Cet article est une suite de l’entretien avec Vincent Guerre et son livre « La loi soleil ». Après avoir longuement discuté sur les motivations autour du livre, cette seconde partie est davantage construite sur un échange avec l’auteur autour de l’actualité européenne à partir des grands thèmes traités dans son livre.

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Le Taurillon : Ce livre reflète également votre parcours d’assistant parlementaire, puis à la Commission européenne, avant votre activité actuelle de lobbyiste. Quelle synthèse cherche-t-il à proposer ? Quels sont les principaux enseignements que le lecteur pourrait s’attendre à retenir après la lecture du livre ?

Vincent Guerre : J’aimerais que les lecteurs comprennent sur quoi repose réellement la mécanique institutionnelle européenne. J’ai étudié la science politique, mais j’aime l’expliquer à travers une analogie avec les sciences dures.

Il y a d’abord une forme de « physique politique » : les institutions et les règles du jeu dans lesquelles les acteurs évoluent. Sans elles, les acteurs se heurteraient en permanence les uns aux autres. Il y a ensuite une « biologie politique » : les individus eux-mêmes, avec leurs intérêts, leurs émotions, leurs ambitions et parfois leurs rivalités personnelles. Enfin, il y a une « chimie politique » : la manière dont les idées, les intérêts et les rapports de force interagissent pour produire des réactions parfois inattendues. Au fond, la politique repose sur ce que j’appelle les « trois I » : les individus, les idées et les institutions. Mais, contrairement aux sciences dures, il existe aussi une part d’alchimie. Des phénomènes irrationnels, des effets difficilement détectables ou des dynamiques qui échappent au contrôle des acteurs peuvent produire des résultats totalement imprévus.

Si le lecteur referme le livre en comprenant mieux cette mécanique complexe tout en s’étant amusé, alors j’aurai atteint mon objectif. J’y ai également glissé de nombreux clins d’œil à destination de ceux qui connaissent déjà la bulle européenne.

Le Taurillon : Votre livre met en lumière des étapes souvent méconnues de la fabrication de la loi européenne, comme les trilogues. Pourquoi était-il important pour vous d’ouvrir les portes de ces négociations généralement très confidentielles ?

Vincent Guerre : Les trilogues constituent un univers fascinant, un petit monde fermé où se jouent les dernières batailles de la législation européenne. On imagine souvent un ping-pong permanent entre institutions jusqu’à parvenir à un accord, mais en réalité, le système est bien plus structuré que cela : on ne négocie pas à vingt-sept, on délègue des négociateurs avec un mandat précis.

Dans ce cadre, la Commission européenne joue un rôle d’interface. Elle facilite les discussions, tout en défendant ses propres intérêts. Le Conseil, lui, s’appuie sur une machine déjà orientée vers le compromis, où chaque État membre arrive avec sa propre préparation, ses groupes de travail, ses niveaux d’expertise. C’est une structure très organisée, presque industrielle, qui tend à produire de la cohérence et de la discipline. La présidence du Conseil [incarnée tous les 6 mois par un Etat membre différent, ndlr], quant à elle, cherche avant tout à sécuriser un accord, en prenant le moins de risques possible.

Le Parlement européen fonctionne différemment. Il a la capacité d’être plus disruptif, de politiser les sujets et d’accélérer certains débats. Mais il est aussi plus fragmenté, avec des dynamiques de gagnants et de perdants, ce qui pousse parfois les acteurs à se repositionner ou à s’aligner sur le Conseil. Les négociateurs n’y ont pas la même culture du compromis : côté Conseil, on est davantage dans une logique diplomatique ; côté Parlement, dans une logique plus politique, avec une plus grande tolérance au risque.

La préparation des trilogues reste cependant inégale. La Commission et le Conseil ont les mieux équipés en termes d’accès à l’expertise. Pourtant, le Parlement dispose en principe de ressources solides comme l’EPRS (European Parliamentary Research Service) - le service de recherche interne du Parlement européen - mais je trouve que les députés y recourent trop peu. L’accès à l’expertise et aux études d’impact pourrait encore être renforcé pour équilibrer les rapports de force.

