Berlin, le mur infranchissable (1/2)

L’Europe des régions contre celle des États, la globalisation comme arbitre

, par Sébastien Antoine

Berlin, le mur infranchissable (1/2)

L’unification allemande a eu pour conséquence l’entrée de Berlin, une municipalité géante de 3,4 millions d’habitants, dans la Communauté Européenne. La chute du mur a également initié un processus de régionalisation inédit qui s’est manifesté par le double transfert du libéralisme et du fédéralisme de la RFA vers la RDA.

Berlin permet, pour la première fois, d’établir un triple lien entre libéralisme, territoire et très grande ville. L’Europe agrandie de 1991 s’en inspire. Dans un contexte d’émergence de la globalisation qui se manifeste principalement dans les grandes métropoles, l’Union introduit progressivement, en plus des objectifs classiques d’égalité sociale et de croissance économique, le principe de compétition entre territoires dont le traité de Lisbonne, puis la réforme de la politique régionale de 2007, sont des aboutissements.

Berlin devient la victime de cette nouvelle politique en tant que métropole encore incomplète dans une région marginale (le Brandebourg), au sein d’une Europe à moitié unie qui voit s’affirmer les États dans un nouveau rôle de super-acteurs socio-économiques. De fait, le mur de Berlin continue d‘exister, quelque part imposé par une Union européenne qui ne soutient plus systématiquement l’autonomie locale, tant d’un point de vue politique qu’économique.

L’émergence d’une super-ville de 1984 à 1994

Entre 1989 et 1991, Berlin Est et Berlin Ouest, deux villes contiguës polarisant une agglomération de 4,4 millions d’habitants, la plus importante d’Allemagne de l’Est, s’unissent pour former la ville-land de Berlin. L’affirmation de cette métropolisation prend racine à Berlin Est, dans les années 1980, époque à laquelle la RDA entreprend des opérations d’urbanisme d’envergure : construction des grands ensembles de Marzahn et d’Hellersdorf qui comptent 350 000 résidents en 1989. Un projet de réaménagement du Mitte (le centre ville, d’Alexanderplatz à la porte de Brandebourg) voit également le jour. C’est une ville en croissance de plus d’un million d’habitants qui accompagne l’effondrement de l’État est-allemand. Le « Wir sind das Wolk » (Nous sommes le peuple) entendu lors des manifestations populaires peut être aussi traduit par « Nous sommes une ville ». Si l’unification est fondée sur une expérience urbaine de vivre ensemble, que devient ce projet face aux considérables mutations subies depuis par Berlin ?

Comme le précise l’urbaniste Frank Moulaert [1], la chute du mur de Berlin a, en Europe, provoqué une europhorie du libéralisme associé à la ville. L’État, le territoire national et la très grande ville ne forment plus un tout figé, et, si les deux premiers demeurent des constructions fragiles, la très grande ville traduit la dynamique sociale et spatiale du libéralisme mondial, la fameuse ville globale, identifiée dès les années 1980 par des sociologues et des urbanistes comme Peter Hall, John Friedmann ou Saskia Sassen. En 1990, l’Europe caresse l’espoir de s’insérer dans la globalisation grâce à Berlin, dont on prévoit une croissance urbaine spectaculaire digne des plus grandes villes orientales. C’est l’époque du développement de Dubaï, Shanghai, Kuala Lumpur... On projette l’émergence d’une métropole berlinoise de cinq à six millions d’habitants. Pourtant, après avoir atteint son optimum depuis la seconde guerre mondiale en 1994, avec 3,5 millions d’habitants, Berlin amorce un profond mouvement de dépeuplement qui perdure aujourd‘hui. La ville fait face à d’importantes difficultés et ne parvient à trouver sa place ni en Allemagne, ni en Europe, ni dans la globalisation, même si elle séduit toujours certains urbanistes chinois qui y voient un Pékin européen [2].

De la RDA à l’UE par la régionalisation

Selon le géographe François Reitel [3], le rattachement de la RDA à la RFA est associé à un double transfert. Premièrement, celui de l’économie libérale : adoption du Mark en 1990 et démantèlement de l’économie socialiste par la Treuhand [4]. Deuxièmement, celui du fédéralisme qui voit les Länder sortir renforcés de l’unification par le pacte de solidarité de 1993 (qui leur attribue entre autres une partie de la TVA). En 1995, l’Europe, avec l’objectif I des fonds structurels « régions en retard de développement » prend la relève de la Treuhand. Le processus que nous venons d’évoquer n’est pas propre à l’Allemagne. En Italie, par exemple, la « caisse du Midi » pour le rattrapage du Sud, fait place à ce même objectif I des fonds structurels. En parallèle, un profond mouvement de régionalisation politique (modification de la constitution italienne en 2001) [5] accompagne l’adoption de l’Euro de 2002.

La politique régionale européenne de 1995 à 2007, est considérée comme ayant eu du succès dans une Allemagne de l’Est traumatisée par la radicalité de la transition [6]. Par exemple à Rostock, malgré la crise qui a frappé le grand port de RDA et la station balnéaire de la Baltique à la mode, un certain nombre d’activités ont pu se maintenir ou se créer : université, port réduit mais spécialisé, ville siège de la région transnationale Baltique (programme Interreg b). De même, après avoir perdu la moitié de leurs habitants, les grands ensembles du quartier périphérique de Lütten Klein sont revalorisés. Bus, tram et train relient les 20 000 habitants du quartier (50 000 en 1970) au centre ville de Rostock en 20 minutes.

Le territoire compétitif comme nouvelle vision communautaire

En dépit de nombreux succès, l’Allemagne, mais aussi l’Italie, mettent de plus en plus en doute l’efficacité de l’aide aux régions en retard de développement. « L’aide régionale devrait se concentrer sur des zones à fort potentiel de croissance et laisser une place la plus large possible au principe de subsidiarité. C’est ce constat qui fonde la nouvelle approche allemande de la politique de cohésion » [7]. Avec, par exemple, comme effet direct sur la politique européenne de la ville, la suppression, en 2007, du programme Urban, dont le rôle en ex-RDA était de résorber les friches en périphérie des centres villes : à Rostock autour de la Kröperliner Tor, à Berlin de part et d’autre du Ring du S-Bahn dans les quartiers de Lichtenberg et de Friedrichshain. En effet, pourquoi continuer à subventionner des espaces marginaux qui restent, quoi qu’il arrive, déséquilibrés parce que polarisées par des quartiers, des métropoles ou des régions plus dynamiques ? Une telle politique part du principe que l’Europe est désormais pleinement intégrée dans la globalisation comme le suggère le traité de Lisbonne [8]. Berlin fait un instant cohabiter ces deux mouvements devenus contradictoires : tout en bénéficiant d’aides très importantes pour rattraper son retard, la ville a tenté d’entrer de plein pied dans la globalisation. L’échec relatif de cette entreprise met un terme à l’idéal régional et urbain que la ville importante la plus récemment entrée dans l’Union, a suscité.

Illustration : photographie de la Potsdamer Platz de Berlin. Source : Wikimedia.

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Notes

[1F. Moulaert, le social dans la ville globale. P.3 sur la chute du mur http://www.crises.uqam.ca/pages/fr/docs/Seance1Moulaert.pdf.

[3François Reitel, L’Allemagne : Espaces, économie et société, Nathan, 1995

[4Treuhand : organisme centralisé à Berlin chargé de libéraliser l’économie de la RDA de 1991 à 1994. La Treuhand, expérience, unique au monde, a eu sous sa responsabilité jusqu’à 4,6 million d’emplois.

[5Régionalisation en Italie : http://www.senat.fr/rap/r07-074/r07-07431.html.

[8Le traité de Lisbonne, d’un coté, consiste à développer « l’ économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable, accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ». De l‘autre, « il marque l’abandon d’une ambition constitutionnelle qui semblait ouvrir la voie vers un certain fédéralisme » d’après : http://www.senat.fr/rap/r07-188/r07-1882.html.

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