Accueil > Opinions > Trautmann sans concession sur le siège du Parlement à Strasbourg

Trautmann sans concession sur le siège du Parlement à Strasbourg

, par La Rédaction du Taurillon

Catherine Trautmann, ancienne maire de Strasbourg, ancienne députée européenne, qui préside un Task Force pour renforcer le siège du Parlement européen à Strasbourg, a accepté de répondre à nos questions sur cette controverse institutionnelle, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.

Catherine Trautmann, ancienne maire de Strasbourg et ministre de la Culture de Lionel Jospin, a été députée européenne PSE de 2004 à 2014. Depuis la construction de l’hémicycle et des bâtiments du Parlement européen à Strasbourg, elle est la cheffe de file des pro-Strasbourg dans la bataille du siège.

Auteurs

Pendant longtemps, les pro-Strasbourg ont adopté la stratégie du statu quo face aux critiques du lobby pro-Bruxelles, « Single Seat », militant ouvertement pour un siège unique du Parlement européen à Bruxelles. La stratégie strasbourgeoise semble avoir pris un virage. Il était impératif de passer à l’offensive ?

Absolument ! La question du siège du Parlement européen est une question politique qui mérite une stratégie offensive. Strasbourg doit être le centre politique de l’Union européenne et Bruxelles son espace technocratique. C’est cela que nous devons faire comprendre et c’est maintenant que nous devons le faire en profitant des négociations interinstitutionnelles.

Les institutions privilégient actuellement un système simplifié : les « trilogues ». Il s’agit d’un processus opaque qui disqualifie le débat démocratique en réunissant derrière des portes closes des négociateurs des trois institutions. On arrive alors à une sorte de législation light. Et ces actes législatifs deviennent peu nombreux et constituent de simples accords-cadres transférant le véritable pouvoir de décision à des règlements techniques largement contrôlés par la Commission au détriment du Parlement européen.

Depuis plusieurs mois, le Parlement européen s’exprime a minima, qu’il s’agisse de la crise grecque, de la crise des réfugiés et donc de la politique de migration ou de la réforme structurelle proposée par la Commission Junker (Better Regulation). Cette situation deviendra plus grave et permanente si le Parlement devait avoir Bruxelles pour siège unique. Il se créerait alors en pratique une sorte de « tube législatif » opaque et bureaucratique excluant encore davantage le citoyen.

Loin de supprimer le siège de Strasbourg, il faut au contraire le renforcer. Il en va de la démocratie parlementaire européenne et c’est pour cela que nous devons être des plus offensifs !

La ville de Strasbourg a créé une Task Force, que vous présidez, et entreprend une campagne de lobby, « Strasbourg, the Seat ». Pourtant, les parlementaires européens votent régulièrement contre le siège strasbourgeois à l’occasion de rapports ou de votes, dont ceux du calendrier. Cette campagne porte-elle ses fruits ? Les défenseurs du siège strasbourgeois sont-ils audibles au Parlement européen ?

Le jugement de la Cour de Justice a consolidé et a étendu la jurisprudence favorable à Strasbourg. Ce jugement crée une difficulté à nos adversaires en leur rendant la tâche plus difficile et en réduisant leurs marges de manœuvre.

Nous en arrivons à la situation présente où de la revendication d’un siège par l’organisation du travail du Parlement européen, le calendrier et par les faits (la politique immobilière en particulier) se transforme en revendication institutionnelle, revendication du changement de traité, volonté de conquête de la prérogative à décider de son siège qui doit lui revenir ‘de droit’ en tant que colégislateur avec le Conseil.

La seule question qui se pose aujourd’hui est de savoir si un pôle européen unique à Bruxelles va améliorer ou dégrader la gouvernance de l’Union. A cette question, la réponse est claire : regrouper à Bruxelles les pouvoirs exécutifs et législatifs de l’Union européenne va renforcer la technocratie et rendre encore plus opaque le modèle institutionnel européen. A l’inverse, renforcer le Parlement européen à Strasbourg, c’est redonner de l’ambition politique et démocratique à l’Europe.

L’insistance pour déplacer le siège du Parlement européen à Bruxelles laisse à penser qu’une vaste majorité de députés et d’Etats membres y seraient favorables. Tel n’est pas le cas. Strasbourg dispose d’importants soutiens internationaux au plus haut niveau des dirigeants politiques que ce soient des députés, des membres de la Commission européenne ou des gouvernements des Etats membres. Une alliance forte existe notamment entre l’Etat français et allemand, avec un soutien de François Hollande et Angela Merkel.