La Commission, de son côté, conserve un avantage structurel majeur : elle est présente dans toutes les discussions, côté Parlement comme côté Conseil, et dispose donc d’une vision complète du processus et de sa trajectoire finale. Elle peut aussi utiliser son droit de retrait de proposition comme levier, même si cet outil reste rarement mobilisé de manière frontale. Plus souvent, elle agit de façon plus subtile, en orientant les discussions ou en exprimant des avis négatifs. À Bruxelles, on dit souvent qu’elle est le meilleur lobbyiste de la place, car elle parle à tous les acteurs et a une compréhension panoramique des enjeux.

Le Taurillon : votre livre évoque en filigrane la fragmentation du paysage politique européen, marquée notamment par la progression des forces d’extrême droite. Qu’en tirez-vous comme enseignements ?

Je suis moins inquiet par la fragmentation du Parlement européen que par celle qui existe entre les États membres. Le Parlement reste capable de produire des coalitions et de faire fonctionner le système, y compris avec une présence accrue des partis d’extrême droite, qui représentent aussi des électeurs. Malgré les divisions, la machine institutionnelle continue globalement de fonctionner.

Là où je vois davantage de difficultés, c’est au niveau des gouvernements nationaux. J’utilise souvent l’image d’une copropriété : la Commission européenne joue le rôle du syndic, mais lorsque des travaux importants doivent être engagés, les copropriétaires ne parviennent pas toujours à se mettre d’accord. Il y a toujours une élection nationale, une coalition fragile ou une crise politique qui conduit à repousser les décisions. Et souvent, quand on ne décide pas, on critique le syndic pour l’accumulation des problèmes dans l’immeuble. Pourtant, lorsque la volonté politique est présente, l’Union européenne est capable d’avancer rapidement. On l’a vu dans les années 1980-90 avec l’achèvement du marché unique. Il faut à la fois une demande politique forte et une administration capable de la mettre en œuvre.

À court terme, l’approche la plus réaliste consiste sans doute à mieux utiliser les traités existants et à demander aux responsables nationaux d’assumer davantage leurs choix européens. À plus long terme, une réflexion sur les traités pourrait être nécessaire. Les grands concurrents de l’Union, comme les États-Unis ou la Chine, mobilisent simultanément tous les leviers de la politique économique : fiscalité, investissement public, politique industrielle ou monétaire. Dans l’Union européenne, ces compétences sont fragmentées : il y a une politique monétaire commune mais il n’existe pas de politique fiscale européenne et la part des investissements publics par l’UE reste très marginale. C’est un problème à résoudre selon moi pour jouer d’égal à égal avec les autres grandes puissances.

Le Taurillon : À travers le personnage de Marco Dragoni, inspiré de Mario Draghi, vous semblez porter une réflexion sur l’avenir de l’Union européenne. Quel rôle avez-vous voulu lui donner dans votre récit ?

Vincent Guerre : La figure de Marco Dragoni est effectivement inspirée de Mario Draghi. Ce qui m’intéresse chez lui, c’est sa capacité à poser des diagnostics lucides sur les difficultés de l’Union européenne. Aujourd’hui, le Conseil européen me fait penser à un nageur qui essaie de rester à la surface avec une pierre attachée à la jambe. Crise après crise, l’UE consacre l’essentiel de son énergie à gérer les urgences sans toujours disposer des moyens politiques nécessaires pour se transformer en profondeur. L’Europe s’est construite dans un contexte de prospérité et d’élargissement de cette prospérité. Elle évolue désormais dans un environnement beaucoup plus conflictuel. Mario Draghi décrit cela comme une forme de « lente agonie » : à force de rester en apnée et de répondre aux crises successives, sans essayer de se détacher de la pierre qui nous attire vers le fond, on finit par s’user progressivement. Changer cette trajectoire demanderait un capital politique considérable. Les États membres ont déjà perdu une partie de leur capacité d’action individuelle, mais refusent souvent d’en tirer les conséquences au niveau européen. Résultat : certaines compétences ne sont pleinement exercées par personne.

C’est pour cette raison que je trouve intéressant de relire aujourd’hui le rapport des cinq présidents de 2015, déjà co-signé par Draghi à l’époque. Bien avant le rapport Draghi de 2024, il proposait déjà une feuille de route ambitieuse pour achever l’Union économique et monétaire, avec notamment un Trésor européen et une capacité budgétaire commune. Une grande partie de ces propositions a été abandonnée. Pourtant, elles pourraient encore constituer une base de réflexion pertinente pour les années à venir.