20 ans après, le rideau de fer est-il tombé dans nos esprits ?

, par Antoine Frenoy

20 ans après, le rideau de fer est-il tombé dans nos esprits ?

Un regard sur nos amis de l’Est montre que nos clichés ont la vie dure… et qu’ils ne sont pas toujours dénués de fondements. Pourtant, au-delà des amalgames et des jugements hâtifs, l’Est est un trésor de diversité dans lequel chaque européen peut retrouver une part de lui-même.

A Fulton, en 1946, Winston Churchill a eu une de ces fulgurances que l’Histoire n’oublie pas. « De Stettin à Trieste, un rideau de fer s’est abattu sur le continent ». Vingt ans après la fin de ce long hiver, dans l’euphorie des célébrations tempérée par la récession, un bilan s’impose. L’Europe s’est réconciliée avec elle-même pour adopter la démocratie libérale, la libre circulation des personnes, des biens et des idées, mais quel regard portent aujourd’hui les Français sur nos amis de l’Est ? Sont-ils à nos yeux des Européens comme les autres ? Nos représentations parfois caricaturales ne sont-elles pas un nouveau rideau de fer psychologique que nous devrions tenter de surmonter ?

L’Europe de l’Est, un mythe géopolitique dépassé

Tout d’abord, le concept « d’Europe de l’Est » est contestable. Dans l’esprit des Français, il correspond davantage aux ex-membres du Pacte de Varsovie qu’à une réalité géographique : Chypre et la Grèce sont plus orientales que la République Tchèque. Le rideau de fer est tombé pour laisser la place à trois couleurs en dégradé sur notre carte mentale de l’Europe. En premier lieu, les Pays d’Europe centrale et orientale (PECO issus des élargissements de 2004 et 2007, bien connus du grand public à travers leurs capitales touristiques aisément accessibles en avion. Membres de l’OTAN et atlantistes convaincus, ils sont réunis dans l’espace Schengen, à l’exception de la Roumanie et de la Bulgarie. La perception de ces nouveaux membres est globalement positive au sein de l’UE à 15 : d’après un sondage Eurobaromètre de 2009, seulement 17% des Européens de l’Ouest considèrent que la situation était meilleure avant la chute du rideau de fer. Ils sont pourtant 69% à penser que l’UE à 27 est dorénavant plus difficile à gouverner, la moitié ayant aussi un sentiment d’insécurité accru depuis l’élargissement.

Plus à l’est, la couleur de la carte s’assombrit. Trois états restent figés dans le glacis russe : la Biélorussie autoritaire et fermée, l’immense Ukraine, démocratie chaotique, tourmentée par sa double identité et un égal tropisme vers l’Est et l’Ouest. La Moldavie, misérable, déchirée par un séparatisme entretenu par le Kremlin en Transnistrie. Le dégradé s’achève avec la Russie : empire frustré, « puissance pauvre », pervertie par sa rente pétrolière et gazière, elle abuse du puissant levier du chantage énergétique – l’UE ne parvient pas à comprendre la crispation identitaire légitime d’une grande nation à l’égo blessé, victime d’une décolonisation le long de ses frontières, dont les riches ressources ont été spoliées par une caste d’oligarques.

Passé communiste et séduisants stéréotypes

Quel est l’imaginaire des Français quand ils songent à cet immense espace hétérogène ? Avant la chute du Mur, l’Est alimentait déjà l’inconscient collectif : les Français qui ont servi sous les drapeaux se souviennent des « Rouges », sempiternels adversaires lors des manœuvres sur le terrain. James Bond, Tom Clancy, John le Carré nous montrent une Europe de l’Est maussade et militarisée, propice à des coups d’éclat séduisants sur fond de Realpolitik. Terne comme son architecture et l’éclairage blafard de magasins mal achalandés, rude comme son climat, elle était aussi une tache d’ombre, un trou noir d’information. La Nomenklatura soviétique, les Apparatchiks de tous les PECO rejoignaient dans un amalgame sans nuances la notion de « socialisme » à l’Est. Pourtant, que de différences entre la dictature autocratique de Ceauşescu, le « communisme goulash » hongrois, l’autogestion en Yougoslavie ! Peut-on comparer les Etats Baltes occupés, l’Albanie isolée, et les nations accolées sans volonté de vivre ensemble, comme en Tchécoslovaquie ?

