À quand un Obama européen ?

, par Maël Donoso

À quand un Obama européen ?

La ferveur qui a accompagné l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche, et l’état de grâce mondial dans lequel se trouve aujourd’hui le nouveau président américain, souligne le fossé qui sépare encore les États-Unis et l’Europe en termes d’influence, de visibilité et de puissance politique. Quand verra-t-on émerger un Obama européen ?

Le 20 janvier dernier, à Washington D.C., deux millions d’Américains ont assisté au serment présidentiel d’Obama, au pied du Capitole. Ce moment historique a été fortement suivi des deux côtés de l’Atlantique, et pose des questions quant aux futures étapes de l’intégration européenne.

Au-delà du renversement politique et diplomatique introduit par l’élection d’Obama, après huit ans d’une administration Bush calamiteuse, il faut en effet relever le soutien planétaire apporté au nouveau président, un soutien qu’aucun dirigeant européen actuel ne serait capable de susciter. Plus qu’un simple acte politique, cette cérémonie d’investiture a donc été un moment d’unité et d’espoir, un moment tourné vers le futur.

L’Europe fédérale pourrait-elle voir le jour sans des instants comparables ? Pourrait-elle exister sans cet élan et sans cette contingence, si puissante pour l’esprit humain, d’un lieu, d’un peuple et d’un dirigeant ? Dans l’état actuel des choses, l’Europe politique est encore balbutiante, et on imagine mal de tels rassemblements se produire. L’émergence d’une personnalité politique fédératrice, l’équivalent d’un Obama européen, se heurterait par ailleurs à des problèmes spécifiques, dus à la diversité culturelle et linguistique de notre continent. Mais aussi importants soient-ils, ces problèmes ne sont pas insolubles, et en les dépassant l’Europe pourrait gagner en unité, en force et en légitimité.

États-Unis, Europe : le fossé politique

Les défis auxquels l’humanité fait face, que ce soit la crise économique ou les enjeux du développement durable, concernent toutes les grandes puissances de la planète. Mais ces dernières ne les affrontent pas toujours de la même manière. Tandis que les États-Unis ont permis à un homme, Obama, de prendre les commandes de la politique américaine et de proposer ses solutions, en Europe, les réponses sont apportées de manière malhabile par une coordination intergouvernementale dont les défauts sont connus. Le manque d’influence de la Commission et du Parlement empêche trop souvent l’Union européenne de parler d’une seule voix, et les citoyens européens d’être représentés directement.

Ce fossé politique, qui sépare une structure fédérale comme les États-Unis d’une structure en voie d’intégration comme l’Union, a des conséquences évidentes en termes de visibilité internationale (« L’Europe, c’est quel numéro de téléphone ? » [1], etc.), mais aussi en termes d’efficacité politique. Si Obama est parvenu à remporter cette élection historique, et se trouve aujourd’hui selon tous les médias en « état de grâce mondial », c’est d’une part, bien sûr, grâce à ses qualités de politicien et à la pertinence de ses idées. Mais c’est aussi, d’autre part, parce qu’il évolue dans un système qui autorise de tels dirigeants à voir le jour.

Les idées politiques sont, en dernière analyse, produites et défendues par des individus. Ce sont des hommes et des femmes qui fournissent à l’histoire sa force motrice, et qui lui permettent d’avancer. L’Union souffre actuellement d’un manque de personnalités marquantes, et lorsque des dirigeants arrivent sur le devant de la scène européenne, ce sont presque toujours des chefs d’État ou de gouvernement nationaux. Si l’Europe évolue sur une base fédérale, l’émergence d’une classe politique européenne semble inévitable, mais les défis à relever risquent d’être très supérieurs de ce côté-ci de l’Atlantique.

Les futurs dirigeants européens

L’Europe fédérale ne sera pas aussi facile à diriger que les États-Unis. Si les futurs dirigeants européens veulent susciter une adhésion comparable à ce que le président américain connaît aujourd’hui, s’ils veulent pouvoir mener leurs politiques avec la même efficacité, ils ne devront pas simplement être aussi compétents qu’Obama. Ils devront largement le dépasser, et montrer des qualités exceptionnelles, bien supérieures à celles des politiciens actuels.

