Espagne et liberté de la presse

Rapport « Good Bye to Freedom 2008 »

, par Pedro González, Traduit par Rachid Ouadah

Espagne et liberté de la presse

Le rapport sur la liberté de la Presse en Europe « Goodbye to Freedom » vient d’être publié par l’Association des Journalistes Européens. Le Taurillon a décidé de publier le résultat de cet énorme travail. Aujourd’hui, voici la situation en Espagne.

Présentation générale

L’année passée, la liberté de la presse en Espagne a souffert des menaces qui ont pesé lourdement sur la sécurité et les conditions de travail des journalistes et des collaborateurs de médias. A l’origine de cette insécurité on trouve les groupes islamistes radicaux et l’ETA, l’organisation séparatiste basque que l’Union Européenne et les autorités internationales ont classée dans la liste des organisations terroristes.

De nombreuses lettres anonymes ou signées par des organisations islamistes – certaines se réclamant d’Al Qaïda, d’autres étant inconnues ou nouvelles, sont parvenues aux rédactions et dans les bureaux des médias espagnols. La plupart font référence aux suspects inculpés dans le cadre du procès des attentats du 11 mars 2004 à Madrid où 191 personnes ont trouvé la mort. Les auteurs de cette avalanche de messages promettent des actions violentes en réponse à la conduite du procès, qu’ils estiment injuste, et aux « mensonges » des autorités espagnoles concernant les évènements madrilènes. Des groupes militants islamistes ont aussi largement utilisé l’Internet dans le but de diffamer les journalistes responsables de la couverture de l’affaire qui a occupé la justice pendant sept longs mois.

...la réputation générale de la télévision espagnole a été mise à mal à cause de la prolifération de talk-shows sensationnalistes...

Des nouvelles plus positives pour la liberté des médias sont venues de la part du législateur, sous la forme d’une loi sur l’audiovisuel public longtemps promise par les gouvernements successifs jusqu’au Premier Ministre José Luis Rodriguez Zapatero. En dehors d’intégrer parfaitement les nouvelles technologies, le nouveau texte pose le principe solide d’un appui financier à la radio-télévision espagnole, CRTVE, et de la garantie de l’indépendance de ses journalistes. En vigueur dans la plupart des pays occidentaux, le système de redevance audiovisuelle a été jugé inadapté. En place, la nouvelle loi s’inspire du modèle français et italien – un financement partagé à part égale entre l’Etat et les revenus commerciaux.

Dans le but d’assurer l’indépendance de CRTVE, la loi demande que son Président et son comité de direction soient élus par le Parlement pour une période de six ans et ne peut être destitué par le gouvernement. Ce qui représente une véritable rupture avec les pratiques du passé. Auparavant, le Directeur Général de CRTVE était directement nommé par le gouvernement et restait en fonction tant que celui-ci conservait le pouvoir. La nouvelle loi implique en fait que le mandat du nouveau Président de CRTVE s’étend sur trois gouvernements différents, car en Espagne l’alternance se fait tous les quatre ans.

Toutefois, la réputation générale de la télévision espagnole a été mise à mal à cause de la prolifération de talk-shows sensationnalistes spécialisés dans le traitement ordurier de l’actualité des célébrités et des personnages publics. Ces émissions grossières et souvent violentes ont donné lieu à des procès intentés par des personnalités tels que la duchesse d’Alba et l’actrice Ana Garcia Obregón.

L’année passée a également vu la fin de l’accord tacite qui liait les médias espagnols à la famille royale et qui préservait cette dernière des attaques personnelles et des caricatures. Le magazine El Jueves a brisé le tabou en publiant un dessin représentant le Prince Felipe et sa femme, la Princesse Letizia en train de faire l’amour. Il s’agissait de railler le plan gouvernemental « du cash contre des bébés » ainsi nommé parce qu’il vise à donner un coup de fouet au taux de natalité national.

Un tribunal espagnol a ordonné le retrait de la vente de tous les exemplaires d’El Jueves incriminés, rappelant au magazine que porter atteinte au prestige de la Couronne constitue toujours un crime passible de la prison. La rédaction d’El Jueves a dénoncé ce qu’elle estime être « une attaque directe contre la liberté de la presse » mais s’est pliée à la décision du juge.

Cet incident a rappelé la polémique de l’année précédent au sujet de la re-publication dans certains journaux espagnols des caricatures danoises du Prophète Mohamed. L’enjeu encore une fois était la liberté des médias de railler les personnalités publiques pour lesquelles une protection spéciale était réclamée. Une des conséquences du débat sur l’omerta médiatique de la famille royale est la volonté croissante de certains membres du Parlement d’enquêter et de contrôler les affaires financière du Roi.