Vingt ans après, l’inventaire des clichés relatifs à l’Est est à la fois un peu absurde et non dénué de fondements. Certes, des passerelles multiples ont permis aux Français de mieux appréhender les PECO. Les programmes Erasmus, InterRail, le transport aérien low-cost invitent une jeune génération à remettre en cause ses préjugés. Pourtant, parler à l’homme de la rue en France revient à évoquer les mêmes images : des barres d’immeubles ingrates, un accueil touristique patibulaire, une gouvernance douteuse, une planification devenue « économie casino », la densité de Maserati s’accroissant plus à l’Est. La consommation de vodka russe (15,3 litres/an et par habitant selon l’OMS), laisse songeur, alors que la féminité slave fait rêver et alimente un marché de rencontres discutable sur Internet. Sur un plan politique, les médias regrettent la trop rapide conversion des PECO aux positions de Bush I et II, le dogmatisme moralisateur des frères Kaczyński, l’euroscepticisme de Klaus. Et finalement, la récession qui frappe l’Est serait la conséquence de sa hâte à surconsommer, un juste retour des choses pour le « plombier polonais » et l’ouvrier automobile slovaque de Nitra, opposé à celui de Sochaux.

Un continent réconcilié avec lui-même

Tout portrait au vitriol contient une part de vérité. Pour autant, quelle injustice dans cette description ! Une visite approfondie de l’Europe centrale donne l’image d’un continent réconcilié avec lui-même, dans son unité et sa diversité. Les façades peintes des avenues de Naples évoquent celles de Budapest. Sur la place du marché de Lviv, cité italienne parachutée sur les flancs des Carpates, on trouve le lion de la République de Venise. Son église dominicaine, d’un baroque triomphant, pourrait trôner au cœur de Rome. Carrefour de civilisations, la capitale historique de la Galicie se nomma tour à tour Lemberg, Lwow, et Lvov. Au cimetière Lychakivskiy, aussi bucolique que le père Lachaise, autrichiens, polonais et russes sont réunis sur des collines arborées pour l’éternité. Sa vie nocturne animée témoigne d’une jeunesse avide de vivre et de communiquer avec l’extérieur.

Cinq siècles auparavant, le chemin de l’Adriatique à la Baltique était jalonné non pas de miradors, mais de comptoirs commerciaux. Comme au Moyen-âge, il est désormais possible de joindre Riga, Gdansk, Lübeck et Bruges, vénérables cités hanséatiques, avec une simple carte d’identité. Hors des sentiers battus, l’Europe centrale dévoile ses joyaux architecturaux colorés, paradoxalement préservés par l’application socialiste à bâtir l’idéal bétonné à l’extérieur des centres historiques décrépis. La forêt de Bohème est riche de villes admirables classées par l’UNESCO : Telč et ses façades couvertes de sgraffites, Český Krumlov, labyrinthe de maisons baroques niché au creux de la Vtlava. Partout renaissent des festivals, orchestres, expositions et opéras.

La sévérité que nous appliquons à la gouvernance à l’Est prête à sourire. Il a fallu 160 ans à la France pour accoucher d’une monarchie républicaine. Que de chemin parcouru par l’Est en 20 ans ! Les Balkans et l’Ukraine se débattent encore avec la corruption, mais l’Estonie est un des pays les plus intègres d’Europe. Depuis le départ des sous-marins soviétiques de la base de Paldiski, elle a inventé le logiciel Skype, vote et diffuse ses Conseils des Ministres sur Internet. Buildings, et sièges sociaux de verre et d’aluminium ont fleuri de Vilnius à Bratislava.

La Vieille Europe, entre condescendance et amnésie

La récession grave que traversent certains PECO est inquiétante, mais elle a été provoquée par la complaisance des banques occidentales à financer une économie de crédit si tentante pour une population frustrée par l’absence prolongée de propriété privée, comme le montre l’exemple letton. Mais la République Tchèque, plus riche que le Portugal, ne cause pas à l’UE le cas de conscience de l’abyssal déficit grec. Enfin l’atlantisme sans complexes des « nouveaux européens », qui a poussé Jacques Chirac à les considérer comme des « enfants mal élevés », peut paraître excessif. Il est pourtant compréhensible que la Pologne, frontalière de Kaliningrad et de ses troupes russes, ait saisi l’offre opportuniste de l’administration Bush. L’épilogue est d’ailleurs nuancé : Barack Obama a abandonné l’idée provocatrice d’un bouclier anti-missile à un jet de pierre de la Russie, et la Pologne sera bientôt contournée par le gazoduc sous-marin Nord-Stream, corridor énergétique opportuniste entre l’Allemagne et la Russie.

Le rideau de fer est certainement tombé dans les esprits, mais pour quelques irréductibles Européens occidentaux, une cure contre les préjugés s’impose : l’ordonnance comporterait alors plusieurs billets d’avion, quelques livres de Kafka, Soljenitsyne, Babel et Shevchenko, un coffret de disques de Bartók et de Chopin, sans oublier la presse étrangère à une dose non homéopathique.