L’administration du Parlement européen a pointé quelques défaillances dans les locaux du Parlement européen à Bruxelles et la facture serait salée pour effectuer les travaux nécessaires. L’institution cherche également des locaux pour s’étendre. Cette annonce est une aubaine pour le siège strasbourgeois ? Quels sont les atouts de la capitale alsacienne dans cette dispute ?

La Ville et l’Eurométropole de Strasbourg ont toujours été très attentives à accompagner le Parlement européen dans la mise en œuvre de solutions répondant à ses attentes concernant les immeubles accueillant son siège. Les immeubles de son siège strasbourgeois peuvent en effet apporter les réponses aux problèmes immobiliers et aux difficultés que le Parlement semble rencontrer à Bruxelles.

La Ville et l’Eurométropole de Strasbourg ont engagé l’aménagement, à proximité des institutions européennes, d’un quartier d’affaires à vocation internationale qui permettra de proposer à celles-ci des surfaces neuves aux normes écologiques les plus exigeantes en termes de consommation d’énergie, et pour un prix au m² qui, du fait de la stabilité du marché strasbourgeois de l’immobilier de bureaux, s’avère quelque 30 % moins onéreux que celui pratiqué dans d’autres capitales européennes (198 euros en moyenne à Strasbourg contre 275 euros à Bruxelles par exemple). Nous avons veillé à ce que les surfaces dévolues à ce nouveau quartier réservent 30 000 m² constructibles pour répondre aux besoins que pourrait exprimer le Parlement européen en termes de bureaux supplémentaires et de réserve de bureaux pour les députés issus d’Etats appelés à rejoindre un jour l’Union européenne.

De plus, respectueux de la qualité de vie des habitants, le quartier d’affaires international de Strasbourg sera un quartier mixte ou cohabiteront les citoyens, les activités économiques, européennes et internationales, alliant ambitions architecturales, environnementales et économiques.

Certains députés européens esquissent un plan B pour l’hémicycle strasbourgeois. On parle d’un « Harvard européen », d’une « université européenne ». Envisagez-vous un plan B ?

Aucun plan B n’est à envisager. Vous évoquez un « Harvard européen » ou une « université européenne ». Or, Strasbourg a déjà une université de rang mondial et il existe d’ores et déjà un campus européen. De plus, la création d’une université ne se décrète pas ! C’est basé sur la recherche, une création humaine, intellectuelle, sûrement pas politique. Les locaux du Parlement sont complètement inadaptés sans aucune place pour des sciences expérimentales. Que faire d’un hémicycle de plus de 700 places, de grandes salles de réunion ? Qui paierait le chauffage, l’électricité, le fonctionnement ? Sûrement pas les économies réalisées sur les déménagements entre Strasbourg et Bruxelles ! Calculons rapidement le coût de fonctionnement d’un tel projet : l’Université de Strasbourg occupe 600 000 mètres carrés, pour plus de 46 000 étudiants, 6000 personnels et un budget annuel de 430 millions d’euros. De plus, avec plus de 20 % d’étudiants étrangers, l’Université de Strasbourg est déjà une université européenne qui collabore avec Bâle, Fribourg et Karlsruhe au sein du réseau trinational Eucor.

L’excellence des formations strasbourgeoises et transfrontalières se vérifie également par PEAP (Pôle européen d’administration publique) qui a été créé suite grâce aux atouts offerts par Strasbourg en matière d’enseignement et de recherche dans le domaine de l’administration publique qui sont partenaires pédagogiques : l’Ecole nationale d’administration (ENA), l’Institut national des études territoriales (INET), l’Euro-Institut, l’Université de Strasbourg et son Institut d’études politiques, l’Université Allemande des Sciences Administratives de Spire. Le PEAP offre des formations largement reconnues au niveau européen. C’est d’ailleurs le PEAP qui organise les rendez-vous européens de Strasbourg.

Quand on entend le reproche que le bâtiment du Parlement européen ne serait utilisé que quelques jours par mois, c’est méconnaitre la situation réelle. En effet, nombres de manifestations sont organisées chaque année au Parlement de Strasbourg tel que Euroscola, des colloques, des congrès et manifestations diverses. Le Parlement européen de Strasbourg est particulièrement plébiscité par les jeunes qui préfèrent organiser leurs débats ici plutôt qu’à Bruxelles.

Propos recueillis par Hervé Moritz, le 18 janvier 2016.

