Une Union réconciliée avec l’élargissement
Il est loin le temps où certains, comme le président français Emmanuel Macron, fustigeaient le projet “téléologique” de l’élargissement, l’opposant à une réforme interne du fonctionnement de l’Union. À l’image de ses dirigeants, l’UE semble s’être réconciliée avec l’idée d’accueillir de nouveaux membres.
La réconciliation s’est faite par la force des choses, et notamment par le choc qu’a représenté l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. L’élargissement est devenu synonyme d’ancrage géopolitique, d’adhésion aux valeurs démocratiques et libérales, ainsi que force stabilisatrice pour des régions aux marges de l’Europe. Symbole de ce changement de mentalité, la nomination de la Slovène Marta Kos au poste de commissaire pour l’élargissement. Diplomate reconnue, elle avait défendu lors de son audition devant les eurodéputés l’élargissement comme acte diplomatique et politique fort, mais également comme un engagement personnel : elle, citoyenne slovène, qui acquit la citoyenneté européenne en 2004 par l’adhésion de son pays à l’UE.
Le changement de paradigme s’est accompagné en Europe d’une véritable réflexion sur la structure institutionnelle de l’Union européenne : de son fonctionnement interne à son processus d’élargissement. Ainsi, depuis 2022, une multitude de rapports, de notes, de tribunes, et de prises de position ont fleuri de la bulle européenne. Parmi les positions qui ont fait le plus de bruit, on retrouve les propositions du groupe Spinelli au Parlement européen pour réformer les institutions européennes vers plus de fédéralisme, mais aussi celles de certains officiels européens visant à réformer la procédure d’adhésion en limitant le droit de vote au Conseil des nouveaux États membres. Aujourd’hui, la plupart de ces initiatives, malgré un certain écho, ne rencontrent pas une traduction concrète en acte. Toutefois, elles participent grandement à la réflexion générale sur la nature de l’Union et son fonctionnement, actant de fait la nécessité de l’élargissement.
Trois États candidats en particulier illustrent la rapidité par laquelle l’UE doit s’adapter à la nouvelle réalité qui est la sienne - le Monténégro, l’Albanie et l’Islande - qui devraient porter le nombre d’États membres de l’Union à 30 d’ici 2030 !
Le Monténégro, 2028 pour être le 28ème membre
Le Monténégro, pays de 600 000 habitants et indépendant depuis 2006, est candidat à l’adhésion à l’UE depuis près de 18 ans. Il est considéré comme le “bon élève” des pays candidats : un pays europhile où près de 64% de la population souhaiterait une adhésion à l’Union, où l’euro est déjà en circulation, membre de l’OTAN, qui a déjà ouvert l’ensemble de ses chapitres de négociations à l’adhésion et qui espère pouvoir les clôturer d’ici un an.
Espérer est le bon mot. Car le pays est confronté à une forte instabilité politique en raison du fort clivage socio-économique mais également religieux et ethnique dans un pays encore divisé par ses relations avec la Serbie voisine. Illustratif de cette instabilité, le gouvernement de l’actuel premier ministre, Milojko Spajić, bien que composé de six forces politiques - allant des libéraux aux socialistes, en passant par les nationalistes – est minoritaire au parlement monténégrin et doit donc composer avec les oppositions et les indépendants. L’instabilité politique freine les avancées du pays vers son adhésion à l’Union et suffit à expliquer ses vingt années de candidature, alors même que sa population n’équivaut qu’à un quart de celle de Paris.
Mais la force de négociations du gouvernement Spajić semble être payante. Le Conseil, saluant les réformes du Monténégro en matière de justice et de lutte contre le blanchiment d’argent, tout en reconnaissant le consensus recherché par Milojko Spajić, considère que “le Monténégro est en bonne voie d’atteindre [l’]objectif ambitieux [de conclure] les négociations d’adhésion d’ici fin 2026”. Si, il y a deux ans, le Conseil envisageait déjà le Monténégro comme le 28ème Etat membre de l’Union, par ce rapport, il acte que le Monténégro est désormais en phase de devenir le prochain membre de l’UE.
L’Albanie, le “miracle” Rama
L’Albanie est candidate depuis 2009 à l’adhésion. Mais c’est seulement depuis 2024 que les négociations ont vraiment commencé et que les premiers chapitres ont pu être ouverts. Le déblocage de la situation est dû à deux facteurs déterminants. D’une part, le découplage des procédures d’adhésion de l’Albanie et de la Macédoine du Nord. Les candidatures des deux pays avaient en effet été unifiées dans leur procédure par les institutions européennes, ceci afin de garantir d’une part une relative égalité économique du sein des deux pays (on supposait que l’entrée de l’un aurait déstabilisé économiquement l’autre en redirigeant une partie des investissements) et d’autre part afin de garantir l’unité politique de la Macédoine du Nord, qui aurait pu par l’adhésion de l’Albanie être menacée par des nouvelles tensions indépendantistes de la part du tiers de sa population albanophone. Mais devant l’impasse nord-macédonienne, l’Union européenne a décidé de découpler les procédures d’adhésion afin de ne pas entraver les aspirations albanaises. De fait, les négociations euro-albanaises ont alors pu être amorcées.
Le déblocage de la situation s’explique également par les réformes menées par le premier ministre albanais, Edi Rama. D’importantes réformes ont été mené dans les secteurs de la justice, de la liberté de la presse, dans l’économie, mais encore plus importantes ont été celles menées dans la lutte contre la corruption et le crime organisé. Devenue l’institution disposant du plus fort sentiment de confiance de la part de la population, l’agence albanaise anti-corruption, SPAK, a réussi en sept ans à rendre la démocratie albanaise plus transparente par la mise en lumière d’affaires de corruption généralisée. Accusée par les oppositions de cibler les partis politiques non-gouvernementaux, l’agence n’a pas hésité à mettre en accusation des membres du parti d’Edi Rama, voir même certains de ses plus proches collaborateurs, montrant ainsi des gages quant à l’indépendance de son action.
Enfin, ce n’est pas le long règne d’Edi Rama IV (4ème gouvernement d’Edi Rama, Premier ministre depuis 2013), qui nuira à la dynamique des négociations. Que cela soit les accolades avec Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne, les mises en scène avec Giorgia Meloni, Président du Conseil italien, où Edi Rama s’agenouille devant la Premier en majesté, ou bien les plaisanteries sur les propos de D. Trump avec Emmanuel Macron. Tous ces moments n’illustrent qu’une chose : Edi Rama, après plus de dix ans au pouvoir, connaît personnellement les différents dirigeants et cela ne peut qu’aider à faire de l’Albanie un membre à part entière de l’UE d’ici 2030.
La surprise islandaise, la marche vers le référendum
Suite aux élections législatives de 2024, l’Islande s’est dotée d’un nouveau gouvernement mené par les Sociaux-Démocrates, favorables à l’adhésion de l’île à l’Union européenne. Ainsi, au sein du programme de gouvernement, composé de partis aux idées divergentes sur la question européenne, on retrouvait la proposition d’un référendum sur la relance des négociations d’adhésion à l’UE. L’Islande était en effet candidate à l’Union avant de retirer sa candidature en 2013 alors que le contexte économique et géopolitique promettait d’être plus favorable à l’Île arctique.
Toutefois, l’invasion russe de l’Ukraine, la montée des tensions en Arctique, et l’arrivée au pouvoir de Trump à la Maison Blanche ont poussé Reykjavik à reconsidérer ses alliances et sa relation avec l’Union européenne. Le référendum est prévu d’ici 2027 et les sondages montrent une majorité pour la relance des négociations et une courte majorité pour l’adhésion du pays à l’UE. De même, le pays, déjà membre de l’espace Schengen et de l’OTAN, souhaite adopter la monnaie unique. Si le changement de devise n’est pas proposé par le gouvernement, il est plébiscité par la population.
Le point le plus tendancieux des négociations serait le partage des ressources maritimes islandaise avec le reste des Européens au nom de la politique commune de la pêche, un point de collision pour une économie grandement dépendante du secteur de la pêche. Mais si ce chapitre serait à coup sûr une épreuve délicate, il n’en reste pas moins que le reste des négociations ne devrait pas poser grandes difficultés. Le pays respecte déjà la plupart des standards et des législations européennes en raison de l’accord entre l’Union européenne et l’Espace économique européen (dont l’Islande est membre), qui oblige les Etats à transposer et à appliquer la réglementation européenne dans leur droit national. De fait, si en 2027 le oui l’emportait à la reprise des négociations d’adhésion de l’Islande à l’Union européenne, il ne faudrait que quelques années à Reykjavik pour conclure les négociations et adhérer pleinement à l’UE.
L’Union est-elle prête à s’élargir ?
Si le nombre d’Etats de l’Union européenne pourrait atteindre 30 d’ici 2030 et que l’Europe semble s’être réconciliée avec le principe d’élargissement, il n’en reste pas moins que des voix s’élèvent toujours pour une réforme du fonctionnement de l’Union. De là à bloquer l’adhésion de nouveaux membres comme le Monténégro, l’Albanie ou l’Islande ?
En réalité, l’adhésion de ces trois pays à l’UE ne poserait aucun problème à la prise de décision européenne. En termes de population, l’adhésion des trois candidats à l’Union représenterait l’adhésion d’une ville comme Madrid. Aucune question démographique donc. En termes de politique étrangère, devenu point fondamental pour Bruxelles depuis 2022, les trois pays sont membres de l’OTAN et ont appliqué l’ensemble des sanctions européennes à l’encontre de la Russie, sans ambiguïté aucune. Enfin, en terme d’Etat de droit et de défense des valeurs démocratiques, les réformes du Monténégro et de l’Albanie, ainsi que les récentes démonstrations de leur société civile semblent indiquer un engagement sincère et renouvelé.
Une Europe à 30 : Pourquoi ce qui marche à 27, ne marcherait pas à 30 ? [1].

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