Une langue commune peut élargir les horizons européens

, par Juuso Järviniemi, Traduit par Lorène Weber

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Une langue commune peut élargir les horizons européens

Un article précédent de Rémi Laurent dans Le Taurillon argumentait contre l’idée d’adopter l’anglais comme langue commune pour les Européens, en réponse à un article écrit par Hubert Balaguy. Il a avancé :

  • Premièrement, que se replier sur une seule langue, qui n’est pas la langue maternelle de la majorité, diminuerait la complexité et les nuances de notre pensée ;
  • Deuxièmement, que le Royaume-Uni, pays européen le plus fortement associé à la langue anglaise, est sur le point de quitter l’UE ;
  • Troisièmement, que le cadre idéologique qui accompagne l’anglais nuit à l’Europe.

Ces critiques ne sont pas sans fondement, mais je n’en considère aucune comme un obstacle pour faire avancer une Europe où les langues nationales et une maîtrise universelle de l’anglais coexistent pour améliorer notre compréhension mutuelle. L’article développera tour à tour une réflexion sur chacun des trois arguments précités.

Diversité réduite et complexité de la pensée

Pour commencer, il faut noter que « l’adoption » d’une langue commune n’est pas un acte, mais un processus. Aucune décision politique individuelle ne peut produire ce résultat. Une langue commune est apprise par les peuples à travers une éducation linguistique de qualité, et un apprentissage informel approfondi. Cela prend du temps, mais le résultat final peut être très bénéfique au développement d’une démocratie supranationale, à la mobilité des travailleurs et à une identité commune.

Donner aux Européens les outils nécessaires pour acquérir une bonne maîtrise de l’anglais, ou de tout autre langage qui serait choisi, a pour objectif principal de combler l’écart entre « une élite européenne qui le parle, souvent mal, et une majorité d’Européens qui ne le parle pas », comme l’a écrit Rémi Laurent. Les élites internationales trouveront toujours un langage commun pour eux-mêmes, et c’est pourquoi, si nous souhaitons construire l’unité, il est nécessaire de permettre à tous de rejoindre la communauté linguistique.

Il demeure que tout le monde ne sera pas capable de présenter ses opinions en utilisant une seconde langue avec autant de précision qu’on le souhaiterait. C’est un problème, mais d’un autre côté, s’il n’y a aucune langue commune, l’échange d’idées, même basiques, devient impossible. Les problèmes liés à la difficulté d’échanger des idées complexes demeureront, mais cela est malgré (et non dû à) l’effort de renforcement de la compréhension d’un langage européen par le public.

L’existence d’expressions uniques dans chaque langue est un phénomène fascinant qui illustre certainement la diversité de l’Europe. Cependant, l’absence de traduction directe n’a pas à être présentée comme un problème, dans la mesure où la plupart du temps, l’expression unique peut être expliquée en d’autres mots.

Le mot finnois « impivaaralaisuus » [1] est difficile à traduire directement, mais il est toujours possible de l’expliquer : cela fait référence à une certaine étroitesse ou fermeture d’esprit représentée par les personnages principaux du roman classique finlandais Seitsemän veljestä (Les sept frères) de 1870, une époque imprégnée par le romantisme national en Finlande. Il faut avoir étudié l’anglais un certain temps pour être capable de parler de « parochiality » [2] et de « national romanticism » (« romantisme national »), mais en maîtrisant bien une langue étrangère, on peut aider les autres à apprendre des concepts spécifiquement nationaux, dont ils n’ont peut-être jamais entendu parler auparavant. Imaginez la joie d’apprendre des expressions similaires en tchèque, par des Tchèques anglophones ! Une langue commune européenne existant aux côtés des langues nationales peut effectivement élargir nos horizons à tous.

Parler anglais sans les Anglais ?

Avec le Brexit, le nombre de citoyens dont l’anglais est la langue maternelle dans l’UE va se réduire à quelques millions, dans la mesure où l’Irlande et Malte seront les seuls Etats membres où l’anglais est la langue majoritaire. Il n’est pas difficile de voir l’ironie de la situation dans laquelle des anglophones non natifs se parlent en anglais avec seulement quelques anglophones natifs alentour. Cependant, quand deux Européens ayant des langues maternelles différentes parlent anglais, ils ne le font pas pour les Britanniques, mais pour eux-mêmes et leur compréhension mutuelle.

On peut avancer que le français ou l’allemand, par exemple, devraient remplacer l’anglais à cause du poids politique de la France et de l’Allemagne dans l’UE post Brexit. Cependant, l’anglais demeure la seconde langue la plus répandue pour les Européens, et Hubert Balaguy a souligné que la majorité des Européens la considèrent aussi comme la langue la plus utile. Cet état de fait ne changera probablement pas, même sans prendre en compte le Brexit. Et n’oublions pas qu’au final, les Britanniques pourraient ne pas sortir de l’UE, ou pourraient revenir plus tôt qu’on le penserait !

