Accueil > Actualités > Une chanson pour tuer un géant

Une chanson pour tuer un géant

, par Philippe Perchoc

Dans ses mémoires sur la période de la marche à l’indépendance, Sandra Kalniete donne une relecture des ambiguïtés de ce combat. Or, presque 25 ans après la Chute de l’URSS, cette période parait celle d’un monde révolu, mais qui continue de peser sur le présent.

Crédit photgraphique: Latvian Foreign Ministry – Commémoration du soulèvement des pays Baltes

Auteurs

  • Chercheur Marie Curie cofund de la Commission européenne à l’Universite catholique de Louvain

Si le grand fait d’armes de Sandra Kalniete aux yeux de l’Occident restera l’organisation de la chaine humaine du 23 août 1989 pour dénoncer le cinquantenaire du pacte Molotov Ribbentrop qui avait vu Staline et Hitler se partager la Pologne et les Etats baltes, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg d’une vie politique bien remplie. En effet, Sandra Kalniete avait fait vœu de ne pas s’occuper de politique, menant une carrière dans le domaine de l’art et du textile. Il faut dire que ses parents avaient été déportés en Sibérie lors de la Seconde Guerre mondiale et qu’elle y était née.

C’est finalement la naissance du Front Populaire letton et l’engagement des artistes dans sa conception qui la plongea dans l’action politique. Si c’est son désir de rétablir sa vérité sur cette période qui la pousse à publier ce livre, elle n’en souligne pas moins un certain nombre des ambiguïtés de cette période : le rôle joué par le Parti communiste dans la création du Front Populaire, son infiltration par le KGB, les luttes de pouvoir incessantes entre différentes tendances au sein du mouvement quand il apparut que le Front prendrait le pouvoir au détriment du Parti.

Trop peu d’acteurs politiques d’Europe centrale et orientale ont publié des mémoires en anglais ou en français, et parmi eux, on peine à en trouver qui disent leur vérité avec tant de franchise. On imagine bien que cette femme de tempérament a pu agacer ses partenaires de lutte, on comprend aussi combien cette détermination, ce combat était devenu le point focal de toute une vie. Car au-delà des faits, qui sont en partie connus des gens qui s’intéressent à la Lettonie, c’est aussi le retour sur un parcours personnel, un apprentissage de la politique dans un monde en totale transformation.

Cette dimension est d’ailleurs centrale : apprentissage de la politique, mais aussi apprentissage d’une autre Lettonie, celle d’avant l’URSS, dont elle n’a pas de souvenir. Ainsi, elle raconte une manifestation du 3 septembre 1988 organisée par le Club de protection environnementale, un des mouvements contestataires de l’ordre soviétique. Ce soir-là, l’hymne de la Lettonie indépendante est chanté pour la première fois en public et Sandra Kalniete n’en sait pas les paroles :

J’étais tellement honteuse mais je n’en voulais pas à mes parents. Après leur expérience en Sibérie, ils m’avaient protégé comme ils pouvaient. Je n’étais pas la seule sur la plage à ne pas savoir les paroles. D’autres fredonnaient aussi l’air. Seuls ceux dont la vie avait commencé sous l’indépendance et la première génération d’après-guerre chantaient tout haut. Comme nos mémoires étaient amputées !

Par la suite, Kalniete raconte comment elle a pu paraître trop dure, trop manipulatrice aux yeux des autres. Elle révèle aussi, et c’est très rare dans ce genre d’ouvrages, ses découragements face aux attaques, son envie d’être estimée de ses compagnons d’armes. Et aussi, ses reniements, comme lors du premier dépôt de fleurs pour les déportés lettons aux pieds du monument national, quand elle resta silencieuse, sur le côté.

Il fallait du courage pour mener le combat contre le régime, en gardant une valise de vêtements chauds et de nourriture en cannettes à son bureau en cas de déportation soudaine. Il en faut aussi aujourd’hui pour se présenter dans ce livre comme une femme seule, perdue parfois, vivant pour cette libération et devant apprendre à vivre avec elle, après.

Or, Sandra Kalniete a su se réinventer après cette expérience, comme diplomate, puis comme ministre des Affaires étrangères, comme Commissaire européenne et comme députée européenne. De ce point de vue, il est intéressant de constater que plusieurs des acteurs majeurs de cette histoire, comme le Lituanien Vytautas Landsbergis ou l’Estonien Tunne Kelam, sont aussi devenus députés européens. Et ils continuent leur combat, un combat pour intégrer leurs pays dans l’Union européenne plus fermement, mais aussi une bataille pour transformer la mémoire européenne à travers des résolutions sur les crimes du communisme. Il est d’ailleurs intéressant que ce livre soit publié avec le soutien du groupe PPE (conservateur) du Parlement européen.

Dans le cas de Sandra Kalniete, mais aussi de Vytautas Landsbergis ou de Tunne Kelam, la dimension très personnelle de l’expérience des méfaits du régime communiste joue un rôle central dans cet engagement, au-delà du simple calcul politique. C’est ce que je mets en avant dans un article envoyé récemment à une revue : fidélité nationale, certes, calcul politique, certainement, mais aussi attachement à une histoire familiale et individuelle. A travers l’épisode de l’hymne national oublié, c’est aussi toute la question de la transmission chaotique d’une tradition qui se pose, et son insertion dans les cadres européens.

Partagez cet article

  • Facebook icon
  • Twitter icon
  • +1 icon
  • URL courte :

P.-S.

Cet article est originellement paru sur : http://eumnesia.wordpress.com/

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom