23 février 1982 : Quand le Groenland a quitté l’Union européenne

, par Samuel Touron

23 février 1982 : Quand le Groenland a quitté l'Union européenne
Ilulissat, Groenland (source : site de la Commission européenne)

Et si la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne n’était pas sans précédent ? Le 23 février 1982, un autre territoire d’outre-mer, le Groenland, quittait l’Union à la suite d’un référendum. Peuplé de 58.081 habitants, soit à peine plus que le département de la Lozère sur un territoire grand comme trois fois la France, le Groenland dispose d’un statut particulier à l’égard du Royaume du Danemark dont il est un « pays constitutif ». La « terre verte » dispose aussi d’un accord d’association particulier avec l’UE, fruit d’une relation pour le moins singulière et riche d’enseignements.

Le Groenland et l’Islande cultivent des singularités historiques et géographiques similaires. Peuplés d’explorateurs vikings norvégiens ayant fui les persécutions politiques dans le pays, culturellement considérés comme faisant partie de l’Europe mais géographiquement constitutifs de l’Amérique, les deux pays cultivent les particularismes. Isolés du reste du monde pendant des siècles, tant et si bien que le gouvernement islandais a mis en place une véritable politique de lutte contre l’inceste pour éviter que des personnes d’une même famille se reproduisent sans le savoir, le Groenland et l’Islande font depuis une cinquantaine d’années une entrée fracassante dans les réalités du monde. Au cœur d’enjeux territoriaux d’envergure, le Groenland se trouve pris en étau entre les ambitions américaines, chinoises et européennes en Arctique. Autrefois simple colonie danoise, le pays suscite un intérêt de plus en plus marqué, ce qui l’a poussé dès les années 1970 à prendre des décisions politiques fortes, sur fond de lutte pour l’indépendance.

L’Arctique donne des ailes

Les années 1970 marquent le début d’une double prise de conscience : celle du réchauffement climatique, et celle de la découverte d’importantes ressources pétrolières, gazières et minières en Arctique. Le Groenland se trouve subitement au cœur d’enjeux internationaux de taille et sort de son isolement historique. Les tentatives d’achat du Groenland par les États-Unis témoignent de cette entrée du « pays » dans l’ordre mondial. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de fortes tensions liées à la Guerre Froide, les États-Unis de Harry S. Truman avaient formulé une offre de 100 millions de dollars au Danemark pour que l’île devienne américaine. En août 2019, le président américain Donald Trump adresse une nouvelle offre au Danemark. Alors que celle-ci avait beaucoup fait rire les médias qui y voyaient une nouvelle preuve de la folie de l’ancien président américain, les observateurs avisés ont bien vu là une constante de la politique extérieure américaine en Arctique, et une réaction logique face à l’hégémonie russe et à la montée en puissance chinoise dans la région. En outre, dans une course aux hydrocarbures et aux routes stratégiques du Grand Nord de plus en plus folle, le Groenland occupe une place de choix : plus grande île-continent au monde, frontalière de l’Islande et du Canada, 80% de son territoire sont situés au-dessus du cercle polaire arctique, point de départ de très nombreuses expéditions scientifiques, siège de gisements d’hydrocarbures et de métaux rares au sud de l’île : les raisons de s’intéresser au Groenland sont nombreuses.

Les États-Unis considèrent historiquement le Groenland comme un maillon essentiel de leur sécurité nationale, vision héritée de la doctrine Monroe. Durant la Seconde Guerre mondiale, ce sont les Américains qui ont empêché le passage du Groenland sous domination nazie à la suite de la défaite danoise. Construite en 1941, la base américaine de Thulé a sans doute été la plus stratégique de la Guerre Froide, abritant un grand nombre des missiles nucléaires états-uniens. Les États-Unis ont toujours considéré avec beaucoup de mépris ce qu’ils considèrent être comme « l’arrogante occupation du petit Danemark d’un territoire stratégique pour l’Amérique ».

De la « danisation » à la « groenlandisation » de l’île

L’importance stratégique du Groenland et les tensions opposant les États-Unis au Danemark sur la souveraineté de la « terre verte » ont provoqué une prise de conscience de leur identité par les Groenlandais. Il en a résulté dès les années 1970, une longue marche vers ce qui devrait devenir dans quelques années, une accession à l’indépendance du territoire. Devenu un territoire autonome en 1979 après avoir perdu son statut de colonie en 1953, le Groenland n’a depuis eu de cesse d’acquérir de plus en plus de libertés à l’égard de la couronne danoise.

