Histoire

Budapest, le 4 novembre 1956

Les chars soviétiques entrent dans Budapest...

, par Ronan Blaise

Budapest, le 4 novembre 1956

Le 23 octobre 1956, il y a cinquante ans, la population de Budapest descend dans la rue pour protester contre le gouvernement archéo-stalinien d’Ernest Gerö, inféodé à Moscou. C’est là le début d’une insurrection démocratique hongroise qui allait se terminer très tragiquement...

Voilà des évènements hongrois qui marquent alors, pourtant, un tournant dans la perception de ce qu’était l’URSS dans les opinions publiques occidentales (URSS alors, jusque là encore, auréolée de ses victoires de 1943-1945 contre l’Allemagne nazie...) .

Et des évènements qui furent également un tournant et le moment déclencheur d’une relance décisive dans l’histoire de la construction européenne (alors en panne depuis l’échec de la CED, en 1954...).

Cinquante après les évènements d’octobre-novembre 1956 - avec le recul - la vérité des faits apparaît en toute lumière. Et on peut dire, sans aucun risque de se tromper ,ce qui était déjà évident pour les protagonistes des faits : que le mouvement révolutionnaire hongrois d’octobre 1956 fut une véritable insurrection populaire démocratique.

Mieux encore, ce fut là - alors - un soulèvement populaire spontané, sans dirigeant : un authentique mouvement de masse uni - ouvriers, étudiants, jeunes soldats, intellectuels, cadres - par une incontestable volonté populaire d’améliorer sa situation sociale et de mettre à bas le régime dictatorial stalinien.

Dans le contexte de la destalinisation

La mort de Staline (le 3 mars 1953) avait ébranlé l’autorité du secrétaire général du parti Matyas Rakosi. Alors (en juillet 1953), celui-ci avait en effet été de composer avec le réformiste Imre Nagy, bientôt cependant obligé (au printemps 1955) de quitter ses fonctions sous la pression de la ’’vieille garde’’ stalinienne [1].

23 octobre 1956 : la manifestation devant le monument au général Bem

Néanmoins, le processus de destalinisation, alors déclenché en URSS par le premier secrétaire du parti communiste d’Union soviétique Nikita Khrouchtchev [2] - dès février 1956, au XXe Congrès du PCUS (soit il y a alors déjà huit mois...) - sera plus fort que les partisans de « l’Ancien régime ». Et cette pression allait précipiter les événements : bientôt Rakosi devant à son tour quitter le pouvoir (juillet 1956).

C’est en cette fin octobre 1956 que les évènements se précipitent avec notamment, en Pologne, le retour au pouvoir du ’’réformiste’’ Władysław Gomulka [3] et avec la ’’révolution tranquille’’ antistalinienne qui s’y déroule alors sur fond d’anti-soviétisme : l’octobre polonais, alors également sous la menace d’une intervention armée de l’Armée rouge.

L’insurrection hongroise du 23 octobre

A Budapest, ce sont des manifestations de soutien aux évènements de Pologne et les funérailles de Laszlo Rajk [4] qui mettent le feu aux poudres : rassemblant jusqu’à 200 000 personnes. Ainsi, le soir du 23 octobre, la gigantesque manifestation se transforme dès le soir-même en meeting politique demandant le retour aux affaires d’Imre Nagy (et des réformes), puis en insurrection.

En effet, dans la soirée du 23 octobre, c’est 200 à 300 000 manifestants (étudiants, ouvriers, soldats, etc) qui sont regroupés devant le monument au général Bem [5] pour y demander la ’’réforme’’ et la démocratisation du régime. Suite à des provocations, les forces de l’ordre ouvrent le feu, la foule réplique : la révolution hongroise de 1956 commençait.

24 octobre 1956 : la statue de Staline est mise à terre

Alors, dans la nuit du 23 au 24 octobre 1956, la manifestation allait échapper à tout contrôle et glisser alors vers le soulèvement armé. Ainsi, vers 2 heures 30 du matin, la foule s’en prend à la statue de Staline et la déboulonne.

Les 25 et 26 octobre, les insurgés marchent sur le parlement et exigent la démocratisation du régime et le retour aux affaires d’Imre Nagy, avant (le 26 octobre) de prendre d’assaut le quartier général du parti (dont tous les défenseurs seront mis à mort).

Une fois de plus les forces de sécurité du régime ont tiré, faisant là des centaines de morts et de blessés. Il n’empêche, les manifestations pacifiques du début se sont transformées en soulèvement armé et en un puissant mouvement révolutionnaire, massif et populaire. Débordé, le Comité central du parti communiste hongrois se réunit alors et prend la décision de rappeler Imre Nagy au pouvoir.

