11 novembre 2018 : un exemple d’« européanisation des commémorations nationales »

, par Louise Guillot

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11 novembre 2018 : un exemple d'« européanisation des commémorations nationales »
Anneau de la Mémoire, Mémorial international de Notre-Dame -de-Lorette. Sur cet anneau sont inscrits, par ordre alphabétique, les noms des 580 000 soldats français, britanniques et allemands morts entre 1914 et 1918 dans le Nord-Pas-De-Calais. Crédits : Pauline Cockrill, 2015 / Flickr

Ce 11 novembre 2018 ont lieu les commémorations du centenaire de la fin de la Première guerre mondiale. A cette occasion, le chef de l’Etat français, Emmanuel Macron, a invité 80 chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant pris part à cette guerre de près ou de loin. Parmi les invités, nous pourrons également compter sur un représentant de l’Union européenne (UE) : le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Cette pratique étant assez inédite dans l’histoire des commémorations de la Première guerre mondiale, on peut légitimement observer et interroger une certaine forme d’ « européanisation des commémorations nationales ».

Un premier exemple : les commémorations du 11 novembre 2008 au fort de Douaumont

Difficile à définir, l’« européanisation des commémorations nationales » consiste ici à se réapproprier des évènements historiques nationaux et à leur donner une nouvelle dimension européenne, ou à essayer de les inscrire dans le cadre plus large d’une histoire européenne commune, voire de la construction européenne.

Ce phénomène est notamment apparu à l’occasion du 11 novembre 2008 quand Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, a décidé d’organiser les commémorations de la Première guerre mondiale au fort de Douaumont dans la Meuse, et rompt avec la tradition des commémorations à Paris. Il souhaitait leur donner une dimension européenne et en faire un « hymne à la réconciliation européenne ». Pour ce faire, il avait invité des représentants des pays vainqueurs (le prince Charles, héritier de la couronne d’Angleterre) et des vaincus (le président du Bundesrat allemand Peter Müller). Plus intéressant encore, plusieurs représentants des institutions européennes étaient également présents : le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, ainsi que le président du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering.

Or, de prime abord, il n’apparaît pas forcément naturel d’inviter ces différentes personnalités puisque leurs pays n’ont pas vécu ce conflit de la même manière, n’étaient pas du même côté de la ligne de front, n’étaient pas impliqués dans les mêmes alliances et ont par conséquent construit une mémoire différente. Mais pour mieux comprendre la démarche de Nicolas Sarkozy, il est nécessaire d’inscrire ces commémorations dans le contexte du second semestre 2008. La France occupait la présidence tournante du Conseil de l’UE et avait inscrit parmi ses priorités la relance de l’Europe de la défense en insistant notamment sur le renforcement des capacités européennes et une plus grande standardisation des équipements militaires à l’échelle européenne.

Il y a donc bien ici une volonté d’utiliser les commémorations pour rappeler que la paix s’inscrit au cœur du projet européen et comme symbole de réconciliation entre les peuples. Mais nous pouvons également y voir une tentative d’inscrire la Première guerre mondiale dans le cadre plus global d’une histoire commune européenne, et même d’utiliser le projet européen comme outil au service du devoir de mémoire, alors même que ces pays ont des rapports et des histoires différents par rapport à ce conflit.

François Hollande et Emmanuel Macron dans la continuité de l’européanisation des commémorations nationales

Le successeur de Nicolas Sarkozy, François Hollande, s’est inscrit dans la continuité de son prédécesseur puisqu’à l’occasion du 11 novembre 2014, il inaugurait le Mémorial international de Notre Dame de Lorette qui rend hommage aux soldats français, allemands et britanniques morts au combat dans cette région. Sur ce monument construit en cercle, sont inscrits par ordre alphabétique les noms des 580 000 soldats morts lors de cette bataille. Il n’y a donc pas de distinction ou de classement de ces noms par nationalité sur le monument, ce qui affirme davantage la dimension européenne de ce mémorial. Geste symbolique, François Hollande s’arrêta devant les noms de trois soldats : un Français, un Allemand et un Britannique. Cet exemple démontre le caractère transnational de l’évènement historique et lui donne également cette dimension dans le cadre commémoratif, en montrant que ces soldats étaient avant tout des hommes avant d’être des ennemis.

Aujourd’hui, Emmanuel Macron semble également persévérer dans ce phénomène d’européanisation des commémorations nationales en décidant d’inviter 80 chefs d’Etat et de gouvernement des pays belligérants, ainsi que des représentants des institutions européennes. Jean-Claude Juncker, l’actuel Président de la Commission européenne, sera aussi présent à Paris ce dimanche 11 novembre. Cette dimension européenne, voire internationale, donnée depuis quelques années aux commémorations de la Première guerre mondiale en France tend à se généraliser, démontrant un phénomène de transnationalisation des commémorations. Cependant, il nous faut rester prudent et ne pas occulter le fait qu’il est tout de même difficile de tenir un discours européen et englobant sur la Première guerre mondiale, car les expériences entre les Etats sont extrêmement différentes. Le Président français se livrerait-il à un exercice d’équilibriste en 2018 ?

Comme le rappellent Sarah Gensburger et Marie-Claire Lavabre, chercheuses au CNRS-Institut des sciences sociales du politique : « les usages politiques du passé ne sont pas chose nouvelle » [1]. Le choix d’un lieu en particulier, ou le cadre donné à une commémoration, comme cela a été fait en 2008 par Nicolas Sarkozy, sont autant de façons de construire (ou de reconstruire ?) une narration autour d’un évènement historique, qui in fine contribue à appuyer un message ou à servir un discours politique.

C’est en donnant une dimension européenne à la commémoration, avec des symboles et en insistant sur l’aspect meurtrier, traumatisant mais aussi transnational de la Première guerre mondiale, puisque tous les Etats européens ont été concernés, que Nicolas Sarkozy peut délivrer un discours sur la nécessité d’une Europe de la Défense et le besoin d’une meilleure sécurité des frontières extérieures de l’Union européenne par exemple.

On peut également interpréter la démarche d’Emmanuel Macron et sa volonté de donner une dimension internationale aux commémorations du 11 novembre 2018, comme un acte au service de l’affirmation de ses choix en matière de politique étrangère et européenne, tournant vers la paix et vers une Europe forte sur la scène internationale.

[1] Sarah Gensburger, Marie-Claire Lavabre, « D’une « mémoire » européenne à l’européanisation de la « mémoire » », Politique européenne 2012/2 (n° 37), p. 11.

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