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Un « Erasmus pro » pour l’emploi des jeunes

, par La Rédaction du Taurillon

Dans une interview pour notre rédaction, Pascal Lamy, ancien commissaire européen et ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, plaide pour un Erasmus pro. Un dispositif qui doit venir compléter les programmes existants et permettre de lutter contre le chômage des jeunes en Europe.

Pascal Lamy co-signe une tribune appelant à la création d’un Erasmus pro. - World Trade Organization

Auteurs

Dans une tribune que vous signez avec Sofia Fernandes, Jean-Michel Baer, François Villeroy de Galhau, Henrik Enderlein, Enrico Letta, António Vitorino et Jacques Delors, vous appelez à un « Erasmus pro », un nouveau programme européen de mobilité professionnelle. Quels sont vos objectifs ?

C’est de permettre d’ici 2020 à un million de jeunes en Europe d’acquérir une qualification professionnelle dans un autre pays que le leur et d’accéder à un emploi. Il est temps que l’Europe se mobilise vraiment pour ses jeunes travailleurs dont cinq millions d’entre eux sont au chômage. Ce qui est inacceptable. Ce que l’Europe a su faire pour ses jeunes diplômés à savoir leur permettre de suivre une période de leurs études dans un autre pays, - c’est le programme Erasmus - elle doit le faire maintenant pour ceux qui n’ont pas pu faire d’études supérieures. C’est aussi une question de justice sociale.

Plusieurs dispositifs pour l’emploi et la formation ont été mis en place par la Commission. Vous en pointez les échecs et les dysfonctionnements, dont ceux de la « garantie jeunesse ». Quels sont-ils ?

Plusieurs de ces dispositifs financés notamment par le Fonds social européen ou déjà à l’intérieur du programme Erasmus sont utiles et riches d’enseignements. Mais leur impact reste faible car ils n’ont pas la masse critique nécessaire pour véritablement changer les choses. Quant à la « garantie jeunesse » qui partait d’une bonne idée, elle rencontre d’énormes difficultés de mise en place. A preuve que sur les 6,4 milliards d’euros annoncés, seuls quelques millions ont été mobilisés. En outre, cette « garantie » n’est qu’une addition de plans nationaux, la mobilité, l’apprentissage transnational ne sont pas concernés. Or il y a là un gisement d’emplois possibles et une perspective valorisante pour des jeunes qui s’estiment parfois laissés pour compte.

Vous souhaitez qu’un million de jeunes Européens profitent de cette mobilité professionnelle d’ici 2020, en particulier des jeunes non-qualifiés ou en apprentissage. Le programme Erasmus+ est pourtant régulièrement menacé par les coupes budgétaires, et ce malgré le succès des programmes de mobilité de l’Union européenne. Comment réaliser concrètement vos objectifs, financer « Erasmus Pro » et consolider les programmes existants ?

Il est vrai qu’en période de rigueur budgétaire les marges d’action sont limitées, mais c’est une question de priorité et de consensus politiques. Or dans cette affaire de mobilité intra-européenne des jeunes , nous trouvons des pays qui sont en position d’offrir des emplois nouveaux aux jeunes et d’autres qui ne trouvent plus de solution pour sortir leurs jeunes du chômage. C’est une politique gagnant-gagnant. Pour les pays européens mais d’abord pour les jeunes ! Pour l’Europe le coût s’élèverait à environ 4 milliards d’euros par an, c’est dans les capacités de l’Europe de pouvoir dégager ce budget.

Vous mettez en lumière le « risque d’une mobilité conjoncturelle asymétrique », menaçant de concentrer l’accueil des jeunes dans les pays qui ont les taux de chômage les plus bas et d’organiser une fuite de la jeunesse des Etats où le chômage est élevé. Comment prévenir ce phénomène ?

La question se pose à court terme, parce que effectivement certains pays notamment l’Allemagne, l’Autriche et des pays scandinaves ont besoin de main d’œuvre et possèdent des dispositifs performants d’apprentissage alors que d’autres pays connaissent un chômage massif des jeunes et sont peu familiers avec les processus d’apprentissage. C’est un des atouts de notre proposition que d’inciter à la généralisation de dispositifs d’apprentissage et de les faire reconnaître comme la voie de qualification professionnelles des jeunes les plus efficaces. Donc dans une période de transition, le risque existe d’un certain déséquilibre. Cela dit les jeunes seront suivis et accompagnés dans leur processus de qualification par des organismes de leur région d’origine qui leur feront connaître les possibilités d’emplois qui correspondent à la qualification qu’ils auront acquise. J’ajouterais que la question s’est posée lorsque nous avons lancé Erasmus en 1986-1987. Certaines critiques prétendaient que les étudiants se dirigeraient vers les grandes universités anglo-saxonnes. Mais cela ne s’est pas produit et en définitive on observe une répartition équilibrée des étudiants entre les pays.

Dans cette tribune, vous parlez d’une « génération perdue », voire de « génération sacrifiée ». La crise a-t-elle à ce point réduit les perspectives d’avenir de la jeunesse en Europe ?

La crise a frappé surtout les jeunes qui sont sortis du système éducatif souvent en situation d’échec, sans qualification. Et ce sont les jeunes des couches sociales les plus défavorisées, celles-là même qui subissent déjà un fort taux de chômage. Imaginez la vie d’un jeune sans perspective d’emploi donc d’insertion dans la société avec un frère, une sœur ou un père déjà au chômage. Sans espoir les 15 millions de jeunes Européens actuellement sans emploi pourraient en effet se dire qu’ils sont laissés pour compte. Les responsables politiques, économiques, sociaux doivent donc se mobiliser chacun dans leur sphère de responsabilité, y compris au niveau européen, pour s’attaquer véritablement à ce fléau qui frappe les jeunes.

