En Europe, des stratégies nucléaires à géométrie variable ?

, par Jérémy Calohard

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En Europe, des stratégies nucléaires à géométrie variable ?

La catastrophe de Fukushima à la suite du tsunami qui a frappé le Japon a ravivé la peur nucléaire en Europe. Les chefs d’Etats européens ont alors exprimé des positions différentes qui s’expliquent par des choix nationaux réalisés par le passé. Ces divergences appellent à une collaboration renforcée entre les états-membres.

Les réactions des responsables européens ces derniers jours ont montré une divergence de points de vues. Si Nicolas Sarkozy a souligné qu’il n’était « évidemment pas question de sortir du nucléaire » , Angela Merkel a annoncé un moratoire sur l’allongement de la durée de vie des réacteurs atomiques.

D’autre pays ont exprimé leurs craintes en prenant des mesures de suspension de leurs projets liés au nucléaire : c’est le cas de la Suisse, de la Pologne et de l’Italie. Seule l’Autriche qui a abandonné le nucléaire en 1978 a appelé à « effectuer des ‘tests de résistance’ pour les centrales nucléaires  » de toute l’Europe.

Aujourd’hui, on dénombre 144 réacteurs opérationnels dans l’Union européenne, répartis dans 16 Etats membres. Ils produisent près d’un tiers de l’électricité et 15% de l’énergie consommée en Europe. En France, la dépendance vis-à-vis de l’énergie atomique est très forte : près de 80% de la production d’électricité est d’origine nucléaire, contre 22% pour l’Allemagne. En effet, la France est de loin le pays européen le mieux doté en réacteurs nucléaires : 59 étaient opérationnels fin 2009 contre 17 pour l’Allemagne et 19 pour la Grande-Bretagne. Une situation qui contraste avec celle de l’Italie par exemple qui n’en compte aucun. En 1987, les Italiens avaient rejeté par référendum l’énergie atomique après la catastrophe de Tchernobyl.

Des stratégies nationales différentes

Les différents sons de cloche entendus en Europe sont intrinsèquement liés à la place de l’industrie nucléaire au sein de chaque pays. Comment expliquer cette situation contrastée, notamment entre la France et l’Allemagne ?

Depuis le choc pétrolier de 1973, la France a clairement affirmé son choix pour le nucléaire dans le prolongement de la politique du général De Gaulle afin d’assurer son indépendance énergétique. Outre-Rhin, le gouvernement allemand avait privilégié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale un mix énergétique basé sur le charbon et le nucléaire. L’accident de Tchernobyl en 1986 marqua une césure dans les perceptions du nucléaire de part et d’autre du fleuve rhénan.

En Allemagne, l’accident a renforcé les doutes exprimés principalement par les mouvements environnementaux depuis les années 1970, ce qui conduira la coalition rouge-verte de Gerhard Schröder à signer la loi sur la sortie du nucléaire pour 2020.

En France, la plus faible mobilisation de la société civile contre le nucléaire n’a pas réussi à trouver un écho suffisamment important sur la scène politique pour suivre la voie empruntée par les Allemands.

Néanmoins, la position de Berlin est plus nuancée depuis peu. La montée du prix du gaz et du pétrole a mis en valeur les avantages du nucléaire. Durant la campagne électorale de 2009, Angela Merkel s’était engagée à revenir définitivement sur la décision de son prédécesseur. Un proposition électorale mise à mal par la crise japonaise qui l’amène aujourd’hui à reconsidérer sa position à l’approche d’un scrutin régional qui pourrait lui coûter cher.

Face aux hésitations de l’Allemagne, la France fait preuve d’une certaine assurance garantie par l’influence considérable des lobbys et motivée par sa dépendance vis-à-vis du nucléaire. Le gouvernement français a toujours adopté une position ferme sur le sujet, au grand dam des organisations écologistes. Celles-ci avaient d’ailleurs quitté la table des négociations en 2005 lors du débat qui avait été initié par le gouvernement.

Loin de vouloir sortir du nucléaire, la France a fait du nucléaire l’un des fleurons de son industrie nationale. Même en pleine tempête, Nicolas Sarkozy a pu se targuer que "la France est le pays qui a le secteur nucléaire le plus sécurisé". La crise actuelle peut être analysée comme une opportunité pour l’industrie française qui vante les mérites de l’EPR (European Pressurized Reactor) en terme de sécurité.

Au regard des efforts réalisés ces dernières années par la France pour faire reconnaître le nucléaire comme une "source d’énergie faiblement carbonée" dans la stratégie européenne de lutte contre le réchauffement climatique, il semble peu probable que la France quitte le chemin qu’elle a pris depuis cinquante ans.

Quelles politiques européennes pour le nucléaire ?

Il n’existe pas à ce jour une seule et unique politique européenne en matière nucléaire comme l’indiquait déjà le traité instituant la Communauté européenne de l’énergie atomique en 1957. En effet, le traité Euratom laisse libre chaque État membre de développer sur son territoire une filière nucléaire ou d’y renoncer. Cela n’empêche pas la Commission européenne d’avoir un avis sur la question : un avis favorable au nucléaire.

Dans le cadre de sa stratégie de sécurisation de l’approvisionnement en énergie, la Commission propose d’adopter la technologie la plus récente pour la construction de nouvelles centrales.

La commissaire chargée du climat, Connie Hedegaard, a d’ailleurs estimé que «  l’énergie nucléaire est une réalité et [que] ce sera le cas pendant un certain temps », légitimant de fait la position française. Même si l’UE se veut être un modèle sur la scène internationale en matière de lutte contre le réchauffement climatique, la plupart des responsables politiques s’accordent sur les limites des alternatives au nucléaire.