Qu’on songe seulement à la maîtrise des langues requise pour mener à bien une campagne électorale dans un environnement aussi diversifié linguistiquement. Bien sûr, les candidats pourraient parcourir l’Europe en tenant des discours en anglais, mais les Européens trouveraient cela un peu maigre, et avec raison. Si on peut difficilement exiger d’un politicien qu’il maîtrise toutes les langues officielles de l’Union, en connaître cinq ou six ne serait pas de trop. Nul besoin, d’ailleurs, d’établir de règles précises à ce sujet : parions que les électeurs seront beaucoup plus prompts à élire un candidat si celui-ci parle une langue facilement compréhensible pour lui. Et parions que dans ces conditions, les politiciens européens sauront reconnaître l’importance de développer leurs compétences linguistiques.

Par ailleurs, la diversité culturelle de l’Europe exigera des futurs dirigeants des talents fédérateurs de premier plan, en même temps qu’une solide connaissance de l’histoire et de la société des différents États européens. On ne dirigera pas une fédération comprenant Paris, Berlin, Londres, Rome, Madrid et Varsovie, de la même manière qu’une fédération comprenant Washington, New York, Boston, Chicago, Houston et Los Angeles. Là encore, la pression électorale se chargera sans doute de faire comprendre cela aux futurs candidats européens.

Il reste pour finir que la politique, l’économie, la diplomatie, la défense, ainsi que les compétences de base requises dans d’autres domaines, seront forcément beaucoup plus complexes qu’aujourd’hui lorsque l’Europe fédérale verra le jour. Si on cumule ces difficultés générales avec les besoins spécifiques de la gouvernance européenne, il semble évident que les futurs dirigeants européens, s’ils veulent mener une politique de qualité et montrer le même pouvoir d’initiative qu’un Obama actuel, devront satisfaire à des conditions particulièrement exigeantes pour convaincre leurs électeurs.

Préparer la nouvelle gouvernance européenne

La génération qui a connu Erasmus et les débuts de l’Europe politique doit donc savoir ce qui l’attend. Si nous voulons bâtir une gouvernance européenne efficace, il ne suffit pas de raffiner les institutions, de convaincre les opinions publiques et de faire exister la scène politique européenne. Il faut également préparer l’émergence d’une nouvelle classe politique, qui devra être beaucoup mieux formée, beaucoup plus polyglotte et ouverte sur la diversité que celle actuellement au pouvoir. Par ailleurs, ces nouvelles exigences seraient l’occasion de briser quelques barrières, de renverser quelques dynasties, bref de combattre l’inertie dans la classe politique, et de renouveler en profondeur cette dernière.

On comprend facilement le rôle qu’une association comme les Jeunes Européens peut jouer dans ce processus, ne serait-ce qu’en interpellant les branches jeunes des partis politiques, et en leur rappelant l’importance du niveau européen. Il faudra sans doute beaucoup de travail pour que l’Europe puisse voir l’émergence d’un dirigeant charismatique et fédérateur comme Obama, mais en nous dotant d’une classe politique compétente et ouverte à la diversité, nous donnerions à l’Europe un atout de taille, dans un futur nécessairement multipolaire et multiculturel. Disposer d’une gouvernance et d’une diplomatie de qualité sera peut-être la principale force de l’Europe fédérale, dans sa relation avec les autres grandes puissances.

Finalement, il faut sans doute relever que la consécration d’Obama aurait été vécue moins intensément si elle s’était déroulée ailleurs qu’à Washington D.C., capitale des États-Unis. Ce qui relance la question d’une capitale de l’Europe, clé de voûte fédérale où les futurs Obamas européens pourront prononcer leurs discours d’investiture. Que cette capitale soit Bruxelles, Strasbourg ou une cité construite ex novo [2], il semble important que les citoyens disposent d’un lieu pour faire vivre la politique européenne à son plus haut niveau.