A l’issue de ce traitement, le patient pourrait formuler une constatation très simple : nos amis de l’Est sont des Européens comme les autres, avec nos qualités et nos travers, des aspirations si proches des nôtres, et des différences passionnantes qu’il convient de savourer sans modération.

Illustration : cartographie du rideau de fer en Europe par Sémhur

Vos commentaires

  • Le 15 février 2010 à 06:45, par Martina Latina En réponse à : 20 ans après, le rideau de fer est-il tombé dans nos esprits ?

    Merci pour cet article, pour la question qu’il pose et pour les éléments de réponse qu’il offre : le rappel historique de l’expression suggestive de « rideau de fer » comme de l’émancipation qui depuis vingt ans sort l’Europe de l’Est d’une longue impasse économique et politique.

    Il est donc temps que « la vieille Europe » rajeunisse en respirant par ses deux poumons, comme disait Jean-Paul II : aux Eurocitoyens de porter ensemble le souffle de la liberté, le souci de l’harmonie et l’élan de l’union inscrits dans le nom comme dans la naissance de l’EUROPE. Car l’antique figure juvénile enlevée de Phénicie par un TAURILLON resplendissant donna d’abord à l’Est sa lumière de démocratie et de paix : aux Européens d’incarner toujours plus justement son visage, avec sa fougue, sa raison et sa détermination, d’Occident en Orient...

  • Le 15 février 2010 à 11:53, par Cédric En réponse à : Aller plus loin dans le refus des clichés

    Très bon article.

    Quelques remarques :

    1. Il aurait convenu, pour dénoncer réellement les préjugés qui touchent injustement cette partie de l’Europe et ses habitants, de ne plus parler d’Europe de l’Est, mais d’Europe centrale. Europe de l’Est et Europe centrale sont désormais deux régions distinctes. L’usage systématique du vocable "Europe de l’Est" est mal ressenti par les principaux concernés, car, géographiquement et politiquement, de Tallinn à Sofia, on n’est plus dans l’Europe de l’Est, mais en Europe centrale. Moscou est à l’Est. Pas Varsovie, qui est à l’ouest du barycentre géographique de l’Europe. Ne pas oublier que Paris et à équidistance de Madrid et Varsovie.

    2. Vous faites bien de souligner que "les barres d’immeubles ingrates, l’accueil touristique patibulaire, la gouvernance douteuse, la planification devenue « économie casino », la récession qui touche ces pays comme « juste retour » des choses pour le « plombier polonais » et l’ouvrier automobile slovaque " sont des stéréotypes. Les barres d’immeuble d’Europe centrale sont de moindre qualité, certes, mais bien mieux entretenues que les nôtres, lesquelles baignent littéralement dans leurs déchets (je parle d’expérience). De même, la renommé de l’accueil touristique parisien n’est plus à faire, la gouvernance de ces pays est très variable entre les extrêmes que sont la Slovénie/ Estonie et la Bulgarie (et on trouve des modèles de démocratie bananière aussi à l’ouest, y compris en Allemagne). Quant à l’économie casino, elle est davantage russe que d’Europe centrale, région où malgré tout, il demeure un fort attachement à la solidarité. Enfin, la Pologne n’est pas touchée par la récession, c’est en fait le seul pays européen à ne pas être touché par la crise.

    3. Je crois que l’euroscepticisme tchèque est un véritable euroscepticisme, c’est vrai. Je suis moins sûr pour celui de Pologne, y compris l’euroscepticisme des frères Kaczynski, qui, en dépit de leur maladie mentale profonde, ont soutenu l’adhésion, ont été les principaux promoteurs de la compétence énergétique de l’UE en proposant un OTAN européen de l’énergie. Mais la Pologne est plus généralement très activement en faveur d’une Europe de la défense.

    4. Bien qu’ayant jubilé de manière très primaire comme tout bon Français à la déclaration de Chichi, il ne faut pas oublier que la pression politico-militaire de la Fédération russe en Europe centrale est encore très forte. On ne compte plus les incursions de l’armée russe dans l’espace aérien des Etats baltes (des « erreurs de pilotage », bien entendu), les sommets annulés, les interventions bienveillantes de Moscou dans les débats nationaux. Ca peut paraître incroyable, mais l’OTAN vient à peine de décider de se doter d’un plan stratégique de défense des Etats baltes, elle en est jusqu’ici dépourvue (opposition de Berlin).

  • Le 17 février 2010 à 00:40, par Yohan En réponse à : 20 ans après, le rideau de fer est-il tombé dans nos esprits ?

    Félicitations pour cet article finement écrit et tout à fait juste. Une erreur tout de même s’y est glissée : ce n’est pas Vaclav Havel qui est eurosceptique mais Vaclav Klaus. Lviv est en effet une ville très belle et attachante, pleine de surprises et de contradictions. Ca me donne envie de repartir !!!

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