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Union eurasiatique : intégration économique ou deuxième guerre froide ?

, par Petar Petrov, traduit par Charles Nonne

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« C’est comme si vous sortiez avec une fille depuis longtemps. Vous avez rencontré ses parents, vos familles sont parties en vacances ensemble, et maintenant vous voulez vous fiancer… l’intégration eurasiatique a été particulièrement laborieuse, mais elle va de l’avant. » Cette déclaration de Pavel Andreev, rédacteur pour l’agence de presse étatique russe Rossiya Segodnya, illustre pourquoi il a fallu tant de temps pour mettre l’Union eurasiatique sur pied.

Le 26 août dernier, alors que la question de l’Ukraine était au coeur des débats à Minsk, Vladimir Poutine a réaffirmé sa volonté de construire une Union eurasienne plus intégrée, contrepoids des projets occidentaux. - European External Action Service

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L’émergence de l’Eurasie, entre liberté économique et « soviétisation »

Souvent considérée comme l’incarnation de la nostalgie poutinienne de l’ancienne Union soviétique, l’Union eurasiatique a longtemps été ignorée par l’Occident. Pourtant, c’est en marge d’un sommet de l’Union eurasiatique que Vladimir Poutine a rencontré le président ukrainien Petro Porochenko en août 2014, à Minsk. Le prédécesseur de Porochenko, Viktor Ianoukovitch, avait plaidé pour l’adhésion de l’Ukraine à cette organisation. Il avait alors refusé de signer un accord d’association avec l’Union européenne, ce qui avait déclenché les manifestations de l’hiver dernier à Kiev.

Le Kremlin souhaite que le Kirghizstan joigne son Union, actuellement composée de la Russie, du Belarus et du Kazakhstan. Récemment, le président arménien Serge Sargsian a également déclaré que l’Arménie rejoindrait l’organisation. En revanche, le président ukrainien Petro Porochenko s’est vu accorder le statut de simple observateur lors de ce sommet.

Les responsables russes n’hésitent pas à vanter le potentiel de l’Union eurasiatique. Ils affirment notamment que tous les secteurs de l’économie pourraient en profiter, de la machinerie lourde biélorusse à l’élevage bovin kazakh. Ils soulignent en outre le fait que les échanges intra-Union eurasiatique ont crû de 30 % depuis 2011. Cependant, selon M. Trenin, directeur de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, les avantages économiques de l’intégration sont discutables. Il soutient ainsi que la croissance annuelle du commerce serait plus proche des 1,5 %, si l’on prend en considération le boom initial engendré par la levée des barrières douanières début 2011. Le ministre du commerce de la Commission eurasiatique, Andreï Slepnev, affirme lui-même qu’il ne pense pas que cette croissance permettra seule à l’économie russe de sortir de la stagnation.

Si les prévisions sont aussi pessimistes, à quoi l’Union eurasiatique sert-elle réellement ? Selon l’ancien ministre arménien des Affaires étrangères, Alexandre Arzoumanian, la Russie compte sur cette Union pour asseoir sa domination sur les petits États membres et ressusciter l’ancienne Union soviétique. Toutefois, Andreï Slepnev affirme que la Russie n’exerce aujourd’hui aucun réel contrôle sur ces pays.

Il semble que ce constat soit fondé : en juin, le Belarus et le Kazakhstan ont opposé leur veto au projet russe de blocage des importations exonérées de droits de douane en provenance d’Ukraine. De plus, la Russie a dû abandonner son idée d’instaurer un Parlement eurasiatique face au refus du Kazakhstan. Selon Constantin Sonin de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou, cette intégration économique devrait principalement bénéficier aux petits États membres, en particulier grâce aux baisses des tarifs de l’énergie fournie par les producteurs russes comme Gazprom et Rosneft. S’ils ne bénéficiaient pas de tels avantages, selon lui, des pays comme le Belarus se tourneraient certainement vers l’Union européenne, comme l’Ukraine l’a déjà fait l’hiver dernier.