Dans votre tribune, la mobilité des jeunes apprentis est louée à des fins de résorption du chômage des jeunes. Pensez-vous que la mobilité des jeunes puisse aussi être soutenue dans un objectif de prise de conscience d’une citoyenneté européenne active ?

Vous avez tout-à-fait raison. D’ailleurs les meilleurs supporters de la construction européenne sont ceux de cette génération Erasmus qui ont pu vivre l’Europe, côtoyer, apprendre à connaître et à aimer d’autres cultures, réaliser ce que les Européens ont en commun comme valeurs. C’est ainsi que peut naître une citoyenneté européenne active et solidaire. Erasmus Pro s’inscrit effectivement aussi dans cette perspective.

Pour les jeunes Européens, la libre-circulation semble un acquis. Elle apparaît en toile de fond dans votre tribune. Cependant, la remise en cause des accords de Schengen dans les débats sur les politiques migratoires européennes par plusieurs personnalités politiques laisse penser que la libre-circulation pourrait être rediscutée par les chefs d’Etat et de gouvernement des Etats membres. La libre-circulation est-elle aujourd’hui un droit inaliénable des citoyens européens ?

Oui et je ne pense pas que l’on reviendra en arrière. Au nom de la liberté la Révolution française avait supprimé les douanes et contrôles intérieurs, entre les villes ou les régions, et l’on n’est jamais revenu dessus. Et je ne crois pas qu’aujourd’hui les millions de personnes qui se rendent chaque jour d’un pays à l’autre accepteraient sans protester d’être remises dans des files d’attente, dans les aéroports ou les gares ou sur les routes pour montrer leurs papiers, visas et autres. Et pourquoi ? Par souci de protection dit-on. Mais on a rarement arrêté un terroriste ou un trafiquant à la frontière. Les grosses « prises » ont lieu après enquête de police sur les réseaux, les filières. Quant à la politique d’immigration européenne, elle mérite mieux que des barbelés posés aux frontières. Mais il est vrai que c’est un chantier où l’Europe doit faire preuve d’audace et de responsabilité.

Voir en ligne : Photo : CC

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P.-S.

Retrouvez la tribune pour un Erasmus pro en ligne sur www.institutdelors.eu.

Vos commentaires

  • Le 30 septembre 2015 à 12:05, par Bernard Giroud En réponse à : Un « Erasmus pro » pour l’emploi des jeunes

    Angélisme ! Mais on ne fera pas dire par Monsieur Lamy qu’une perspective de libération des échanges de services de biens et des personnes,n’est qu’une parcelle de vérité, la plus facile, est qu’elle est plutôt , à terme, un risque de désunion et d’affrontement.

    Dans la sacro-sainte doctrine de la compétitivité qu’on loue à tout va dans certaines sphères, on mésestime l’individualisme, et l’orgueil que cela sous-entend.

    Compétitivité, compétition, course, pourquoi pas ? ;

    Mais le but a-t-il été bien déterminé, voir, déterminé, tout court ?

    Déjà, seul, le don de cinquante ou plus d’années d’apprentissage et de développement technologique qu’ont fait, ou que font les pays en avance sur ce plan, est une économie sans précédent, pour ceux qui comprennent qu’il faut prendre le bon train.

    Mais laisser la conduite de ce train entre les mains de commerçants cupides, orgueilleux et ; finalement sans beaucoup d’esprit, pour ne pas dire sans âme, nous conduit dans une course, une spirale qui risque de faire disparaitre, précisément par un orgueil sans limite, épuisant, un des éléments essentiels du moteur du vivant, celui du gout, du plaisir et de l’harmonie dans l’Ensemble, donc dans le grand nombre.

    Mésestimer, sous-estimer, à ce point, par les grands capitaines d’industrie, ou par ceux qui sont issus du système électoral, cet impératif d’entrainement du nombre, est une faute capitale. Elle sert ni plus, ni plus ni moins que le risque d’éclatement, de dispersion, c’est à dire exactement l’inverse de l’esprit de base de la production de masse, d’où est né l’esprit industriel.

    Le don personnel, ou celui de la nature, est inséparable de la famille humaine, et de son « ensemble ».

    Ceux qui veulent servir la cause de la longue marche, émergente du vivant, doivent s’en souvenir sans cesse.

    Faudra-il refaire un tour du coté de ces fameuses tours de Babel, pour que cela s’inscrive un peu mieux dans notre acquis, donc dans nos appuis, pour une bonne suite ??

    .

  • Le 1er octobre 2015 à 11:12, par Cécile.M En réponse à : Un « Erasmus pro » pour l’emploi des jeunes

    Quid du programme Leonardo da Vinci, qui existe depuis 1995 et qui est justement destiné aux élèves et enseignants de la formation professionnelle ? Il est aujourd’hui inclus dans le programme Erasmus+ qui prévoit d’envoyer 650.000 apprentis faire leur formation dans un autre pays européen.

    Cela n’atteint pas (encore) les ambitions de l’Institut Delors mais il sera bon d’arrêter de s’éparpiller dans des initiatives creuses qui n’aboutiront à rien de concret. Erasmus Pro existe déjà, il ne s’agit pas de le créer mais de le faire grandir.

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