l’alcool. Un rapport de l’IREB (Institut de Recherches Scientifiques sur les Boissons) souligne une consommation peu fréquente mais des ivresses répétées. Timidité ou inhibition, manque de charme naturel, on est bien loin des standards du latin lover.

Attention aux déterminismes tout de même, les Suédois sont survoltés en concert ou en festival, méconnaissables à l’approche de la fin de semaine. Thank God It’s Friday ! Plutôt frileux lorsqu’il s’agit de sortir de leur zone de confort, ils parviennent à s’ouvrir lors de l’ivresse des week-ends, sitôt passé le « Fredagsmys » (Friday coziness, soit le moment hebdomadaire de chaleur du cocon familial, le vendredi soir).

Contrairement aux coutumes du reste de l’Europe, on compte peu de consommation « routinière » d’alcool : le verre de vin pour accompagner un dîner ou la bière en regardant la télé ne sont pas de mise. En revanche, les Suédois donnent tout en l’espace de deux jours. Sages la semaine, incontrôlables le week-end.

La curiosité de Sober prouve à quel point l’alcool est ancré dans notre société, et particulièrement parmi la jeunesse suédoise. Selon Maddy Savage, journaliste pour The Local, un Suédois entre 20 et 25 ans consomme en moyenne 14 pintes soit 8 litres de bière par semaine.

17 milliards d’euros : le coût des conséquences de l’alcool

Dans les années 1990, la Suède était avec l’Estonie le pays où la consommation d’alcool avait le plus augmenté chez les jeunes de 15 ans. Pour y remédier, l’Etat a adopté une politique restrictive en matière d’alcool. La vente est réglementée : on prend le problème à la racine, plutôt que d’assumer le coût pour la société des maux liés à l’alcool, estimé à 17 milliards d’euros par an selon l’Assemblée des Régions Européennes.

Le Systembolaget et la « route de la soif »

Depuis 1955, la vente d’alcool est régie par un monopole d’Etat, via les magasins de vins et de spiritueux Systembolaget. Impossible d’en franchir les devantures vertes et jaunes avant 20 ans. Garde du corps à l’entrée, contrôle des cartes d’identité à la sortie. Au royaume de Suède, pas de détour spontané par l’épicerie du coin en pleine soirée : le Systembolaget ferme le samedi à 15h. Oui. Les horaires strictes obligent à être efficace dans la prévision des stocks. Les Suédois affluent en masse dans les points de vente et en ressortent avec leur sac plastique violet qui les catalogue comme « ivrogne de service ».

Ce système a eu des effets significatifs récents. « En 2000, 76 % des garçons de 16 ans consommaient de l’alcool, ils ne sont plus que 58 % en 2009, selon Mats Ramstedt, chercheur à l’université de Stockholm. Quant aux filles, ce chiffre est passé de 79 % à 65 % » . Nommé ministre de la Santé en octobre par le gouvernement, Gabriel Wikström souligne une baisse du nombre d’adolescents consommateurs réguliers d’alcool depuis 2004. Il a surtout son pendant négatif. L’envol des prix est l’un des problèmes engendrés, au même titre que le marché noir.

La concurrence des pays voisins sur les prix provoque un effet d’éviction des ventes nationales, et encourage le commerce transfrontalier. Depuis 1992 et l’entrée dans l’espace Schengen, les Suédois profitent ainsi des bateaux empruntant les eaux internationales de la mer Baltique, qui permettent la vente détaxée. Ils bénéficient aussi de la proximité de l’Allemagne en ferry ou du Danemark via le pont de l’Øresund, créant une véritable « route de la soif ».

Plus qu’un dispositif de gouvernement, ce sont les initiatives individuelles, comme celle de Mårten Andersson, qui semblent capables de faire évoluer les mentalités et bouger les lignes. Mais pour autant, ces événements n’ont pas vocation selon lui à devenir la nouvelle manière de faire la fête, et demeureront occasionnels. Les soirées sans alcool resteront donc à consommer avec modération.

Voir en ligne : Photo : CC

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Vos commentaires

  • Le 7 mars 2015 à 10:11, par tnemessiacne En réponse à : Suède : Sans alcool, la fête est plus folle ?

    Très bon article.

    On apprend beaucoup de la vie concrète suédoise.

    Et c’est vrai que ce sujet de l’alcool est particulièrement important et depuis longtemps, comme vous le rappelez avec Cicéron il est intéressant dans le sens où il montre une des formes de déviance (défiance) envers la société.

    Il est intéressant de voir comme vous l’explicitez dans l’article la condamnation de la consommations d’alcool, même si elle est moins présente qu’avant je pense.

    La consommation d’alcool montre surtout l’ambiance froide, anti-conviviale de parties importantes de l’Europe. Il existe des lieux cools, festifs, respectueux, mais il faut chiner.

    Je note au passage le mépris de M. Marin, ce doit être jouissif.

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