Différences et points communs dans le nouveau partenariat franco-allemand : quelles convergences possibles pour l’Europe ?

, par Laurence Pellegrini

Différences et points communs dans le nouveau partenariat franco-allemand : quelles convergences possibles pour l'Europe ?
Dessinateur : Frep http://www.crayondenuit.com/

Durant la campagne présidentielle française, les enjeux économiques de la construction européenne ont été replacés au centre du débat public. Le Traité européen, que le nouveau Président de la République a très clairement annoncé vouloir renégocier, laisse émerger une polémique à tendance manichéenne : croissance contre austérité, solidarité contre sanction, union budgétaire contre règles communes et discipline concertée... deux concepts européens aux antipodes se cristallisent, comme si le premier représentait l’Europe des citoyens contre le second, celui des experts et des gouvernements.

Si elle n’a pas été véritablement formulée en ces termes, la problématique sous-jacente réside dans la méthode pour atteindre la prospérité en Europe, au-delà du simple redressement, et pour anticiper les crises, plutôt que de s’en remettre au principe d’action-réaction et aux plans de sauvetage. Dans ce contexte, les observateurs européens s’accordent à penser que le nouveau « couple » franco-allemand doit donner une impulsion, dans l’intérêt du règlement de la crise économique et de la réconciliation des citoyens avec l’Europe. Quelles sont donc les différences et les points communs dans les approches française et allemande du rôle de dans l’économie, et dans quelle mesure sont-elles susceptibles de converger ?

La réception de François Hollande par l’opinion publique allemande

En refusant de recevoir le candidat socialiste, François Hollande, à l’élection présidentielle, les dirigeants européens dits conservateurs ont donné le ton, et opposé leur rigueur au laxisme et au manque d’expérience de la gauche. Même si, en Allemagne, l’opinion publique accorde sa confiance en la capacité d’Angela Merkel à gérer la crise, l’élection d’un Président socialiste en France ne s’est pas heurtée à un scepticisme comparable à celui exprimé lors de l’accession au pouvoir de François Mitterrand en 1981. Certes, la presse allemande indique que les Français connaissent une « réalité amère : leur système social n’est plus finançable ; leur État, incarné par la figure paternaliste du Président, ne peut plus les protéger face à la concurrence des autres pays » (Süddeutsche Zeitung, « Adieu Wahlkampf, bonjour Realität »), et que François Hollande « va économiser moins rigoureusement que Sarkozy » (Stern, « Guten Tag, Monsieur Normal ») ; pourtant, le nouveau Président de la République n’est pas considéré comme le représentant d’un typique socialisme à la française, décrié outre-Rhin, mais comme « un socialiste mesuré », proche du SPD.

Par ailleurs, l’opinion allemande s’est forgée la conviction qu’il existe des verrous qui ne permettront pas l’avènement du socialisme en France : « L’UE et les investisseurs du monde entier réagiront immédiatement, si Paris se lançait dans l’aventure. Hollande devrait se servir de cette pression pour contrôler la gauche radicale et mettre en oeuvre des réformes. Espérons qu’il le fera » (Süddeutsche Zeitung). En effet, si le nouveau Président de la République décidait de faire entrer des représentants de l’extrême gauche dans le gouvernement, les négociations avec l’Allemagne s’avèreraient certainement très ardues. D’ors et déjà, l’aile droite du SPD, représentée par l’ancien Ministre des Finances, Peer Steinbrück, s’est désolidarisée de la politique socialiste française, arguant le risque d’insolvabilité qu’elle entrainerait, tandis que les services de la chancellerie ont, à plusieurs reprises, contesté officiellement l’éventualité d’une rénégociation du Pacte budgétaire.

Dans un article paru au lendemain de l’élection présidentielle, le Spiegel a livré une analyse qui aurait pu être celle d’un journal français : « L’Allemagne donne le ton en Europe, la France lutte contre la récession. Les Français ne se sont pas prononcés contre l’Allemagne à travers ce vote, mais pour la France. Ils veulent un Président qui négocie d’égal à égal avec Angela Merkel. On peut les comprendre » (Spiegel, « Was Angela Merkel jetzt wirklich fürchten muss »). Hommes politiques et journalistes considèrent, en somme, que les relations franco-allemandes, au service de l’Europe, se placent au-dessus des considérations partisanes. Les différences entre François Hollande (PS) et Angela Merkel (CDU) seront-elles vectrices d’une relance européenne, à l’image de la collaboration entre François Mitterrand et Helmut Kohl ?

La croissance et la discipline budgétaire, deux faces d’une même médaille ?

Quand François Hollande affirme que « l’austérité ne peut plus être une fatalité en Europe » et que, pour surmonter la crise, l’« Europe a besoin de projets, de solidarité, de croissance », Angela Merkel répond que la croissance et la discipline budgétaire sont « deux faces d’une même médaille ». Cette première divergence d’interprétation franco-allemande relève, en premier lieu, de différences sémantiques : alors, qu’en France, la politique de rigueur est négativement connotée, car elle se réfère à des périodes de forte restriction, en réaction à des situations de crise exogène, en Allemagne, la « Sparpolitik » - consistant à faire des économies – témoigne davantage d’un État responsable et vertueux, qui ne nuit pas aux activités du marché.

