Les 10, 11 et 12 octobre 2013, le Nouvel Observateur organisait les « Journées de Bruxelles » avec pour mot d’ordre « Ré-inventer l’Europe » et pour hashtag #MonEurope. Tribune d’Yves Bertoncini, un des intervenants de cet événement.

S’il est entendu que la construction européenne doit sortir définitivement du despotisme éclairé, plusieurs voies doivent être combinées pour la rendre plus « citoyenne » - pas forcément les plus souvent empruntées jusqu’à lors.

Premier impératif, quasi psychologique : admettre plus volontiers que, même si elles sont hautement critiquables, les décisions du Conseil européen sont en prise directe avec les citoyens, comme l’a illustré la gestion de la crise de la zone euro. S’il est vrai que tenir compte des citoyens de tel ou tel Etat membre ne saurait suffire à dégager un intérêt général européen, cela ne signifie pas que les décisions du Conseil européen sont déconnectées des réalités citoyennes. La BCE a récemment pu agir de manière rapide et efficace car ses membres ne représentent pas les citoyens ; si le Conseil européen a souvent agi « trop peu, trop tard », c’est à l’inverse parce que les chefs d’Etat et de gouvernement ont dû tenir compte des attentes contradictoires de leurs citoyens. Le clivage à l’œuvre au cours des dernières années n’est pas d’abord le clivage classique « élite contre citoyens » mais, malheureusement, un clivage « citoyens contre citoyens » - par exemple « les Allemands contre les Grecs »… Le déficit de popularité actuel de l’UE n’est donc pas nécessairement synonyme de déficit démocratique ou de déficit civique.

Donner plus de pouvoirs aux citoyens ou à leurs représentants (hors Conseil européen) n’en demeure pas moins nécessaire. Rôle décisionnel accru pour les parlementaires européens, que nous sommes tous appelés à renouveler en mai 2014, lors d’une élection qui doit mettre des visages sur des clivages. Renforcement des pouvoirs de contrôle des parlementaires nationaux vis-à-vis de leurs gouvernements et au niveau communautaire. Simplification et multiplication des « initiatives citoyennes européennes ». Transparence du Conseil afin de renforcer le pouvoir de contrôle des observateurs et des médias… Enfin et surtout, recours régulier à des enquêtes d’opinion pan-européennes avant chaque grande décision de l’UE, dès lors que les sondages constituent le plus court chemin vers les citoyens dans nos « démocraties d’opinion ». Les « eurobaromètres », ces enquêtes d’opinion semestrielles, globales et trop peu connues, ne suffisent plus : demandons à l’UE des « euro-thermomètres », qui permettent aux autorités nationales et bruxelloises de mieux savoir ce que pensent les citoyens, mais aussi à ces derniers de mesurer ce qui nous rassemble et ce qui nous sépare, selon les sujets, sur la voie des compromis patiemment façonnés à Bruxelles et dans les capitales.

La volonté d’« agir concrètement dans la vie quotidienne des Européens » est l’autre voie souvent invoquée pour rapprocher l’UE de ses citoyens. Il est de fait utile que l’UE démontre qu’elle peut intervenir très directement dans nos vies, et pas seulement dans celles des agriculteurs et des pêcheurs. Mais est-il bien certain qu’une telle voie soit si féconde vis-à-vis de citoyens « unis dans la subsidiarité », et qui trouvent pour beaucoup que l’UE a été très intrusive ces dernières années, soit pour leur demander d’aider leurs voisins, soit pour leur imposer des réformes drastiques ? Ne serait-il pas plus avisé de rappeler aussi parfois que l’essentiel se joue globalement au niveau national (voire régional), notamment en matière de croissance et d’emplois, et que cela explique par exemple que le taux de chômage varie du simple au double entre Allemagne et France, alors que ces deux pays sont membres du même marché unique et de la même union monétaire ? Attention en tout cas, sous couvert d’illustrer le rôle de l’UE, à ne pas communier avec les « europhobes » dans l’idée que tout se passe à Bruxelles (que ce soit en bien ou en mal…).

Face aux limites des « réalisations concrètes » de l’UE, la voie royale ne consisterait-elle pas à s’adresser à l’imaginaire, aux sentiments et même aux peurs des Européens, sans laisser aux europhobes le monopole d’un tel registre ? C’est parce que les Pères fondateurs avaient peur que leurs pays revanchards ne s’entredéchirent à nouveau qu’ils ont lancé la construction européenne, sous la menace de Staline. C’est parce que la réunification allemande angoissait ses voisins que la monnaie unique a pu être établie ; et c’est parce qu’ils pressentent qu’un retour aux monnaies nationales les affaibliraient que les citoyens des pays de la zone euro souhaitent tous majoritairement continuer à en faire partie. Retrait programmé des Etats-Unis, ombre portée de la Russie, concurrence des pays émergents, instabilité des pays du voisinage : les autres sujets d’inquiétude ne manquent pas dans une Europe qui vieillit et qui rétrécit. L’horizon de la construction européenne était la réconciliation, et donc la protection contre la guerre, qu’il faut valoriser comme un trésor inestimable. Le grand horizon du projet européen est désormais la mondialisation, dans laquelle l’union fait la force afin de promouvoir les valeurs et les intérêts des Européens, que rassemble un modèle de développement combinant comme aucun autre des objectifs d’efficacité économique, de cohésion sociale et de préoccupation environnementale, dans un cadre démocratique.

Vaste programme certes, dont doivent découler des actes concrets : mais c’est sans doute désormais parce qu’ils regarderont davantage le monde ensemble que les citoyens de l’UE pourront devenir un peu plus « citoyens européens ».