Carton écarlate au gouvernement français pour sa « politique Roms »

, par Waël Salem

Carton écarlate au gouvernement français pour sa « politique Roms »

L’évolution non moins récente du traitement réservé à la population Rom résidant sur le territoire français et les réactions nouvelles qui l’accompagnent nous obligent à amorcer un malheureux crescendo en remettant à ce même gouvernement un carton... écarlate. Une première, nous semble-t-il.

Une politique ubuesque

Si l’Etat est certes dans son bon droit, et qu’il est parfaitement légal d’expulser les Roms, ces derniers ont tout autant le droit de pénétrer de nouveau le territoire français immédiatement après leur expulsion. D’un point de vue légal, rien ne les empêche d’empocher les deniers français pour revenir séance tenante. Il n’est même pas nécessaire d’investir le terrain de la morale pour fustiger cette politique : son inefficacité chronique suffit amplement à la discréditer d’elle-même.

C’est ce que Me Clément Norbert et Antoine Berthe ont entendu dénoncer le 9 septembre dernier avec leurs clients Roms en démontrant par l’absurde la futilité et l’extrême bêtise de la ligne d’action gouvernementale : frappés d’un arrêté de reconduite à la frontière, ces quelques Roms ont entrepris de traverser la frontière franco-belge près d’Armentières avant de faire demi-tour, ce en faisant dûment constater le tout par un huissier zélé.

Vous avez dit « saugrenu » ?

Une politique de la diversion

En plus d’être inefficace, cette politique est hypocrite. Très hypocrite. Notre gouvernement sait pertinemment cette démarche vouée à l’échec. Alors pourquoi diable foncer droit dans le mur tête baissée ? Même le Taurillon s’en étonne, bien que son animal-totem éponyme soit plutôt coutumier de ce genre de comportement.

L’action du gouvernement semble répondre à deux « nécessités » : d’une part, allumer un contre-feu afin d’occulter au mieux cette affaire Woerth-Bettencourt qui ébranle le parti majoritaire jusque dans ses plus hautes sphères, et d’autre part tenter de rallier un « certain électorat populaire » en vue de l’élection présidentielle de 2012, et dans un contexte politique fort compliqué pour une majorité humiliée aux Régionales et violemment malmenée dans ces sondages qui font la pluie et le beau temps. Ce schéma est même devenu un classique...

Comme chacun le sait, il est en effet nettement plus aisé, logique et légitime de braconner sur les terres du Front National en servant une énième fois cette diatribe belliqueuse éculée et indigeste, glorifiant la Sainte Sécurité à tout prix et posant le gouvernement actuel en Héraut de la paix publique alors que, paradoxalement, cette dernière n’a eu de cesse de s’effriter depuis que Nicolas Sarkozy est en charge de la tranquillité du pays.

On l’a donc bien compris, après le niquab, l’identité nationale, et bien d’autres, c’est au tour des Roms de faire office de boucs émissaires. Merci pour eux. Au passage, pointons cet amalgame douteux entretenu par l’Etat français entre Roms, Roumains et gens du voyage.

Cependant, pourrions-nous suggérer humblement à notre gouvernement d’adopter une ligne de conduite... différente concernant cette « affaire Rom » ? Car il existe bien évidemment des problématiques liées aux Roms, les nier serait idiot et les desservirait plus que quiconque : population stigmatisée depuis des siècles et des siècles, les Roms connaissent des conditions de vie tragiques, insoutenables dans leurs pays d’origine, c’est un problème qu’il faut résoudre si l’on veut apporter une réponse puissante, cohérente et efficace aux Roms migrants. Et quelques visites d’usage de nos politiques dans les pays concernés avec les « promesses de coopération » et les « plans d’urgence » de circonstance ne sauraient suffire à remédier au problème

Y a-t-il un argument plus dissuasif aux yeux du migrant économique que de jouir d’un niveau de vie correct dans son propre pays ? Oui, M. Besson, les Roms ne viennent pas en France pour faire du tourisme, ni même « faire fortune », détrompez-vous, ils y viennent pour tenter d’améliorer leurs conditions de vie misérables, faire vivre leurs familles, quand ce n’est pas le village entier !

Or, ce faisant, ces migrants, vulnérables parmi les vulnérables, s’exposent à des prédateurs impitoyables près à profiter de la misère humaine. Paradoxalement, la pauvreté rapporte. Beaucoup, même. Les réseaux mafieux exploitant la mendicité l’ont très bien compris, ne vous faites pas de souci pour eux et continuez dans cette voie si vous souhaitez que leurs affaires prospèrent ! Au moins un secteur de notre économie moribonde que M. Devedjian (vous savez, notre mirifique « ministre de la relance ») pourra se targuer d’avoir contribué à « relancer » grâce au soutien non négligeable de son collègue M. Besson !

Nous vous suggérons donc de consacrer ces millions d’euros destinés aux expulsions et quelques autres encore à l’intégration de ces populations dans leurs pays respectifs en oeuvrant pour l’amélioration de leurs conditions de vie, ce en coopération avec l’Union. C’est l’unique manière de gérer ce sujet d’une manière viable et efficace sur le long terme. Oui, le long terme. On vous expliquera ça en détail plus tard...

Comment croyez-vous que la Grèce, l’Espagne, le Portugal et d’autres se sont intégrés à l’Union et à son économie, sans douleur peut-être ? Certes, avec les nombreux nouveaux arrivants nous partons de plus loin et la situation économique actuelle n’arrange rien, mais il n’y a pas d’autre moyen ! A moins bien sûr qu’il ne s’agisse là que d’un effet de manche, d’une diversion politicienne. Mais nous ne saurions imaginer de tels subterfuges de la part de nos gouvernants prévenants et responsables, bien évidemment !

Quand l’Union s’en mêle...

Les critiques, plus ou moins virulentes et légitimes n’ont pas tarder à fuser, des Nations-Unies à la Papauté, en passant par les rangs mêmes de l’UMP, nombreux sont ceux à y être allés de leur petite pique à l’endroit de cette nouvelle lubie gouvernementale qui semble obséder nos dirigeants jusqu’à leur faire perdre tout sens commun.

Mais le 9 septembre dernier, c’est le Parlement européen lui-même qui est entré dans l’arène en votant à une large majorité (337 voix contre 245) une résolution fustigeant la politique française en la matière. Certes, un tel texte n’a aucune force obligatoire, néanmoins la symbolique de cette résolution est d’une puissance inouïe, et ce d’autant plus lorsque l’on sait que la majorité au Parlement est conservatrice, de droite, et que le « problème » dont il est question se niche au sein même de l’Union !

Pourtant ce n’est rien comparé aux réactions que cette résolution a suscité chez nos gouvernants ! Les réponses ont été dures, rugueuses, violentes mêmes pour certaines. Ainsi, M. Lellouche juge-t-il que le Parlement se « décridibilise » en violant ses propres lois. Pis, M. Besson, ministre « en charge de l’immigration et de l’identité nationale » s’est fendu de la déclaration suivante après avoir pris connaissance de la résolution que ce foutu Parlement a eu l’outrecuidance de voter : « le Parlement européen est sorti de ses prérogatives et nous n’avons bien évidemment pas à nous soumettre à un diktat politique. »

Sans même ciller, un ministre de la République ose qualifier de diktat une résolution européenne fustigeant l’attitude de la France mais qui ne l’oblige à strictement rien. En plus d’être d’une totale incongruité, la comparaison illustre une malhonnêteté intellectuelle parfaitement abominable de l’auteur qui n’a pas peur de faire d’une simple résolution une proche cousine du très controversé traité de Versailles, traité d’une dureté prodigieuse.

Ce n’est pas tout : car s’il est absolument abject, le procédé rhétorique a tout de même le mérite de faire exploser sur la place publique la bêtise incommensurable de celui qui l’emploie. En effet, dénoncer soi-même un diktat imaginaire, c’est toujours en quelque sorte se mettre dans la position du nazi moyen en espérant jouer les victimes éplorées histoire de rallier les « masses » contre « l’ennemi de l’extérieur »... Et c’est là une démarche complètement stupide, lorsque l’on est à la tête d’un ministère qui n’a guère besoin de faire des efforts pour être diabolisé.

M. Besson, vous avez la mémoire courte, très courte, et en allant rageusement arracher le Point Godwin, vous oubliez une chose essentielle : les mots sont chargés d’histoire, ils ont un sens, une signification qui leur est propre et il faut les utiliser dans le contexte qui est le leur. Or, lorsqu’on les emploie à tort et à travers, lorsqu’on les méprise, les martyrise, on prend toujours le risque de passer pour une grosse nouille en déficit critique de vocabulaire.

A l’avenir, nous ne saurions que trop vous conseiller de choisir vos mots (et donc nos maux) avec soin.

Illustration : Pierre Lellouche

Source : Flickr

Vos commentaires

  • Le 4 octobre 2010 à 06:18, par Ronan En réponse à : Carton écarlate au gouvernement français pour sa « politique Roms »

    Très bien ! A ces propos, je souscris pleinement.

    Et juste préciser qu’un document similaire, signé par votre serviteur - sur des faits plus localisés (i.e : le récent « coup de sang » des ministres français Besson et Lellouche à l’égard du parlement européen) - à récemment déjà été publié (pp. 26-27) dans les colonnes du dernier numéro de « Fédéchoses », le fameux trimestriel fédéraliste bien connu...

    (in « Fédéchoses », pp. 26-27 : dans son n°149 daté de septembre 2010, numéro publié ces dix derniers jours...).

  • Le 6 octobre 2010 à 10:16, par Euroalter Paris En réponse à : Carton écarlate au gouvernement français pour sa « politique Roms »

    Le numéro de « Fédéchoses » est remarquable et très bien informé. Il est important de continuer à manifester notre indignation face aux agissements du gouvernement, qui viole et ses lois (plusieurs arrêtés de reconduite ont été annulés par les magistrats français et la Déclaration des droits de l’homme ne permet pas plus la discrimination que la Charte des Droits Fondamentaux) et ses engagements européens. Et bien sûr installe une atmosphère de défi envers Roms et roumains en France très dangereuse et déplorable !

    C’est pourquoi Alternatives Européennes à lancé une pétition qui sera transmise aux institutions européennes et au gouvernement français, avant le 15 octobre. A cette date, on espère que la Commission restera ferme sur les poursuites en cours (pour application partielle de la directive sur la liberté de mouvement) et pourra continuer la pression sur la question de la discrimination.

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