La diversité et la forte exigence démocratique de l’Europe seront deux défis majeurs posés à la future classe politique. Mais en les surmontant, les dirigeants européens parviendront à la fois à fédérer le continent et à assurer son rayonnement planétaire, à l’instar de ce qu’Obama réalise aujourd’hui aux États-Unis.

Illustration : photographie de l’investiture présidentielle de Barack Obama, le 20 janvier 2009 à Washington D.C. Source : Wikimedia.

Notes

[1Cette phrase a été prononcée par Henry Kissinger, diplomate américain.

[2Voir à ce sujet les articles 1, 2 et 3 sur Europa City.

Vos commentaires

  • Le 25 février 2009 à 13:47, par yoplait En réponse à : À quand un Obama européen ?

    Des politiciens qui maîtrisent 5 ou 6 langues ? Voyons voir : Anglais, Français, Allemand, cela fait déjà trois langues inamovibles et représentant l’Europe de l’Ouest. Les trois autres étant à se partager entre l’Europe scandinave, l’Europe de l’Est et l’Europe méditerranéenne pour faire bonne mesure.

    Nous n’aurons plus de politiciens, mais des linguistes ! S’il s’agit de balbutier la langue, comme Sarkozy l’avait fait en anglais devant un parterre d’industriels avant son élection, je ne suis pas certain que les conséquences électorales en soient positives.

    5 ou 6 langues, c’est aussi oublier la vingtaine d’autres. À l’échelle de la diversité linguistique européenne, six langues, cela paraît une excuse, un alibi. Une campagne menée de manière européenne par une personnalité, par opposition aux délégations nationales des partis européens, ne pourra se dérouler que d’une manière : en anglais ou avec un service de traduction. Dans les deux cas, vous pouvez oublier l’engouement obamaïesque que vous recherchez. L’anglais est élitiste (et surtout, des candidats européens seraient plus égaux que d’autres, les Anglais, ce qui est anti-constitutionnel, ie contraire aux traités) et la traduction désincarnée.

    De plus, c’est mettre la charrue avant les boeufs. Une élection telle que celle-ci aurait toutes les chances d’aboutir à l’élection d’un Allemand 3 fois sur 4, à moins de mettre en place des mesures de « correction nationale » comme à l’eurovision ;-). C’est qu’une étape préliminaire essentielle a été oubliée : la constitution d’un espace public européen. Si on est fédéraliste, on ne peut pas en faire l’économie, un espace public à l’échelle européenne est une absolue nécessité.

    Or, ici aussi, la diversité linguistique est une barrière insurmontable à moins qu’une langue véhiculaire se mette en place. Et cela ne peut se décliner qu’en deux modalités : soit l’anglais, qui nécessiterait une révision constitutionnelle pour ôter le principe de l’égalité linguistique de nos traités. Les Anglais seraient plus égaux que les autres citoyens, et ce dans un domaine où toute inégalité est inconcevable : la citoyenneté. De plus (toujours en ce qui concerne les non Anglais), il s’agit avant tout d’une langue élitiste. J’ai travaillé dans le bâtiment et je peux vous dire que dans les cabanes de chantier, on y parle parfois politique entre deux histoires de sexe, mais pas un seul ouvrier ne parle anglais.

    L’autre modalité d’une langue véhiculaire serait bien évidemment l’espéranto dont je vous épargnerai le prosélytisme dans ce post-ci, je sais que vous avez déjà eu affaire plus d’une fois à krokodilo et même au regretté Claude Piron.

    Enfin, je voudrais pointer une autre difficulté d’une élection au suffrage universel du président de la commission. Savez-vous, dans l’UE des 27, combien de pays élisent directement leur chef de l’exécutif (ce qui n’est pas la même chose que chef d’État) ? Deux. La France, depuis la redéfinition de la pratique présidentielle par Sarkozy, et... Chypres.

    Si vous voulez une élection au SU direct, il va falloir convaincre des habitus nationaux. Évidemment, les ÉUA sont là pour montrer l’exemple. Reste à savoir si les Européens souhaitent une campagne présidentielle ultra-individualisée, personnalisée, vedettisée. Enfin, je dis les Européens, mais je connais la réponse : la majorité d’entre eux seraient pour, étant donné les bons reality show télévisuels que de telles élections permettent. Si le cours du pop corn se maintient, il se trouvera toujours une majorité en faveur d’un tel système. C’est évidemment les élites politiques qui seront à convaincre.

