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Tunnel Lyon-Turin : L’enquête de l’OLAF mettra-t-elle fin à l’entêtement de la Commission européenne ?

, par Hadrien Bajolle

Je suis Erri. Le slogan est apparu brandi sur des pancartes dans le tribunal de Turin, ce 28 janvier. Cueilli par la brigade antiterroriste italienne, Erri de Luca, homme de lettre et esprit engagé y comparaissait pour avoir employé le terme « sabotage » au sujet du projet ferroviaire Lyon-Turin. Une réaction sans doute disproportionnée qui apparait surtout décalée après les manifestations monstre de Paris en faveur de la liberté d’expression. Elle est en tout cas symptomatique de l’opposition grandissante à un projet couteux et pas forcément nécessaire. Un dossier sur lequel le soutien indéfectible de la Commission européenne interroge. Mais l’ouverture d’une enquête par l’office anti-fraude européen (OLAF) pourrait bien changer la donne.

Dans le plan de développement des lignes à grande vitesse, la France s’attelle à relier son réseau aux grandes lignes européennes. C’est le cas entre Lyon et Turin avec la construction d’une ligne aux nombreux ouvrages d’art. Une ligne coûteuse et qui fait à présent controverse. - Jordi Verdugo

Auteurs

  • Etudiant à la London School of Economics, il est rédacteur en chef du Taurillon en Seine, l’édition parisienne du Taurillon.

Le projet d’une nouvelle liaison ferroviaire entre la France et l’Italie est un serpent de mer des relations entre les deux pays. Actuellement les trains passent par le tunnel du Fréjus. Une voie qui date du 19e siècle, dont la forte déclivité et l’altitude empêche le passage à grande vitesse.

Selon les promoteurs du projet, une voie nouvelle permettrait d’augmenter le trafic ferroviaire franco-italien, de raccourcir le temps de parcours et surtout d’opérer un report modal à même de désengorger les vallées alpines du flot actuel de camions. Imaginé dès les années 1980, le projet a connu un regain d’intérêt après l’accident du tunnel du Mont Blanc. Selon la Transalpine [1], le groupe de pression en faveur du projet, la ligne permettrait de transporter 40 millions de tonnes de fret et 5 millions de voyageurs. Le trajet entre Milan et Paris serait raccourci, en 4 heures comparé à 7 heures actuellement. Quant aux travaux, ils pourraient créer 10 000 emplois directs. Bref, Lyon-Turin, c’est, à entendre ses soutiens, le remède à tous les maux. Sauf que l’idée géniale prend de plus en plus de plomb dans l’aile. Le premier problème est d’abord écologique. Le projet implique le percement d’un tunnel de 56 km sous les Alpes, ce qui en ferait le plus long d’Europe. Mais la zone à excaver est bourrée de minerais d’uranium et d’amiante, ce qui inquiète les habitants des vallées concernées.

Mais c’est surtout le prix du projet, sa rentabilité et son utilité sociale plus que douteuses qui posent question. L’ensemble représenterait un cout total de 26,1 milliards d’euros d’après les données de la Direction Générale du Trésor, environ 1,3 % du PIB français. Surtout, ainsi que l’a souligné la Cour des Comptes une première fois en 2012, puis à nouveau en 2014, les estimations de trafic à partir desquelles le projet a été décidé méritent d’être revues à la baisse. De 1999 à aujourd’hui, le trafic dans les Alpes a baissé, souligne la Cour. Et l’institution de conseiller ainsi de ne pas évacuer trop vite une réfaction de la ligne existante par le tunnel de Fréjus plutôt que d’en construire une nouvelle.

Et puis la gouvernance de ce projet pose également problème. Information déficiente, mauvaise coordination des ministères des Finances et des Transports, emballement des élus locaux, le dossier souffre, toujours selon la Cour des Comptes, d’un « pilotage insuffisant ».

D’où la question : que vient donc faire l’Union européenne dans cette galère ? Le fait est que Bruxelles s’intéresse de près au projet. Il fait partie de l’axe prioritaire n°6 du réseau transeuropéen de Transport (RTE-T), qui vise à développer le rail à grande vitesse sur un parcours qui part du sud de l’Espagne à la Hongrie en passant à travers les Alpes. Dans ce cadre l’Union européenne s’est engagée à financer lourdement la construction de la partie internationale de la ligne, c’est à dire le tunnel. Elle a déjà financé 50% des études préparatoires, soit 450 millions d’euros et s’apprête à apporter 40% du budget pour la construction elle-même, estimée à 8,5 milliards d’euros. Soit la bagatelle de 3,5 milliards d’euros. Le budget annuel de l’Union européenne est d’environ 143 milliards d’euros. Un investissement aussi colossal sur un budget aussi réduit n’est-il pas ridicule ? L’Europe a prévu 23,2 milliards entre 2014 et 2020 pour développer les infrastructures de transport. Le projet Lyon-Turin risque en tout cas fort d’assécher les financements pour d’autres projets plus utiles.