Par ailleurs, la position française selon laquelle la « réduction nécessaire des dettes publiques » doit être associée à l’« indispensable stimulation de l’économie », ne se distingue pas tellement de l’approche de l’Allemagne. En revanche, la méthode pour y parvenir divise encore le nouveau partenariat France-Allemagne, qui, de surcroît, livre une analyse différente de la crise : d’un côté, François Hollande – comme la gauche européenne – considère que la finance internationale est responsable de la situation actuelle, c’est pourquoi le Président de la République se prononce en faveur de la mutualisation des dettes européennes, comme rempart aux attaques spéculatives ; d’un autre, Angela Merkel reproche aux déficits publics excessifs de fragiliser la zone euro, exposée de facto aux crises financières, et d’accentuer les risques de contamination, ce qui explique pourquoi la Chancelière campe sur ses positions en matière de réduction de la dette.

La situation semble donc inextricable : pour le Président de la République, sans croissance, pas de réduction des déficits, tandis que pour la Chancelière allemande, sans réduction des déficits, pas de croissance. Dans ce contexte, deux modèles de croissance s’opposent : une approche libérale, celle d’Angela Merkel, axée sur la compétitivité, la libre concurrence, la flexibilité du travail et la discipline budgétaire, reflétant la priorité allemande donnée au marché ; une approche, plus à gauche, celle de François Hollande, basée sur des investissements à l’échelle européenne grâce à une augmentation de la dotation de la BEI, le financement de la dette des États par la BCE, la réindustrialisation de l’Europe – ou redressement productif -, la réorientation des fonds structurels, ou encore l’organisation concertée de la conversion écologique et technologique, est révélatrice la tendance française à l’intervention des institutions dans l’économie.

Si l’Allemagne a, à plusieurs reprises, refusé toute renégociation du Pacte budgétaire – alors même qu’elle se tenait aux côtés de la France quand il fut question d’assouplir les critères du Pacte de stabilité et de croissance en 2005 – c’est que ses dirigeants s’opposent fermement à l’idée d’une relance par la stimulation artificielle de l’économie qui plane sur la tradition socialiste et que, de leur point de vue, la mutualisation des dettes européennes seraient, en l’état, source d’instabilité pour la zone euro. En revanche, un agenda croissance a été mis à l’ordre du jour, ce qui démontre que cette question peut devenir un point de confluence entre la France et l’Allemagne. Toutefois, la croissance ne se décrétant pas, il reste à en définir les modalités, qui divergent selon les pays et les tendances politiques.

Vers une Union budgétaire de l’Europe ?

Les crises financière, économique et de la dette, qui ont ébranlé la zone euro et nui à la crédibilité de la monnaie unique, ont toutefois permis de mettre en lumière les carences institutionnelles de l’Europe et ont agi comme un moteur d’intégration. Si les dirigeants ont, a priori, décidé de parer au plus pressé en mettant en avant les aspects budgétaires, l’objet du Traité est en réalité « de renforcer le pilier économique de l’Union économique et monétaire en adoptant un ensemble de règles destinées à favoriser la discipline budgétaire au moyen d’un pacte budgétaire, à renforcer la coordination de leurs politiques économiques et à améliorer la gouvernance de la zone euro, en soutenant ainsi la réalisation des objectifs de l’Union européenne en matière de croissance durable, d’emploi, de compétitivité et de cohésion sociale ».

Comme le Système monétaire européen avait pour vocation de protéger les pays membres de la Communauté des chocs extérieurs et d’harmoniser les politiques monétaires européennes en vue d’une intégration plus large, le mécanisme européen de stabilité – qui vise à prévenir l’insolvabilité des États européens –, assorti à la coordination des politiques budgétaires, ressemble à un embryon d’Union budgétaire de l’Europe. Or, comme l’instauration d’une monnaie unique a été conditionnée à la convergence des politiques monétaires, une Union ne pourrait que répondre à des objectifs de stabilité et d’intégration bugétaire, par exemple par le respect du principe de soutenabilité des finances publiques (capacité à rester solvable), l’amélioration de la supervision du système financier, la redéfinition du rôle des banques commerciales ou encore par la réduction des disparités de niveau économique entre les pays de la zone euro (le ralentissement économique compte parmi les premières sources de vulnérabilité).

Mais surtout, l’intégration devra nécessairement se rapprocher des citoyens, en conférant à la gouvernance économique un tour plus identitaire : gouvernement économique européen à la française, coordination étroite et règles inflexibles à l’allemande, ou pourquoi pas, comme le propose Valéry Giscard d’Estaing avec constance depuis plusieurs années, un secrétariat économique de haut niveau – à l’image de la représentation européenne à l’OCDE -, élu par les Parlements européen et nationaux et le Conseil.

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