Le ’’dégel’’ perceptible en URSS depuis déjà huit mois (et la dénonciation des crîmes du communisme stalinien) avait alors donné aux manifestants hongrois du 23 octobre l’espoir à la fois d’un assouplissement du régime (vers la démocratie et le rétablissemnt des libertés publiques...), du départ des forces soviétiques de Hongrie et d’une amélioration des conditions économiques ainsi que de leurs conditions de vie.

Dans un tout premier temps, Moscou réagit mollement et semble même reculer. Ainsi, non seulement ses troupes se retirent du Budapest dès le 27 octobre, mais l’Ambassadeur d’Union soviétique en Hongrie, un certain Youri Andropov [6] ’’autorise’’ alors le retour aux affaires d’Imre Nagy.

Révolution démocratique et répression soviétique

25 novembre 1956 : le Stalinisme mis à terre

Face aux revendications des « Comités révolutionnaires » qui se créent alors un petit peu partout dans le pays, Imre Nagy - revenu à la tête du gouvernement - défend, dès le 30 octobre, le principe du retour à une démocratie parlementaire pluraliste, avec des élections libres et le rétablissement des libertés publiques.

Puis, le 1er novembre, I. Nagy proclame la neutralité de la Hongrie, annonce officiellement son retrait du Pacte de Varsovie et demande le retrait total des forces armées soviétiques du pays (effectif à partir des 28-31 octobre).

Mais c’est là un pas de trop pour Moscou. En effet, on apprend alors la formation d’un gouvernement contre-révolutionnaire ’’ouvrier et paysan’’, placé sous l’autorité du communiste ’’orthodoxe’’ Janos Kadar. Lequel appelle solennellement le ’’grand frère’’ soviétique à l’aide pour vaincre les ’’contre-révolutionnaires’’, ’’rétablir l’ordre’’ et ’’protéger les résultats acquis par le socialisme’’.

L’armée soviétique (i. e : 200 000 hommes, 2000 chars d’assaut) va alors entrer en masse en Hongrie (l’essentiel de ses effectifs déjà prépositionnés en Hongrie ayant quitté le pays entre les 28 et 31 octobre). Le 4 novembre 1956, les chars russes investissent Budapest et entrent dans la ville.

Imre Nagy va bien essayer de négocier avec les soviétiques, mais dans la capitale les chars d’assaut soviétiques sont attaqués par la foule. Et les soviétiques ripostent. Bilan des opérations armées : les insurgés hongrois seront impitoyablement écrasés par les forces soviétiques numériquement bien supérieures. Le 5 novembre, l’armée rouge contrôle tout le pays (les dernières poches de résistance seront écrasées le 13).

Et la répression soviétique, extrêmement féroce, allait alors faire entre 25 000 et 50 000 morts (dont seulement 720 de côté soviétique) et tout autant de blessés non seulement à Budapest (environ 20 000 morts) mais aussi dans tout le pays d’où vont alors fuir, vers l’Allemagne et l’Autriche, près de 200 000 personnes. Une répression brutale qui allait être poursuivie par Janos Kadar, reconnu premier ministre par Moscou.

Ainsi, pour Imre Nagy : momentanément réfugié à l’ambassade de Yougoslavie, arrêté à sa sortie, enlevé par le KGB, déporté en Roumanie, sommairement ’’jugé’’ à huis clos un an après les évènements, I. Nagy sera alors condamné à mort pour ’’haute trahison’’, ’’révisionisme’’, ’’menées contre-révolutionnaires’’ et ’’collusion avec les intérêts bourgeois’’ puis finalement pendu, le 16 juin 1958...

Les premières failles du Communisme, à l’Est

26 octobre 1956 : le sac du QG du parti communiste

Si la répression allait effectivement être très brutale dans un tout premier temps, le gouvernement ’’néo-communiste’’ au pouvoir allait s’efforcer par la suite de pratiquer une politique économique relativement libérale.

Des réformes qui permirent alors à la Hongrie de connaître une relative prospérité, une augmentation du niveau de vie, un accès modéré à la société de consommation ’’occidentale’’ mais surtout - objectif initial des dirigieants communistes - le retour au calme, sous régime autoritaire il est vrai.

Par la suite l’ONU allait néanmoins diligenter une enquête pour analyser les faits. Celle-ci, menée en 1957 par le « Comité spécial de l’ONU sur la Hongrie », allait conclure son rapport en confirmant (si besoin était...) que le « soulèvement hongrois avait eu un caractère non seulement national, mais aussi spontané ».

Ainsi en 1956 Moscou n’a finalement pas cédé ; pas plus qu’à Prague en 1968. Mais l’agitation des écrivains, des étudiants et des journalistes hongrois et la révolte spontanée du peuple prouvaient là une émancipation évidente de l’opinion publique hongroise ainsi que des élites du pays vis-à-vis du « Parti des Travailleurs Hongrois » (i. e : le parti - communiste, parti unique), ainsi que le début d’une évidente désagrégation interne du système totalitaire.

Alors Moscou n’a certes effectivement pas cédé, mais la révolte berlinoise de 1953 et cette nouvelle fissure (hongroise) de 1956 dans le glacis soviétique préfigurent les grands bouleversements géopolitiques des années 1970 et 1980 : dont la révolte tchèque de 1968, l’insurrection polonaise quasi-permanente des années 1979-1980-1981 et l’effondrement de cette domination soviétique alors symbolisée par le mur de Berlin.

Budapest, ou la relance de la construction européenne

4 novembre 1956 : face aux chars soviétiques...

Mais à l’époque, on ne le sait pas encore. Et ces évènements vont finalement alors contribuer à la relance de l’Europe. En effet, quand les chars soviétiques écrasent la révolte hongroise, le message soviétique est clair : l’Europe de l’Est lui appartient, RDA comprise.

Alors, le rêve allemand (et la crainte française...) d’une réunification des deux Allemagne (RFA et RDA) n’ont donc objectivement plus de raison d’être. Et les deux pays vont alors naturellement se rapprocher l’un de l’autre, rendant alors possible la poursuite de la construction communautaire européenne.

D’autant plus alors que les ’’grandes’’ puissances coloniales européennes de l’époque que sont alors encore la France et le Royaume-Uni, empêtrées toutes deux dans l’affaire de Suez, font alors l’objet d’une pression financière spéculative orchestrée par les USA et sont alors sous la menace d’un ultimatum armé (et nucléaire) de la part de l’URSS...

L’insurrection de Budapest et l’affaire de Suez : deux évènements presque simultanés qui - en octobre-novembre 1956 - montrent alors très clairement que les Etats-nations d’Europe ne sont alors plus les maîtres d’une histoire désormais dirigée par ces nouvelles super-puissances mondiales que sont les USA et l’URSS. A moins de chercher à s’unir...

Et c’est ce constat d’impuissance, la crainte de la menace armée communiste et la volonté de relever ces nouveaux défis qui vont alors pousser les Européens à relancer le projet politique d’intégration continentale, alors en panne depuis août 1954 (et l’échec de la CED...).

Ce sera alors la relance de la construction européenne par le « Marché commun » et par la création de la CEE et de l’Euratom, toutes deux nées du Traité de Rome, le 25 mars suivant...

- Illustration :

Le visuel d’ouverture de cet article (tiré de l’Encyclopédie en ligne wikipédia) est une photographie de chars soviétiques entrant dans Budapest, le 4 Novembre 1956.

Cette photographie est tirée des travaux de « The American Hungarian Federation » (Date copyright : 2005) ; http://www.hungary1956.com.

- Sources :

Pour en savoir plus, on se reportera aux articles (notamment de l’Encyclopédie en ligne Wikipédia) référencés ci-dessus.

A lire également : « Histoire des pays de l’Est, des origines à nos jours » d’Henry Bogdan ; ouvrage publié chez Perrin en 1991, également disponible en format de poche dans la collection Pluriel (650 pages : ici, pages 450 à 496).

Et « Histoire des peuples d’Europe centrale » de Georges Castellan ; ouvrage publié chez Arthème Fayard en 1994 (530 pages : ici, pages 458, 461 et 462).

Mots-clés

Notes

[1Devenu chef du gouvernement, Imre Nagy prend alors des mesures de libéralisation du régime : amnistie, fermeture des camps d’internement, arrêt de la collectivisation forcée de l’agriculture, retour à la liberté de la pratique religieuse... C’est précisément cela qui lui sera d’ailleurs reproché par les ’’staliniens’’. Et c’est cette même politique qu’il reprendra néanmoins quand il reviendra aux affaires, en octobre 1956.

[2Nikita Khroutchtchev : homme politique soviétique, premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) et, à partir de 1958 (jusqu’à son éviction, en 1964), président du Conseil des ministres (Gouvernement) de l’URSS.

[3Władysław Gomulka : homme politique polonais, premier secrétaire du comité central, alors partisan d’ « une voie polonaise vers le socialisme » autour du slogan réformiste et antisoviétique ’’Souveraineté, démocratie, socialisme’’.

[4Laszlo Rajk : ancien rival réformiste du premier secrétaire Rakosi dans les années 1945-1949, évincé du pouvoir en 1949 (pour ’’titisme’’) mais depuis peu officiellement réhabilité.

[5Nb : le général Jozef Bem : l’un des héros - polonais - des évènements (hongrois) de 1848.

[6Youri Andropov : futur numéro 1 soviétique entre 1982 et 1984...

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