Connaître une langue quelque peu politiquement neutre dans l’UE présente aussi des avantages. La langue de « l’outsider » est un terrain neutre. Ce serait l’équivalent linguistique de l’organisation d’une conférence de paix en territoire neutre. Pour amener les anglophones natifs dans un territoire de communications neutre entre un locuteur natif et un non natif, une « seconde langue commune » serait l’idéal, mais la majorité des Européens pourrait simplement préférer reconnaître aux anglophones leur léger avantage naturel plutôt que d’investir du temps à parler couramment deux langues étrangères plutôt qu’une seule. Bien sûr, rien n’empêche ceux qui veulent apprendre trois langues ou plus de le faire, et dans une Europe où les langues nationales continuent d’exister à l’intérieur des frontières nationales, cela ne cessera jamais d’apporter des avantages pratiques.

Le bagage idéologique de la langue

Il est vrai que toutes les langues ont un bagage culturel, politique et historique qui leur est propre. Cependant, son impact est peut-être exagéré. Les groupes politiques peuvent chercher à transformer le lexique de toute langue pour répondre à leurs besoins, et si l’anglais est la langue de l’économie néolibérale, peut-être cela met-il les sociaux-démocrates anglophones au défi de se présenter avec de nouveaux mots anglais pertinents.

Les perceptions personnelles du poids d’un bagage linguistique peuvent différer. Certains avancent que choisir de parler anglais, français, ou une autre langue est un choix fondamentalement politique, qui reflète l’appréciation de chacun sur un pays ou sur une aire culturelle et historique en particulier. D’autres peuvent penser que le choix d’une langue est principalement un instrument, et qu’on peut ainsi se sentir aussi à l’aise avec une autre langue commune que l’anglais, tant qu’elle est praticable. Personnellement, j’appartiens au deuxième groupe. En tant que francophone en herbe, je contribue peut-être déjà, sans le savoir, à un futur où tous les Européens pourront se parler en Français !

Notes

[1Note de la traductrice : l’auteur est Finlandais

[2Note de la traductrice : mot anglais spécifique pour parler d’étroitesse d’esprit

Vos commentaires

  • Le 1er novembre à 12:46, par Pierre Dieumegard En réponse à : Une langue commune peut élargir les horizons européens

    Je suis tout à fait d’accord avec le titre de l’article « Une langue commune peut élargir les horizons européens ». Mais comment faire advenir cette langue commune ? Il est question ici de l’anglais, puisqu’actuellement, dans l’Union européenne, c’est la langue la plus partagée.

    Un problème important est que l’anglais n’est une langue commune que pour une minorité des Européens . D’après les statistiques Eurobaromètre, disponible aussi en anglais et en allemand ; un résumé plus polémique est disponible en français ou en espéranto), un quart seulement des Européens continentaux sont capables de comprendre un article de journal ou une émission de radio ou de télévision en anglais.

    Un quart seulement des Européens, malgré les dépenses considérables faites par les divers systèmes d’enseignement dans tous les pays d’Europe : on ne peut pas imaginer que ce soit une langue commune pour la majorité des Européens dans un avenir prévisible.

    Il serait temps que nos gouvernants considèrent un peu plus sérieusement l’option de l’espéranto.

    D’une part cette langue, beaucoup plus précise que l’anglais (ou que le français, ou que l’allemand...) dans la construction des phrases, permet plus rapidement et facilement d’avoir une langue commune entre divers locuteurs d’origine différente. D’autre part, l’espéranto peut servir de marchepied pour une étude ultérieure de l’anglais. Comme il a été montré que la première langue étrangère est la plus difficile à apprendre, parce qu’il faut sortir de sa langue maternelle pour utiliser de nouveaux mots et de nouvelles constructions de phrases, il est mieux pédagogiquement de commencer par une langue facile, et de continuer par une langue difficile.

    Cet oubli (ou ce mépris ?) des trois-quarts de la population européenne est une cause (entre autres) de la montée des populismes variés dont nous sommes les témoins depuis plusieurs années.

  • Le 1er novembre à 16:31, par robert leleu En réponse à : Une langue commune peut élargir les horizons européens

    Remarquable article qui décrit bien le besoin. Mais qui oublie de traiter la proposition d’utiliser l’espéranto comme langue d’intercommunication. En passant par http://www.esperanto.fi/ vous pourrez arriver à https://esperantohelsinki.wordpress.com/2017/10/09/cu-rekta-masininterpretado-jam-realajo/ qui prouve la vitalité des espérantistes finlandais. Et je prouve la capacité de l’espéranto en traduisant...

    Bonega artikolo, kiu bone prezentas la bezonon. Sed forgesas prezenti la proponon uzi Esperanton kiel interkomunika lingvo. Vizitante http://www.esperanto.fi/ oni alvenu al https://esperantohelsinki.wordpress.com/2017/10/09/cu-rekta-masininterpretado-jam-realajo/ , kiu pruvas la vivecon de la Finlandaj esperantistoj. Kaj mia traduko al Esperanto pruvas la taŭgecon de Esperanto.

