Turquie : victoire du « oui » au référendum

, par Raphaëlle Brethomé, Thomas Bonraisin

Turquie : victoire du « oui » au référendum

Le « oui » au référendum sur le renforcement des pouvoirs du président turc Recep Tayyip Erdogan est sorti gagnant le dimanche 16 avril. Ce referendum qui donne des pouvoirs très larges au Président, intervient dans le contexte du putsch raté de juillet et la répression contre l’opposition qui s’en est suivie.

Retour sur le putsch

270 morts, 2000 blessés et une profonde remise en cause du pouvoir. C’est le bilan de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 en Turquie, fomentée par un groupe d’officiers de la gendarmerie et de l’armée de terre.

Aux alentours de 22 heures, des blindés militaires prennent position près du palais présidentiel d’Ankara ; des militaires s’emparent de la chaîne publique TRT. Un communiqué sur le site de l’état-major turc émis par les putschistes stipule que ceux-ci souhaitent « restaurer l’ordre constitutionnel, la démocratie, les droits de l’homme et les libertés » en Turquie. Alors que les combats font rage dans le centre de la capitale politique du pays, Erdogan appelle avec sang-froid la population à descendre dans la rue afin de protester contre le putsch, et réaffirme son statut de « commandant en chef ». La confusion est totale, et les victimes de cette situation chaotique se multiplient. Les putschistes sont à raison vus comme les responsables de la mort de nombreux civils, et l’insurrection est étouffée dans le sang par Erdogan.

La répression après cet ébranlement inédit du pouvoir du chef d’Etat turc prend une ampleur jamais vue auparavant. Le samedi suivant ce putsch raté, 1563 personnes soupçonnées d’être mêlées à l’insurrection ont été arrêtées par précaution. Le 31 octobre 2016 est marqué par l’arrestation du rédacteur en chef du principal quotidien d’opposition « Cumhuriyet », accusé d’être lié à au mouvement de l’imam Fethullah Gülen, prédicateur autrefois bras droit d’Erdogan, puis désavoué par lui et aujourd’hui exilé aux États-Unis. Il incarne selon Erdogan l’« état parallèle » à la solde des puissances occidentales qui ourdiraient selon le discours officiel la chute du pays.

Les réactions à cette tentative de coup d’Etat militaire - car c’est de cela qu’il s’agit alors - furent contrastées sur place. Les télévisions ont ainsi montré des personnes rassemblées près de l’aéroport Atatürk, qui se réjouissaient ouvertement du putsch. Les opposants naturels au régime sur la scène politique turque ont cependant manifesté leur désapprobation à l’égard de cet « élan révolutionnaire ; « Nous voulons une démocratie, des élections, pas un putsch » a déclaré notamment le vice ¬président du Parti Républicain du Peuple (CHP), le vieux parti fondé par Atatürk, promoteur de la laïcisation dans le berceau de l’ancien Empire Ottoman, abolisseur du califat et fondateur de la République.

Particulièrement rigoureux et autoritaire, contrôlant de très près ses ministres, le président turc est fervent d’un absolutisme d’un autre temps, davantage apanage de l’époque de Soliman, sultan législateur de la Turquie au 16e siècle, que de celle d’une démocratie encore jeune.

Pourquoi le référendum

Face à une contestation galopante et toujours plus virulente à l’égard de sa présidence, qui s’est matérialisée dans le soulèvement du 15 juillet, le personnage clef de la politique turque depuis 2003 veut procéder à une réforme républicaine visant à convertir son hyperprésidence de fait en une hyperprésidence de droit. Il se présente pour booster sa notoriété comme le champion d’une Turquie ouvertement conservatrice et islamique, afin de protéger selon ses dires son pays face aux « forces obscures », aux « agents » à la solde des puissances étrangères qu’il décrit comme avides de démanteler l’ancien cœur de l’Empire byzantin.

Premier président élu au suffrage universel en Turquie, en 2012, Erdogan serait donc en passe d’être le fossoyeur d’une certaine idée de la démocratie dans cet Etat. Il propose ainsi au peuple de lui accorder la capacité de révoquer et de nommer les ministres selon son bon gré, d’intervenir librement dans le domaine judiciaire. Si le « oui » l’emporte à ce plébiscite, celui qui se voit comme le nouvel Atatürk pourrait aussi rester au pouvoir jusqu’en 2029, sans le contre-pouvoir que représentait jusqu’ici le premier ministre, dont le poste serait supprimé. Une approbation populaire à son référendum transférerait en effet une part majeure du pouvoir exécutif, jusqu’ici détenu par le premier ministre, en ses mains. Un des arguments présentés par le souverain de 63 ans pour défendre son projet est la perspective offerte introduite par sa proposition de renforcer la stabilité d’un état mise à mal lors de la tentative de putsch de juillet.

Le président convoite ardemment l’électorat nationaliste turc en promettant le rétablissement de la peine de mort en cas de succès. Il fustige aussi les opposants à sa proposition en les qualifiant soit de soutiens du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation qualifiée comme terroriste par le régime, soit de partisans de Gülen.

L’importance du vote des Turcs expatriés

Les sondages ont révélé que si seuls les Turcs habitant en Turquie votaient lors de ce référendum, les résultats seraient très serrés. Erdogan a habilement contourné le problème en prenant la décision d’envoyer des ministres faire campagne en Europe pour convaincre les Turcs expatriés, qui constituent une réserve d’électeurs déterminante, de voter en faveur du « oui ». A titre d’exemple, l’Allemagne accueille en son sein la plus grande communauté turque du monde derrière la Turquie. Par conséquent, c’est 1,4 million de ressortissants turcs d’Outre-Rhin qui ont pu voter par correspondance. Les bulletins de votes étaient ensuite collectés et envoyés à Ankara. Les Turcs expatriés ont donc pu prendre part au scrutin du 27 mars au 9 avril. Certains le faisaient avec beaucoup d’enthousiasme, comme en témoignent ces partisans d’Erdogan strasbourgeois qui se sont rendus aux urnes déguisés en Ottomans, espérant retrouver la gloire passée de leur nation grâce à leur « sultan ». Ainsi, à l’intérieur de ces gros sacs rouges se trouve l’issue de ce scrutin crucial.

Un référendum qui survient alors que le climat est de plus en plus tendu avec l’Union Européenne

Une crise diplomatique a éclaté entre la Turquie et les Pays-Bas à cause de ce référendum. Le pouvoir turc souhaitait que certains de ses ministres participent à des meetings pro-Erdogan afin de promouvoir le vote du « oui » au référendum du 16 avril. Or, chose inédite en Europe, la venue des ministres a été interdite, car ces rassemblements devaient intervenir en plein milieu d’une période électorale difficile, où le parti d’extrême-droite du député anti-islam Geert Wilders détenait la deuxième place dans les sondages. Le dialogue est ainsi devenu de plus en plus virulent entre ces deux États, ce qui a engendré des répercussions dans l’ensemble de l’Europe. En effet, en Allemagne, le ministre de l’Intérieur s’est lui aussi opposé à la venue de ministres turcs pour des meetings. Selon lui, autoriser une campagne électorale d’un autre pays en Allemagne serait contraire au Code Pénal. Même si Angela Merkel a préféré garder le silence sur cette affaire, d’autres ministres, comme le ministre des Finances, se sont eux aussi prononcés contre les intentions turques. Le Président Erdogan a alors répliqué en soumettant l’idée d’un référendum sur la poursuite du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE). Un discours qui tend à s’affirmer puisqu’il a déclaré dans un autre discours que l’UE lui « simplifierait la tâche » si elle prenait la décision d’abandonner les négociations d’adhésion de la Turquie, qui patinent depuis plusieurs années. Plus récemment, Erdogan a qualifié l’UE d’ « alliance des croisés », dans le but de séduire l’électorat nationaliste. Il se pose ainsi dans une position de défiance vis-à-vis de Bruxelles, et semble souhaiter imiter le Brexit. Néanmoins, il n’oublie pas que l’UE constitue son principal partenaire économique et politique, en particulier sur la crise migratoire et la lutte antiterroriste. Il est alors nécessaire de se demander si cette rhétorique anti-européenne traduit une réelle volonté de rupture avec l’UE ou s’il s’agit d’un simple discours provocateur, utile en période électorale.

Par ailleurs, le mercredi 15 mars, des hackers pro-Erdogan s’en sont pris aux comptes Twitter de divers personnalités et institutions européennes. Leur piratage leur a permis de diffuser largement un message hostile à l’Allemagne et aux Pays-Bas. Le message publié était le suivant : « #Allemagnenazie, #Hollandenazie, tenez, pour vous une petite #gifleottomane. On se retrouve le 16 avril. Vous voulez savoir ce que j’ai écrit ? Apprenez le turc. » Il faisait écho à une critique adressée à l’Allemagne et aux Pays-Bas par le président turc, qui n’a pas hésité à traiter ces États de Nazis à cause de leur refus d’accueillir des ministres turcs.

Le résultat :

La victoire au référendum constitue un succès en demi-teinte. Erdogan, en remportant ce scrutin avec seulement 51,34 % des voix – et ce alors qu’une majorité des Turcs s’est déplacée jusqu’aux urnes – s’expose à des contestations virulentes du côté de ses opposants. Néanmoins, à la suite de ce référendum, le numéro un de la Turquie risque de tenter de faire plier son pays à sa personnalité puissante et violente, en adoptant un comportement complètement autoritaire.

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