Surtout ce projet est un exemple d’un modèle de politique publique dépassé. Des investissements publics gigantesques dans des infrastructures qui ne le sont pas moins, sans tenir réellement compte de la rentabilité de ces choix. On sent poindre ici la logique keynésienne des grands travaux. Faire couler du béton et employer des ouvriers sur un chantier, en espérant ainsi « relancer la croissance » selon la formule consacrée. Mais ce n’est pas vraiment de cela dont l’Europe a besoin. Ces presque 4 milliards seraient bien mieux employés dans le soutien à la recherche par exemple, dans des projets bien définis, calibrés, évalués. Que des élus locaux, soumis à la pression des électeurs et en quête de « réalisations concrètes » se laissent griser par la perspective d’une belle gare TGV sur leur commune, passe encore. Que l’Union européenne, qui à tort ou à raison, n’a pas la même pression, se laisse également entrainer, est par contre beaucoup plus préoccupant.

Mais un très récent rebondissement pourrait peut être faire revenir l’Europe à la raison. Cela faisait plusieurs mois que l’on entendait de graves allégations de fraude, de conflits d’intérêts, voire de corruption dans les journaux. Deux eurodéputés françaises, Karima Delli et Michèle Rivasi avaient saisi l’OLAF, l’office anti-fraude européen. Or, stupeur, jeudi 6 février, les éléments apportés par les deux parlementaires sont suffisamment sérieux pour que l’OLAF ouvre une enquête. Parmi les irrégularités mises en avant, des liens supposés de certaines entreprises italiennes avec la mafia, et un conflit d’intérêt touchant Hubert Du Mesnil, actuel président de la société Lyon Turin Ferroviaire (LTF). Il est également président de l’Institut de la gestion déléguée, une association dont est membre SPIE Batignolles, société qui a obtenu un marché auprès de LTF en mai 2014 concernant la construction de galeries de reconnaissance.

La décision concernant le financement européen de la construction du tunnel frontalier aura lieu le 26 février prochain. Espérons que l’enquête en cours fera changer d’avis la Commission européenne.

Voir en ligne : Photo : CC

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Notes

[1Dont le vice-président est François Lépine, ancien préfet et ancien président de LTF, la société binationale chargée de la construction de la partie internationale du tracé. Un mélange des genres à la déontologie quelque peu douteuse.

Vos commentaires

  • Le 9 février 2015 à 13:35, par tnemessiacne En réponse à : Tunnel Lyon-Turin : L’enquête de l’OLAF mettra-t-elle fin à l’entêtement de la Commission européenne ?

    A priori en tant que citoyen je trouve bien la construction de ce tunnel, pour les 4h de trajet Paris-Milan, un grand projet européen. Les points négatifs seraient l’écologie. Vous citez l’amiante, ceci veut dire que l’extraction de l’amiante sera dangereuse dans le sens où elle sera libérée ?

    Je pense qu’il y a d’autres préoccupation écologiques et que c’est la préoccupation essentielle à ce projet.

    Mais encore une fois, très bon article, il y a plus de matière pour soulever les points négatifs que positifs.

  • Le 9 février 2015 à 14:36, par Yves T. En réponse à : Tunnel Lyon-Turin : L’enquête de l’OLAF mettra-t-elle fin à l’entêtement de la Commission européenne ?

    Le genre d’argumentaire qu’on a pu entendre, jadis lors du projet du tunnel sous la Manche et des différentes solutions bis pour ne surtout pas creuser. Pour une fois que l’UE s’intéresse à des liaisons qui outre-passe le jacobinisme français et qui prend la mesure de la situation dans nos vallées alpines (d’un côté comme de l’autre). Avec un peu de réalisme, l’on verrait ce qu’est la pollution aux particules fines de milliers de TIR qui passent quotidiennement par le Fréjus et le Mont-Blanc. Cessons cette diabolisation d’un projet qui monte à la tête d’écologistes de « Paname » avec un argumentaire toujours construit sur des estimations. Qu’ils viennent en Suisse pour voir comment un pays européen arrive à imposer le fret ferroviaire pour la mobilité de marchandises tout en protégeant l’environnement et la mobilité.

  • Le 10 février 2015 à 17:37, par Théo B. En réponse à : Tunnel Lyon-Turin : L’enquête de l’OLAF mettra-t-elle fin à l’entêtement de la Commission européenne ?

    Très bon article Hadrien. Et en effet, il y a pas mal d’arguments contre la construction de ce tunnel (même si j’y suis plutôt favorable sur le principe - après tout dépend du comment).

    Par contre, il me semble que tu passes un peu vite (non pas sur Erri de Luca, qui est là de façon « pacifique ») sur les éco-terroristes (je pense vraiment qu’on peut les appeler comme ça), les « No-TAV » en italien, qui ont littéralement mis en place des groupes paramilitaires pour combattre (au sens premier) le projet. Et ceux-là n’ont pas leur place dans le débat démocratique qu’il est jute d’avoir sur la question.

    Voilà, ça aurait été bien d’en dire un mot mais je sais que c’est difficile si on veut garder une longueur raisonnable ;)

  • Le 11 février 2015 à 11:23, par David En réponse à : Tunnel Lyon-Turin : L’enquête de l’OLAF mettra-t-elle fin à l’entêtement de la Commission européenne ?