  • Le 2 novembre à 21:15, par Christian Lavarenne En réponse à : Une langue commune peut élargir les horizons européens

    Bonjour, pour ne pas être trop long je ne commenterai qu’une phrase de l’article : "Une langue commune européenne existant aux côtés des langues nationales peut effectivement élargir nos horizons à tous."

    Comme cela a bien été le cas pour moi, je ne peux qu’être entièrement d’accord. Car cette langue commune existe mais ne peut être l’anglais, qui n’est pas à côté des langues nationales mais est l’une d’entre elles : nuance ! (Et je dirais la même chose à propos de toute langue nationale, y compris, bien qu’elle ait longtemps été la langue diplomatique, du français, ma langue maternelle que je préfère donc bien sûr à toutes !)

    Cette langue, plus que "quelque peu politiquement neutre dans l’UE" (comme est qualifié un peu légèrement l’anglais par l’auteur, mais je laisse à d’autres le soin de commenter), c’est en fait l’espéranto, que j’ai utilisé dans une bonne trentaine de pays, dont trois où j’ai été étudiant, non seulement dans l’UE ou l’Europe mais ailleurs aussi : dans les universités de Calcutta (la plus grande du monde : alors déjà un demi-million d’étudiants), de Tromsø (l’université la plus au nord du monde), et d’Amsterdam (pour un "Programme spécial d’interlinguistique" grâce à une bourse "Eurodoc"). Ma seconde thèse, d’histoire à Paris 13, a même porté sur l’idée interne de l’espéranto, qui m’a en fait été plus utile que l’anglais dans mon vaste parcours universitaire.

    Je ne peux donc que souscrire à une autre excellente phrase de l’auteur : "une « seconde langue commune » serait l’idéal". La seule différence, c’est que cet idéal je le vis déjà concrètement même si, par exemple, malgré un récent entretien d’embauche par skype avec le rédacteur en chef pékinois de la co-édition en espéranto du Courrier de l’UNESCO*, ce n’est finalement pas moi qui ai été retenu parmi les candidats de dix pays pour le poste de rédacteur adjoint, mais un Russe.

    L’espéranto n’est donc plus seulement "une langue commune européenne" mais déjà mondiale ; ce qui bien sûr n’empêche nullement son utilisation au sein de l’UE, où il serait aussi très utile, et l’est même déjà de plus en plus fréquemment, par exemple pour l’intercompréhension entre simples citoyens, comme vous et moi. (Ou du moins : pourquoi pas vous aussi ?)

    * Voir à http://uea.org/pdf/Unesko-Kuriero_2-2017.pdf et à https://fr.unesco.org/courier/our-team

  • Le 5 novembre à 12:07, par LAMBERT En réponse à : Une langue commune peut élargir les horizons européens

    Oui, une langue commune qui ne soit pas l’anglais. D’autant plus que l’anglais ne convient pas car étant une des principales causes d’accidents d’avions et de risques d’accidents. L’aviation civile britannique a relaté courant 2017, en 18 mois 267 risques d’accidents sur son territoire dus à l’anglais et il y en a eu bien d’autres ailleurs car l’anglais ne convient pas à la communication internationale, pas précis et trop difficile pour ceux qui ne sont pas anglais. Alors il faut changer cette politique injuste, il faut une langue facile qui existe depuis 130 ans et neutre : l’Espéranto fait pour cela et qui serait plus sécuritaire dans l’aviation que l’anglais car étant plus facile que l’anglais, même pour les Chinois est plus facile que l’anglais. Les contrôleurs et pilotes se comprendraient mieux. Il faut déjà que les politiciens évoluent et cessent d’avoir des préjugés sur l’espéranto qui sont infondés, les gens aussi cessent leurs préjugés et changent de mentalité. L’anglais n’est pas fait pour la communication, a été imposé par l’Amérique après la guerre pour s’avantager eux mais pas les autres. Voilà mon commentaire.

  • Le 15 novembre à 11:51, par Thierry Saladin En réponse à : Une langue commune peut élargir les horizons européens

    Bonjour, L’auteur de cet article semble bien européiste... C’est son droit. Extrayons une phrase de son article : "(...)Ces critiques ne sont pas sans fondement, mais je n’en considère aucune comme un obstacle pour faire avancer une Europe où les langues nationales et une maîtrise universelle de l’anglais coexistent pour améliorer notre compréhension mutuelle.(...)

    Tout est résumé dans cette phrase quant à l’opinion de l’auteur. Le débat est donc clos, et l’affaire réglée : c’est l’anglais, et continuons comme avant. Et tant pis pour les peuples ! Mais quand donc l’Union Européenne s’est-elle jamais intéressée à ces derniers ?

    Cordialement.

    Thierry Saladin

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