Par exemple, en Italie, le rejet du nucléaire en 1987 n’a pas permis de développer autant que prévu les énergies vertes, ce qui a conduit à une dépendance accrue au pétrole.

Il s’agit avant tout de renforcer la sécurité des installations existantes à moyen terme. C’est ce que laisse entendre la récente proposition d’Angela Merkel de lancer une « initiative franco-allemande sur la sûreté nucléaire ». En effet, la chancelière allemande veut mettre en œuvre une harmonisation des normes de sécurité nucléaire dans l’Union européenne.

Cette proposition ne contentera pas les écologistes à coup sûr, mais elle a au moins le mérite d’inviter les gouvernements européens à se concerter davantage sur le sujet en dépit d’une situation qui reste contrastée au sein de l’Union à bien des égards.

Photos : « House with nuclear cooling tower in background » par VisionsofAmerica/Joe Sohm, « Nuclear Power Plant » par Sami Sarkis, « Nuclear Power Plant » par Luiz Felipe Castro

Vos commentaires

  • Le 24 mars 2011 à 16:12, par Liu49 En réponse à : En Europe, des stratégies nucléaires à géométrie variable ?

    Face à cela, la Commission Européenne de l’Energie prône tout de même 20% de production énergétique de source renouvelable ! En vérité, même les nouveaux pays entrants sont encouragés à passer au nucléaire, dans un idéal de sécurité énergétique. Ainsi, la République Tchèque s’est déjà dôtée de 6 centrales. Les aides européennes pour de tels projets ne sont pas négligeables. Le problème des pays européens est comment se passer des énergies fossiles, et le nucléaire continue à être la moins pire des solutions et les nouveaux projets en Europe de l’est représentent de bons débouchés pour les entreprises comme Areva...

  • Le 26 mars 2011 à 09:41, par Michel En réponse à : En Europe, des stratégies nucléaires à géométrie variable ?

    Bonjour,

    Merci pour cet article intéressant qui montre que pour une fois la France est première en quelque chose ! Plus sérieusement le nucléaire aujourd’hui est une réalité à laquelle il faut se contraindre

    Les réactions des écologistes/verts sont compréhensibles par rapport à la catastrophe nucléaire du Japon mais en France le contexte n’est pas le même cf le contexte géographique et la présence de plaques tectoniques.

    •  
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  • Le 1er avril 2011 à 07:59, par HERBINET En réponse à : En Europe, des stratégies nucléaires à géométrie variable ?

    Dans le sillage de la catastrophe naturelle puis du désastre industriel, l’opinion publique sait que le risque zéro n’existe pas, les acteurs de la filière nucléaire savent qu’aucune réponse aux besoins n’est possible sans le nucléaire civil ; pour autant il apparaît nécessaire, pour la « pureté » de l’intérêt général, de placer le nucléaire sous la surveillance d’une autorité indépendante : un contre-pouvoir doit arbitrer l’expertise, le cas échéant punir. L’unicité des pouvoirs est un leurre. Au-delà de la sécurité nucléaire, de son fonctionnement et de sa sécurité ..., l’autre question d’actualité est la transition énergétique. Celle-ci n’atteindra son apogée qu’à la condition de l’atteinte des seuils de rentabilité.

    Pierre-Franck Herbinet

  • Le 2 juillet 2011 à 16:24, par HERBINET En réponse à : En Europe, des stratégies nucléaires à géométrie variable ?

    N’ayant de cesse de rebattre les cartes de la politique européenne de l’énergie, des analyses fines de prospectives énergétiques laissent planer de lourdes incertitudes désormais. Effectivement, les mesures déjà prises - réduction de la consommation, augmentation de la production, réorientation du mix-énergétique - n’auront à terme qu’une incidence faible sur le rétablissement climatique. La prospective « énergie - horizon 2050 » nous communique à mots ouverts que nos besoins mondiaux ne pourront pas être satisfaits. Effectivement les énergies renouvelables ne répondront qu’au tiers des besoins mondiaux tandis que deux milliards d’êtres humains supplémentaires vivront sur la Terre avec deux corollaires, une augmentation des tarifs énergétiques et une explosion des contraintes environnementales et humaines. Il est clair comme de l’eau de roche, que la réduction draconienne des émissions de CO2 est la condition sine qua non d’évitement de la très prévisible catastrophe climatique. In fine, le raisonnement de politique européenne de l’énergie nous conduit à une mise en perspective du choix du combustible en fonction de l’utilisation. Face à l’épuisement des ressources fossiles, face à la responsabilité historique des pays industrialisés concernant le dérèglement climatique, réactivons le processus de négociation au sujet de la limitation des Gaz à Effet de Serre, les points cardinaux étant les choix des options les plus efficaces et les plus équitables - reforestation et efficience énergétique - le plein respect des engagements financiers des occidentaux envers les populations du Sud tout en implantant des projets de production et d’infrastructure énergétique dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud. La société de transition exige un prompt changement de cap et de voilure. Par exemple, une production soutenable transforme les modes et les systèmes de production en s’inspirant de la nature - biomorphisme, biomimétisme, biotechnologie - l’énergie sera issue de l’air, du soleil et des déchets, les zones industrielles et les cités durables seront circonscrites à l’écosystème naturel. Par exemple, la décentralisation énergétique offre la possibilité de réseaux intelligents distribuant l’énergie électrique aux collectivités territoriales - en fonction de leurs besoins - sous la forme de l’internet électrique.

    Quelle est la définition de la politique au sens le plus noble du terme ? Administrer la cité. Quelle est la plus haute responsabilité de notre génération de transition ? Rendre possible la survie de nos écosystèmes. Si la responsabilité politique est noble, alors il est de notre responsabilité de choisir le scénario énergétique du futur pour une cité durable au sein d’un écosystème naturel.

    Pierre-Franck HERBINET

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