Après l’accession à l’autonomie, le Danemark souhaite stabiliser la situation en accélérant sa vaste politique de « danisation » de l’île : regroupement de l’habitat dans des centres-urbains, modernisation des infrastructures, arrivée de travailleurs danois, arrivée d’entreprises privées danoises, accès plus large à l’éducation, enseignement généralisé du danois…L’objectif est de faire du groenlandais, un danois, en mettant fin aux particularismes identitaires de l’île. C’est une politique d’acculturation, qui passe par l’entrée dans une modernité nécessairement danoise. Cette politique est d’une grande violence symbolique et ancrera dans les mentalités groenlandaises l’idée selon laquelle, le danois et par extension l’européen a un apport négatif. D’autant plus que les inégalités de traitement sont nombreuses : les danois ont accès à des logements gratuits tout équipés quand les Groenlandais se chauffent au charbon, vont chercher l’eau dans une citerne et s’éclairent à la lampe à pétrole. Les salaires des danois sont également bien plus élevés que ceux des Groenlandais. Danois et Groenlandais se mélangent peu, les relations intimes entre les deux peuples sont officiellement interdites bien qu’elles aient existé officieusement. En parallèle de cette « danisation » émerge ainsi une « groenlandisation » de l’île car « l’Autre » prend conscience qu’il est « Autre » et développe donc ses particularismes identitaires.

D’abord l’Europe, ensuite le Danemark : vers une indépendance inéluctable ?

C’est dans ce contexte de « danisation » accélérée et de « groenlandisation » montante que la question du rapport de l’île à la construction européenne va se poser. N’étant plus une colonie ou une province danoise, le Groenland autonome devenait libre de se poser la question de sa participation ou non à une construction européenne lointaine, très lointaine. Signe de ces dissensions très forte, le Danemark rejoint la CEE en 1972 et au même moment se crée « Inuit Ataqatigiit » (Communauté Inuit), parti nationaliste groenlandais. En 1977 est fondé le Conseil Circumpolaire Inuit (CCI) rassemblant les peuples inuits de l’Arctique au sein d’une même organisation. Les aspirations indépendantistes groenlandaises se rationalisent, tant à l’égard du Danemark que de l’Europe - les deux étant intimement liés dans la pensée des peuples inuits du Groenland. En 1979, l’autonomie interne du Groenland est définitivement actée par la constitution danoise à la suite d’un référendum approuvant ce nouveau statut.

Rapidement, un nouveau problème se fait jour pour les autorités groenlandaises. L’entrée du Danemark dans la CEE fait craindre aux Groenlandais une concurrence accrue dans le secteur piscicole. Les eaux arctiques étant riches en poissons et 95% des exportations de l’île dépendant de la pêche, la participation du Groenland à la CEE devient rapidement impopulaire. Lors du référendum d’adhésion du Danemark à la CEE, les Groenlandais avaient déjà voté à 70,3% contre l’adhésion tandis que les Danois l’avaient approuvé dans leur ensemble à 63,3% des suffrages exprimés. En 1982, un référendum sur la sortie du Groenland de la CEE est organisé et 52% des votants se prononcent en faveur du retrait. En 1985 à la suite des négociations de sortie, le Groenland se retire de la CEE, de la CECA et des accords Euratom. L’île devient également un « pays constitutif » du Danemark et un PTOM (Pays et Territoire d’Outre-Mer) de la CEE en 1985, puis de l’UE à partir de 1992, au même titre que la Polynésie Française ou les Antilles Néerlandaises par exemple.

Quelle relation avec l’Union européenne aujourd’hui ?

Au-moment de son accession à une indépendance qui apparaît inéluctable, le Groenland sortira totalement de l’Union et ne devrait pas négocier de statut particulier, son regard étant tourné vers les États-Unis bien plus que vers la « Vieille Europe » colonisatrice. Aujourd’hui, le Groenland n’est pas membre de l’UE ni de Schengen, tout comme le Danemark sa monnaie n’est pas l’euro mais la couronne danoise. Les habitants disposent cependant de la citoyenneté européenne en vertu de leur citoyenneté danoise. Si le droit européen ne s’impose pas à eux, ils devraient pouvoir voter aux élections européennes mais cette possibilité n’existe presque pas. La CJUE a récemment rendu un arrêt condamnant les Pays-Bas pour ne pas avoir organisé d’élections européennes à Aruba (île des Antilles avec le statut de PTOM). Une telle décision pourrait faire jurisprudence et garantir un droit de vote européen véritable aux Groenlandais. Le Groenland reçoit également des aides au développement de la Banque Centrale Européenne. En ce qui concerne le marché commun, l’île n’y participe pas si ce n’est autour de quelques accords concernant la pêche.

En 2008, le Danemark adopte une nouvelle loi permettant au Groenland d’accéder à l’indépendance par référendum. Depuis 2016, le « pays » dispose d’un ministère chargé de l’indépendance. Le budget du pays dépendant à moitié de financements danois et européens doit devenir davantage autonome. En ce sens, le choix a été fait de miser sur l’extraction minière et d’hydrocarbures et sur la pêche industrielle, en partenariat avec les États-Unis et la Chine. Ces derniers voient l’indépendance d’un très bon œil car elle signifie une perte d’influence majeure de l’Europe en Arctique. Le Groenland, en quittant l’Europe puis le Danemark, si elle ne parvient pas à garantir son indépendance, pourrait ainsi se donner aux États-Unis. Cela tombe bien, les Américains lui font les yeux doux depuis 1867 ! Attention cependant, car la Chine veille…

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