Cecilia Malmström va-t-elle bloquer le net européen ?

, par Waël Salem

Cecilia Malmström va-t-elle bloquer le net européen ?

Depuis peu, la Commission européenne projette d’intensifier sa lutte contre la pornographie infantile par le biais d’une proposition de directive déposée par Mme Cecilia Malmström, Commissaire européen aux Affaires intérieures.

Cette volonté affichée de démanteler les réseaux pédophiles sévissant sur la toile est indubitablement louable, et doit donc être saluée comme il se doit. La démarche entreprise par la Commission est néanmoins très étrange, pour ne pas dire contreproductive.

Une mesure inutile

Sans rentrer dans des considérations techniques trop poussées, et donc relativement obscures, il faut d’abord bien comprendre quelle est la méthode que la Commission souhaite employer dans son combat, car c’est sur ce point précis que la directive pose problème. En effet, la mesure phare défendue par Mme Malmström consisterait à identifier les sites Internet proposant du contenu pédophile, ce qui réclame déjà des ressources humaines et financières conséquentes, pour ensuite... les bloquer. Non pas les faire fermer, non, juste les bloquer !

Ce qui reviendrait en réalité à adresser un avertissement aux habitués et aux administrateurs des sites concernés, leur laissant ainsi tout le temps nécessaire afin de prendre leurs dispositions, comme par exemple se débarrasser prestement de tout contenu litigieux pouvant figurer sur leur disque dur. Quelle brillante idée que voilà ! Ne serait-il pas plus bénéfique, plus utile de consacrer ces ressources en priorité à l’identification des usagers de ce genre de sites, et en parallèle de tenter de retrouver les victimes de ces réseaux afin de leur porter secours ? Et en passant, ne pourrions-nous pas obtenir la fermeture desdits sites ?

Il semblerait que ce ne soit pas de l’avis de la Commission et de Mme Malmström, qui paraissent se contenter largement d’une mesure aussi fallacieuse que le blocage des plate-formes d’échange d’images pédopornographiques. Où comment se donner du mal pour donner au peuple l’illusion de l’action, alors qu’agir véritablement ne demanderait pas beaucoup plus d’efforts et d’argent...D’ailleurs, il est assez cocasse de constater à quel point la réponse de l’UE contre la pédopornographie sur Internet peut sembler molle à côté de la véritable croisade dans laquelle certains pays d’Europe, France en tête, se sont lancés contre tous ces affreux « pirates » qui volent le pain de nos artistes et poussent les majors à la ruine...

Puisque nul ne saurait se résoudre à ne serait-ce que supputer que, aux yeux de nos dirigeants, la pédophilie serait moins grave et moins répréhensible que la contrefaçon, il conviendrait plutôt de mettre cette très légère différence de traitement sur le compte d’un lobby des victimes de la pédophilie nettement moins efficace que ses homologues des industries du disque et du cinéma... Aide-toi et la Commission européenne t’aidera.

Un outil dangereux

Mais ce projet n’est pas seulement inepte. Il pourrait en effet devenir le terreau de quelques dérives que d’aucuns pourraient qualifier de liberticides sans trop se mouiller. Le but ici n’est pas de hurler au fascisme et à la mort programmée de la liberté d’expression. Il n’en est rien. Du moins pour l’instant. Il est tout de fois nécessaire, vital même, qu’en tant que citoyens nous mesurions la portée d’une telle mesure et ce qu’elle pourrait impliquer aujourd’hui et plus tard. La démocratie n’est jamais définitivement acquise, et la sauvegarde de nos libertés fondamentales passe obligatoirement par une vigilance constante de la part des citoyens que nous sommes, sans pour autant hurler systématiquement au loup.

Il n’y a rien de populiste ou de démagogique à souligner les dangers pour nos libertés qu’un tel système de blocage sur Internet comporte dans son essence même : à savoir la possibilité de dérapages et une extension progressive du champ des sites soumis à son empire. Aujourd’hui, c’est la pédopornographie, demain cela pourra être le terrorisme, la cyber-criminalité, etc. Et c’est là que peut se terrer le danger pour nous autres citoyens : cette tendance pourrait éventuellement mener à bannir certains sites au motif qu’ils iraient à l’encontre de la sécurité nationale (ou plutôt européenne en ce qui nous concerne). Or la sécurité est une notion dont l’appréciation peut relever, dans certains contextes, de critères politiques.

En outre, ce serait d’autant plus acceptable qu’il ne s’agirait, a priori, que d’un « simple » blocage. Or si en matière de lutte contre les réseaux pédophiles ce blocage dispose d’une efficacité frôlant le néant, en matière de liberté d’expression l’atteinte serait nettement plus conséquente. Il convient donc de demeurer vigilant, en gardant en tête les enjeux de cette directive, et sans bien évidemment céder à la paranoïa, cela va de soi. Et c’est pourquoi nous vous conseillons de vous rendre sur http://www.cleanternet.org/ , où un petit film à l’ironie exquise vous présentera fort bien une synthèse des défauts de ce projet (quitte à forcer légèrement le trait, sachez-le).

« Quiconque sacrifie sa liberté pour plus de sécurité ne mérite ni l’un ni l’autre, et n’aura aucun des deux. » Quelques mots prononcés par un anarcho-autonome libertaire célèbre : Benjamin Franklin.

Illustration : Portrait de Cecilia Malmström

Source : Service audiovisuel de la Commission européenne

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