    Mauvoise foi d’Yves T, ou méconnaissance du sujet : une ligne existante est sous employée. Sa modernisation (éventuellement) coûterait bien moins cher et ne pose de problèmes à personne, à part à celles et ceux qui veulent faire de l’argent en faisant couler le béton. Quant aux NOTAV, il faut aussi se rendre compte que l’ensemble des Italiens concernés par le projet (vivant dans le Val de Suze) y sont opposés. Que faire quand la démocratie locale est bafouée ? Quand les marchés publics liés à la mafia passent avant le débat public et les intérêts des citoyens ? Je suis effaré que certains soient capables de défendre des projets aussi coûteux, alors qu’on demande aux Etats de lutter contre les déficits et aux citoyens de se serrer la ceinture. C’est incohérent, inadmissible pour l’impact sociétal que ce projet aura. Avec 3.5 milliards d’euros, on peut en faire des choses qui rendent vraiment service à la société (n’oublions pas que la LGV servira surtout aux personnes les plus aisées et au voyage d’affaires : l’avion coûtera toujours moins cher pour faire Paris-Turin, du moins tant qu’on ne taxera pas le kérozène). Les prix du TGV sont prohibitifs pour les « pauvres », c’est pas moi qui le dit c’est Macron (et je connais bien les prix du TGV, le préférant à l’avion : c’est du racket). En tout cas bravo à l’auteur qui a magnifiquement résumé la complexité de ce dossier en un article, avec une belle plume et avec un sens critique qui fait défaut à beaucoup dans le domaine politique.

  • Le 12 février 2015 à 12:06, par Yves T. En réponse à : Tunnel Lyon-Turin : L’enquête de l’OLAF mettra-t-elle fin à l’entêtement de la Commission européenne ?

    En réponse à David, je vois que les bons outils habituels font recette dans les commentaires. Je vous demanderai un peu de patience et moins de démagogie au sujet des accusations que vous lancez - par conviction - et beaucoup d’entrain sur les exécutions douteuses de marché public, et surtout sur le coût exorbitant de cette liaison. J’attendrai les conclusions de l’OLAF avant de déclarer ce genre de choses. Je ne suis pas un contribuable de mauvaise foi et la gabegie administrative m’ulcère profondément. Je vis en région alpine et comme beaucoup d’autres (italiens comme français) je ne me reconnais absolument pas dans vos propos « l’ensemble des Italiens concernés par le projet (...) y sont opposés. » Vous me prenez à tord de méconnaitre le dossier, mais que faut-il dire alors lorsque le tracé dans le Val de Suse a pu être modifié grâce à la démocratie locale ?! Seriez-vous aussi entêté à ne pas reconnaître l’existence de dizaines d’associations et regroupement en faveur du projet ? Je reste effaré par cet entêtement qui pointe du doigt un projet transalpin qui serait réservé à une strate privilégiée de la population européenne. Cet investissement serait d’ailleurs bien plus utile ici que dans des Jeux Olympiques 2024 à Paris pour deux semaines de sport. Pour faire des économies dans notre pays, il ne suffit pas de suivre l’ensemble des recommandations de la Cour des Comptes. Quant au prix du trajet entre villes françaises et italiennes par avion ou train, il faudrait aussi ajouter le coût du transport entre aéroport et centre-ville, chose inexistante pour une gare ferroviaire.

  • Le 12 février 2015 à 12:07, par Yves T. En réponse à : Tunnel Lyon-Turin : L’enquête de l’OLAF mettra-t-elle fin à l’entêtement de la Commission européenne ?

    En réponse à David, je vois que les bons outils habituels font recette dans les commentaires. Je vous demanderai un peu de patience et moins de démagogie au sujet des accusations que vous lancez - par conviction - et beaucoup d’entrain sur les exécutions douteuses de marché public, et surtout sur le coût exorbitant de cette liaison. J’attendrai les conclusions de l’OLAF avant de déclarer ce genre de choses. Je ne suis pas un contribuable de mauvaise foi et la gabegie administrative m’ulcère profondément. Je vis en région alpine et comme beaucoup d’autres (italiens comme français) je ne me reconnais absolument pas dans vos propos « l’ensemble des Italiens concernés par le projet (...) y sont opposés. » Vous me prenez à tord de méconnaitre le dossier, mais que faut-il dire alors lorsque le tracé dans le Val de Suse a pu être modifié grâce à la démocratie locale ?! Seriez-vous aussi entêté à ne pas reconnaître l’existence de dizaines d’associations et regroupement en faveur du projet ? Je reste effaré par cet entêtement qui pointe du doigt un projet transalpin qui serait réservé à une strate privilégiée de la population européenne. Cet investissement serait d’ailleurs bien plus utile ici que dans des Jeux Olympiques 2024 à Paris pour deux semaines de sport. Pour faire des économies dans notre pays, il ne suffit pas de suivre l’ensemble des recommandations de la Cour des Comptes. Quant au prix du trajet entre villes françaises et italiennes par avion ou train, il faudrait aussi ajouter le coût du transport entre aéroport et centre-ville, chose inexistante pour une gare ferroviaire.

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