Partagez cet article

  • Facebook icon
  • Twitter icon
  • +1 icon
  • URL courte :

Vos commentaires

  • Le 20 janvier à 03:36, par Till En réponse à : Trautmann sans concession sur le siège du Parlement à Strasbourg

    Il est incroyable de constater à quel point une Européenne engagée, soucieuse de la parité et la conciliation de la vie politique et familiale, puisse plonger dans une telle aberration populiste et démagogique pour défendre sa cause.

    Tout d’abord, elle dépeint « Bruxelles » comme une « capitale technocratique » dominée par des obscurs fonctionnaires. Or, s’il y a une capitale politique européenne c’est bel et bien Bruxelles. La Commission est une autorité dirigée par des personnalités politiques désignées par un parlement démocratiquement élu et pas d’un « monstre technocratique ». Par ailleurs, il est assez curieux qu’elle ne trouve rien de mieux que de mentionner la présence d’un réseau d’établissements de formation pour technocrates pour défendre la prétendue nature de « capitale politique » d’Europe de la préfecture provisoire de la région ACAL (qui n’est plus formellement « capitale alsacienne » depuis le 1er janvier 2016).

    Le rôle de Strasbourg en tant que siège du Parlement européen a comme seule conséquence que quelques milliers de personnes établies à Bruxelles (députés, commissaires, hauts fonctionnaires, diplomates, journalistes et entourages respectifs) passent une semaine par mois à l’hôtel aux frais du contribuable. Cette « vacance » pouvait être appréciée à une époque où l’assemblée était principalement composée par des personnes qui étaient complètement déchargées de toute responsabilité domestique, où l’ordre du jour du Parlement plutôt léger et où l’Union était suffisamment petite pour qu’une bonne partie puissent se rendre en Alsace dans des délais raisonnables. Aujourd’hui le déplacement à Strasbourg tourne au cauchemar pour la plupart des personnes concernées. Un déplacement d’une semaine entière représente un véritable défi pour toute personne souhaitant conjuguer vie professionnelle et vie familiale.

    Il est assez invraisemblable qu’une ancienne députée socialiste, qui devrait avoir vécu l’évolution du Parlement, connue pour ses engagements en faveur de la parité homme-femme et la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale fasse l’impasse sur cette dimension de la problématique, qui est pourtant bien connue. Si elle souhaitait vraiment défendre les intérêt de son agglomération, elle devrait plutôt s’engager pour qu’elle puisse jouer tous ses atouts. Or, aucun des gouvernements français n’ont jamais rien fait pour donner à Strasbourg et à l’Alsace les instruments de politique fiscale et budgétaire qui lui auraient permis d’être compétitive dans une grande région dynamique caractérisée une concurrence farouche - y compris sur le plan fiscal - entre le Luxembourg, les régions belges, les Länders allemands et les cantons suisses, et plus indirectement les Pays-Bas et les régions du du Nord de l’Italie.

  • Le 21 janvier à 13:29, par Wyler En réponse à : Trautmann sans concession sur le siège du Parlement à Strasbourg

    Bien dit ! Du courage, de la ténacité : on remonte ses manches et on part à l assaut : l Europe est née aussi de la volonté et du courage de nos aînées qui ont su surmonter leurs blessures d alsaciens, pris en otages des conflits Franco germains successifs et se rapprocher de l ennemi de toujours pour forger la Paix : l Europe coule dans les veines de Strasbourg et ce n est pas fini : cela donne tout son sens à la présence du Parlement a Strasbourg.

  • Le 22 janvier à 17:33, par SEVY En réponse à : Trautmann sans concession sur le siège du Parlement à Strasbourg

    C’est effectivement un défi intolérable de passer huit jours à Strasbourg, défi perturbateur de la vie familiale de quelques uns !. Comme argument, c’est mince. Strasbourg est LA ville symbole de tout ce que la France a subi et qu’elle a subi elle-même en passant de la France à l’Allemagne et vice-versa. Il ne saurait donc être question que ce symbole de la souffrance puis de la renaissance disparaisse, absorbé certes par une capitale, mais qui exerce effectivement une action plus technocratique que politique. Il reste au parlement de Strasbourg de se réveiller un peu pour vraiment jouer à nouveau son rôle de leader dans la poursuite de la construction de l’Europe gravement mise à mal ces temps derniers, avec un Bruxelles qui ne montre pas exactement le rôle qu’il devrait jouer !

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom