Le « Mur de la Paix » était, jusque maintenant, une réalité infranchissable, et incontestable, pour les ennemis, les adversaires ou les européistes critiques de l’Union européenne. Pendant tous les grands débats sur l’Europe, l’ultime argument des pro-européens était « la Paix », en particulier lorsqu’ils étaient acculés face aux critiques dont l’Europe actuelle peut faire l’objet. Paix durable, depuis 67 ans aujourd’hui, entre ennemis sanglants d’hier, pour la première fois dans l’histoire.

Cela ne suffisait pas à clore les discussions, loin de là. Mais cet élément constituait un socle commun au-delà duquel pouvaient être développés tous les arguments. En effet, après deux siècles marqués par les guerres nationalistes les plus sanglantes depuis les guerres impériales, la construction de l’Europe affirmait sa volonté, dès la déclaration Schuman en 1950, comme le démontre quelques extraits :

« La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. (…) En se faisant depuis plus de vingt ans le champion d’une Europe unie, la France a toujours eu pour objet essentiel de servir la paix. L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre (…)

La mise en commun des productions de charbon et d’acier assurera immédiatement l’établissement de bases communes de développement économique, première étape de la Fédération européenne, et changera le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes.

La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible ».

Ce rappel historique et précis doit-il redevenir un élément fondamental dans les discussions ? En effet en 2005, des dizaines de raisons ont été formulées pour justifier d’arrêter le processus d’adoption du Traité constitutionnel. Mais parmi celles-ci, la remise en cause de l‘Europe facteur de Paix, n’était pas alors un argument-clef : il n’aurait été ni crédible, ni audible.

Aujourd’hui, les réactions virulentes contre l’attribution du Nobel de la Paix 2012 montrent un changement de direction. Des leaders d’opinion construisent et proposent une révision de l’Histoire européenne. Pas moins ! Et ils rencontrent un réel écho à leurs propos dans de multiples micros-trottoirs sur les réseaux sociaux.

Le summum a été atteint par Philippe Cohen journaliste de Marianne. Dans l’interview accordé sur i>télé, le lendemain de l’attribution, il a interprété avec vigueur une antienne d’un centriste, produit de circonstance en 2007 : nous avons eu « la paix malgré la construction européenne, non pas à cause d’elle ! » Heureusement que, dans le même temps le bandeau fixe d’information de la chaîne i>télé citait « Le Pen : le Prix Nobel de la Guerre », sinon il aurait été de bon ton d’éclater de rire … jaune !

Et de nombreuses autres réactions dans les médias ou dans des organisations diverses ont été construites sur le même modèle. Le contre-argument de la Paix est donc si insupportable aux opposants à l’Union européenne qu’il leur faille aller jusqu’à chercher à exploser cette réalité ?

Certes les prémisses de l’émergence de ce révisionnisme étaient déjà inscrites dans l’espace public. Des essais d’interprétation d’une « paix américaine », imposée et financée par les Etats Unis, ont été esquissés à diverses reprises, mais les faits et les dynamiques politiques propres à la construction de la CECA en 1950 étaient trop évidentes pour être niés.

En effet les pressions américaines étaient alors réelles pour obtenir une force d’opposition à l’Union soviétique stalinienne, laquelle passait pour les USA par un réarmement allemand. Mais tout cela s’appuyait sur une culture de « l’intergouvernemental » le plus classique. Celui-ci l’avait déjà emporté avec la création du Conseil de l’Europe ou de l’ONU. Et l’on a vu ce que ce type de relations entre Etats a donné entre les deux guerres. Les débuts de la construction des communautés européennes ont marqué une rupture avec cette voie et créé la première démarche supranationale.

Est-ce là le véritable enjeu dans le débat sur le prix Nobel ?

Récemment, Jean-Claude Guillebaud, riche par ailleurs d’un humanisme et d’un progressisme séduisants, a sapé insidieusement, au nom de son espoir selon lequel « un autre monde est possible », les apports européens de Jean Monnet et de Mitterrand à la paix, en disculpant le nationalisme comme cause de guerre.

Ces affirmations ou ces glissements sémantiques ne sont que la partie visible de l’iceberg révisionniste à l’œuvre. De nombreuses autres attaques montrent qu’une vraie bataille idéologique est en train de s’engager. Quelle mouche a donc piqué ces révisionnistes ? Est-ce leur impuissance à combattre les vraies causes des problèmes des Européens qui leur font construire un bouc émissaire fantasmatique ? Est-ce plus facile que d’affronter et de contrer les mécanismes complexes et violents du capitalisme financier qui opère dans le monde entier ?

A moins que cela ne cache des raisons qu’il n’est pas encore de bon ton de formuler. Mais cela pourrait venir avec le temps … Une société de paix est ennuyeuse par nature, en comparaison avec les taux d’adrénaline que fournissent les images des guerres des autres. Un goût de sang dans la bouche, est-il en train de monter chez certains ? En tous cas, ce révisionnisme a de beaux jours devant lui. La situation est dramatique et les manipulations simplificatrices, rodées de longues dates, ont déjà fait leur preuve lors des épreuves que vivent les peuples.

En 2007, la visite de l’exposition éphémère du Musée de l’Europe, « C’est notre histoire », ouverte à Bruxelles, avait été, pour moi et de nombreux visiteurs, une source d’émotions fortes et ressenties comme un choc dès la première salle. Là, deux œuvres d’artistes contemporains donnaient le sens de la « révolution européenne », qui a été réalisée depuis 1950. D’une part, une centaine de paire de bottes d’armée alignées et en marche vers un combat à venir et de l’autre un immense rouleau de plomb avec, gravés dessus, les noms des centaines de traités de paix signés, et la plupart du temps non respectés. Des images fortes, mais simples et précises qui rappellent d’où nous venons et où nous ne voulons plus aller.

Au nom de l’émotion et de la raison, insultées par ce révisionnisme, j’espère que nous serons nombreux à proclamer : il faut arrêter de glisser sur cette pente diabolique !