Vers un retour du service militaire : l’Allemagne rétablit la conscription médicale

Le Courrier d’Europe

, par Eva Hirtz, Le Courrier d’Europe

Vers un retour du service militaire : l'Allemagne rétablit la conscription médicale
Bâtiment historique du Parlement allemand à Berlin ©Pixabay

Vendredi 5 décembre 2025, le Parlement allemand (Bundestag) a adopté une loi rétablissant un examen médical obligatoire pour tous les hommes nés après le premier janvier 2008, franchissant ainsi une nouvelle étape dans sa stratégie de renforcement militaire.

Parmi les 630 députés allemands, une faible majorité s’élevant à 323 des voix a voté en faveur du texte, tandis que 272 se sont prononcés contre cette loi qui instaure une conscription sous la forme d’un examen médical. Il est destiné à recenser les personnes mobilisables et à déterminer leurs affectations potentielles au sein de l’armée allemande, la Bundeswehr. Le dispositif vise également à encourager les jeunes à s’engager dans un service militaire volontaire. Ces mesures entreront progressivement en vigueur à partir de janvier 2026.

De la conscription médicale au service militaire volontaire

Concrètement, les jeunes hommes allemands concernés recevront un questionnaire de la Bundeswehr, qui portera notamment sur leurs antécédents médicaux. Ils seront dans l’obligation d’y répondre. Les femmes nées après 2008 recevront également ce questionnaire, mais leur participation à l’examen médical restera facultative. En effet, pour les y contraindre, il faudrait changer la Grundgesetz, la constitution allemande actuelle ne permettant pas d’obligation militaire pour les femmes.

L’examen médical aura pour objectif d’évaluer les aptitudes physiques ainsi que les motivations des jeunes hommes et femmes se prêtant à l’exercice. Il s’agit également d’une manière de pouvoir inciter un maximum de jeunes à s’engager dans le nouveau service militaire, également prévu par ce projet de loi. Ce nouveau service militaire, sur la base du volontariat, aura une durée minimale de 6 mois et sera accompagné de nombreux avantages afin de renforcer son attractivité. Les volontaires percevront notamment une rémunération de 2 600 euros brut par mois, ils bénéficieront de cotisations pour leur retraite et pourront voir leur frais de permis de conduire pris en charge s’ils s’engagent pour une durée d’un an.

Toutefois, les discussions autour de la mise en place de ces mesures ont été houleuses, y compris au sein même de la coalition gouvernementale entre le parti conservateur allemand CDU et le parti social démocrate SPD. Boris Pistorius, ministre de la Défense allemand issu du SPD, s’était prononcé en faveur d’un service militaire sur la base du volontariat, une position qui a suscité l’opposition de certains membres de la CDU, qui étaient favorables à un retour d’un service militaire obligatoire. Il a par ailleurs été annoncé que, si le nombre de volontaires à ce nouveau service militaire s’avérait insuffisant, le texte de loi pourrait être amendé afin rendre le service obligatoire. Initialement, la coalition s’était accordée sur un examen médical obligatoire pour les personnes tirées au sort. Cette méthode a cependant été très mal reçue, jugée à la fois injuste et inefficace, ce qui a conduit à son abandon.

Renforcer la Bundeswehr dans un contexte de réarmement

L’objectif de cette réforme est clair : augmenter les effectifs de la Bundeswehr. L’armée allemande souhaite recruter plus de 260 000 soldats et 200 000 réservistes d’ici 2035.

En réalité, cette loi s’inscrit dans un contexte géopolitique particulier. Depuis le Zeitenwende, le « changement d’époque » annoncé par Olaf Scholz, alors chancelier allemand, le 27 février 2022 lors de son discours au Bundestag suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Allemagne a profondément revu sa politique de défense pour la placer parmi les priorités du pays. Cette dynamique s’est encore nettement accentuée depuis l’arrivée au pouvoir de Friedrich Merz (CDU). Elle s’est notamment traduite par un assouplissement du frein à l’endettement afin d’augmenter les investissements dans la défense, ainsi que par la volonté de dépasser le seuil de 2 % du PIB prévu par l’OTAN, pour atteindre 3,5 % d’ici 2029, soit environ 145 milliards d’euros par an.

Ces mesures répondent également à un constat alarmant dressé par Eva Hölg, ancienne présidente de la commission de la défense au Bundestag, dans un rapport publié le 11 mars 2025 sur l’état de la Bundeswehr en 2024. Le rapport avertit sur la grave crise de personnel auquel fait face l’armée allemande, avec plus d’un soldat sur quatre quittant la Bundeswehr dans les six premiers mois, un vieillissement des troupes, mais également des infrastructures vétustes, parfois insalubres : moisissures, bâtiments dégradés, ou encore des problèmes de contamination des eaux.

Friedrich Merz, qui déclarait vouloir faire de la Bundeswehr « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe » fait donc face à un chantier considérable. Il devra également composer avec l’opposition d’une partie de la jeunesse allemande, qui s’est déjà montrée défavorable à cette réforme, des manifestations et grèves scolaires ayant émergé en réponse à l’adoption du texte.

Un débat qui dépasse les frontières allemandes

Avec cette réforme, l’Allemagne devient donc le cinquième pays de l’Union européenne à rétablir une forme de conscription, après notamment la Suède et la Croatie. Pour rappel, d’autres États membres disposent déjà d’un service militaire obligatoire comme le Danemark, la Grèce ou l’Autriche, tandis que certains pays privilégient le volontariat comme c’est le cas en Roumanie.

En France, le Président de la République Emmanuel Macron a lui aussi affirmé sa volonté de rétablir un service militaire sur la base du volontariat, près de six ans après la mise en place du Service national universel (SNU), mesure qui n’a pas rencontré le succès espéré. Cette déclaration du Président est intervenue peu après les propos du chef d’état-major des armées, Fabien Madon, affirmant que la France « flanche parce qu’elle n’est pas prête à accepter de perdre ses enfants ». Cette déclaration a suscité de vives réactions et a relancé le débat délicat sur l’engagement militaire en France.

Ainsi, il est clair qu’au sein de l’Union européenne, la question du retour d’un service militaire, sur la base du volontariat ou de manière obligatoire, fait désormais l’objet de nombreux débats dans les parlements et institutions nationales. Ces discussions s’inscrivent dans un contexte de tensions sécuritaires croissantes, marquées par la guerre ouverte sur le territoire européen et par le désengagement progressif des États-Unis dans la prise en charge de la défense du continent.

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