Le désir de Vladimir Poutine de poursuivre l’intégration eurasiatique, et ce en dépit du manque d’avantages économiques pour Moscou, peut sembler surprenant. Certains analystes affirment que la Russie veut prendre pied dans des pays comme l’Ukraine et l’Arménie, non pas pour les contrôler directement mais pour éviter toute forme d’influence occidentale. Certains analystes estiment que « la Russie ne veut pas tant le pouvoir que l’apparence du pouvoir. Dans la mesure où elle voit tout gain pour l’Occident comme une perte pour elle-même, la Russie veut continuer à promouvoir son projet de prédilection ».

Indépendamment des objectifs ultimes de Vladimir Poutine, une zone de libre-échange eurasiatique pourrait avoir une influence considérable. L’actuelle Union économique eurasiatique à trois pays représente un marché de plus de 165 millions d’habitants, et un PIB total d’environ 2300 milliards de dollars, sans compter l’Arménie et le Kirghizstan en tant qu’États membres potentiels.

L’Union eurasiatique, entre succès politique et échec économique

Le succès allégué de la Communauté eurasiatique n’a cependant pas été suffisant pour séduire tous les autres pays de la région. L’Azerbaïdjan et la Moldavie sont en effet attirés par la perspective d’une adhésion à l’Union européenne, tandis que les républiques d’Asie centrale comme l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan prennent en considération le projet de Moscou. La guerre entre la Géorgie et la Russie en 2008, tout comme le mouvement Euromaïdan en Ukraine, sont de nature à dissuader ces anciennes républiques soviétiques de signer tout accord d’adhésion à une Union menée par Moscou.

Plusieurs analystes pensent que les pressions du Kremlin ne suffiront pas à persuader ces États de joindre l’Union. D’autres se demandent si la Russie a bien fait de signer un partenariat économique et politique avec le Belarus, une dictature à court d’argent. Il n’est pas certain que les Russes eux-mêmes accepteraient toutes les conséquences d’une union économique, à commencer par un afflux de travailleurs étrangers engendré par une Union eurasienne inspirée du modèle européen.

« Le projet eurasiatique est le mirage d’un archipel postsoviétique dans lequel des régimes autoritaires se soutiendraient les uns les autres pour préserver leur pouvoir », a récemment écrit Lilia Shevtsova, auteure de la Russie de Poutine. L’économiste Anders Aslund va plus loin encore, définissant le projet de Vladimir Poutine comme une « impasse néo impérialiste » vers laquelle la Russie se dirige « toujours davantage ».

Vers une vengeance postsoviétique ?

Les intentions russes concernant la future Union eurasiatique sont encore obscures. S’agit-il d’une manière d’affaiblir les Occidentaux en construisant un modèle multipolaire ? Ou bien d’établir une union économique visant à plus d’intégration et de coopération, version moderne et globalisée de l’URSS dans une époque où l’Union européenne manque de croissance économique et d’influence politique ?

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P.-S.

Tiré de :
- The other EU : Why Russia backs Eurasian Union ?, dans The Economist, 23 août 2014.
- A brief primer on Vladimir Putin’s Eurasian dream, dans The Guardian, le 18 février 2014.

Vos commentaires

  • Le 23 novembre 2014 à 13:13, par Guillaume Bucherer En réponse à : Union eurasiatique : intégration économique ou deuxième guerre froide ?

    Merci pour cet intéressant article.

    Ce que je comprends, c’est que le modèle européen tant fustigé en Russie inspire en réalité son dirigeant dans sa structure institutionnelle. La vraie différence vient du déséquilibre géographique et économique entre la Russie d’une part et les autres pays membres d’autre part.

    N’oublions pas que la majeure partie de la vie de Poutine s’est faite sous l’URSS, et dans son cas, pour l’URSS (colonel du KGB, il ne fallait pas être étouffé par l’humanisme). L’objectif, même symbolique, de reconstituer une zone d’influence à défaut d’une domination semble limpide.

    Enfin, je pense qu’une grande erreur de la Russie c’est la façon dont elle s’oppose elle-même à l’Occident. C’est très bien dit dans la phrase « Dans la mesure où elle voit tout gain pour l’Occident comme une perte pour elle-même, la Russie... ». Si la Russie se voyait comme partie intégrante de l’Occident (ce qu’en réalité elle est bien), l’imaginaire lié à ce faux conflit Occident-Russie" prendrait fin.

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