    PS : j’ai pris le temps de répondre à M. Caron dans son article sur la proportionnelle, mais le post n’apparaît pas. Un modérateur pourrait-il vérifier ceci SVP ?

  • Le 25 février 2009 à 18:01, par Maël Donoso En réponse à : À quand un Obama européen ?

    Une campagne menée de manière européenne par une personnalité, par opposition aux délégations nationales des partis européens, ne pourra se dérouler que d’une manière : en anglais ou avec un service de traduction.

    L’usage d’une langue véhiculaire de portée européenne (anglais, espéranto, latin, etc.) et/ou un service de traduction efficace resteront des éléments essentiels pour les campagnes électorales européennes, si celles-ci se déroulent un jour d’un manière similaire à celles des États-Unis. Ceci pour la simple raison qu’aucun candidat ne pourrait espérer maîtriser TOUTES les langues européennes. Peut-être serait-ce d’ailleurs plus logique ou plus démocratique de faire un choix (éventuellement exclusif) entre ces deux solutions : faire tous les discours électoraux dans la langue véhiculaire, ou les traduire systématiquement. Cependant, si aucune règle de ce genre n’est fixée, il semble assez réaliste de croire qu’un candidat faisant l’effort de s’exprimer dans une langue donnée attirera plus facilement l’opinion publique des États qui la pratiquent, et récoltera des suffrages en conséquence.

    Rien d’équitable là-dedans, évidemment : on peut tabler que dans de telles circonstances, l’anglais, le français et l’allemand seront en première ligne (les natifs des pays ou régions anglophones, francophones et germanophones représentant à eux seuls près de la moitié de la population de l’Union), ce qui entraînera sans doute un nouveau déséquilibre en faveur des grands États de l’Europe occidentale. Mais au-delà des discours électoraux, dans le cas où l’Europe évoluerait sur une base fédérale, on imaginerait mal un politicien émerger sur le devant de la scène européenne sans une maîtrise certaine de ces langues (ne serait-ce que pour obtenir des appuis et des réseaux au Royaume-Uni, en France et en Allemagne...). Il n’y aurait donc pas grand-chose de neuf : ce serait plutôt l’amplification du mouvement actuel.

    Évidemment, les ÉUA sont là pour montrer l’exemple. Reste à savoir si les Européens souhaitent une campagne présidentielle ultra-individualisée, personnalisée, vedettisée. Enfin, je dis les Européens, mais je connais la réponse : la majorité d’entre eux seraient pour, étant donné les bons reality show télévisuels que de telles élections permettent. Si le cours du pop corn se maintient, il se trouvera toujours une majorité en faveur d’un tel système.

    Précisément... Il reste évidemment à déterminer jusqu’à quel point nous souhaitons nous inspirer des États-Unis pour fonder notre propre système fédéral. Mais si nous décidons de les prendre pour modèle, et en l’absence d’une langue véhiculaire européenne pleinement assumée, les dirigeants européens du futur devraient ressembler à un Obama actuel, le souci du multilinguisme en plus. Le cours du pop corn étant pour l’instant corrélé avec celui du rayonnement politique et diplomatique, il faut en tout cas réfléchir à la question.

  • Le 27 février 2009 à 20:54, par alina En réponse à : À quand un Obama européen ?

    Obama ... is a canis lupus (wolf) dressed in a sheep ! don’t you see that all he wants is to be the president of all the world ?! he has a plan how to enslave all people and nations , so he can be the leader of the new order ! he is just pretending to be clever and good , but he is bad and machiavelic ! you’ll see !.

  • Le 31 octobre 2009 à 23:22, par Clet Jean-François - Citoyen du Monde En réponse à : À quand un Obama européen ?

    Et si l’on choisissait comme candidat un muet ?

  • Le 1er novembre 2009 à 17:36, par Maël Donoso En réponse à : À quand un Obama européen ?

    Il obtiendrait peu de voix.

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