Cas d’étude : la campagne de violence de l’ETA et la division politique des medias

En juin 2007 a pris fin le cessez-le-feu officiel de l’ETA, après 15 mois pendant lesquels le peuple espagnol a espéré une paix durable. Mais la politique de dialogue en direct entamée par le gouvernement Zapatero a suscité une controverse qui a crée la division au sein des principaux partis politiques mais aussi parmi les médias.

Un gouffre s’est ouvert entre les médias rangés derrière le « processus de paix » du nouveau gouvernement, et ceux dont le soutien s’est porté sur la politique de non-compromission avec l’ETA de l’ex-gouvernement conservateur issu du Parti Populaire. Ces derniers ont qualifié l’attitude du gouvernement socialiste de naïve, condamnant une tentative du Premier Ministre de raviver sa popularité en cédant, apparemment, aux menaces de l’ETA.

Le cessez-le-feu et le “processus de paix” ont complètement transformé le paysage médiatique. Pratiquement tous les journaux, aussi bien à la radio qu’à la télévision, ont ouvert leurs pages et leurs antennes à des « négociateurs officiels » de l’ETA, dont Arnaldo Otegi et Joseba Permach. Pendant plusieurs mois durant l’année 2006, ces gens ont pu s’exprimer tout à fait librement. Par le biais d’une campagne médiatique souvent agressive, ils ont pressé les négociateurs du gouvernement d’aborder publiquement des sujets qui font encore l’objet de discussions politiques. M. Zapatero lui-même a refusé de confirmer le contenu des négociations actuelles, mais l’ETA a habilement utilisé des fuites vers les médias pour accentuer sa pression sur le gouvernement et le pousser à faire des concessions. Le résultat a été une extrême focalisation de l’opinion publique espagnole.

L’attentat à la bombe dans un parking de l’aéroport Barajas de Madrid en décembre 2006 (deux morts), a conduit le Premier Ministre à rompre son dialogue avec l’ETA qui a tout de même maintenu son cessez-le-feu jusqu’en juin 2007. Ce revirement a créer un sentiment de désillusion chez les médias qui avaient affiché leur ferveur pour le plan de paix. La presse conservatrice, notamment ABC, El Correo Vasco et La Vanguardia, a accuse le gouvernement de manipuler les medias à son profit au mépris de la sécurité nationale.

Après la nouvelle déclaration de guerre de l’ETA contre l’Etat espagnol en juin 2007, des journalistes, des représentants officiels et des politiciens ont été obligés d’engager des gardes du corps pour assurer leur protection personnelle. Plusieurs rédactions régionales ont reçu quotidiennement des menaces de l’ETA, particulièrement dans le Pays Basque et à Madrid. La différence est saisissante. Pendant la trêve, ABC ou la La Razón et la presse conservatrice en general, étaient distribués librement dans les kiosques du Pays Basque. Depuis la fin du cessez-le-feu, ces titres ne peuvent circuler que dans la clandestinité. L’ETA continue de vouloir étouffer la liberté d’expression. Une douzaine de journalistes ont du s’exiler hors de la région basque à la suite d’une campagne d’intimidation de l’organisation terroriste.

Conclusion et action future :

La stratégie de l’organisation basque terroriste ETA a révélé des lignes de fractures politiques au sein des principaux médias espagnols. Dès lors, des questions se posent quant à leur capacité à traiter de manière objective un sujet aussi engageant sur le plan émotionnel. Les médias doivent montrer leur indépendance vis-à-vis des pressions politiques et de lever les doutes de l’opinion publique sur leur aptitude à couvrir ce dossier, et d’autres tout aussi sensibles, avec impartialité et sans peur ni auto-censure.

- Mise à jour février 2008 -

La campagne électorale belliqueuse de mars a obligé les medias espagnols les plus influents à choisir leur camp et prêter allégeance. La tendance est aux éditoriaux engagés et critiques contre les opposants politiques d’un côté ou de l’autre. Les journaux prennent alors de plus en plus l’allure de bulletins partisans.

La question importante concernant la liberté de la presse, c’est l’interdiction possible de plusieurs partis basques dans la course électorale. Il s’agit de l’ANV (Action nationale basque) et PCTV (Parti communiste du Pays Basque). Le gouvernement socialiste est près de les accuser d’être des émanations de l’ETA et de sa branche politique Herri Batasuna, qui en Espagne sont considérées comme des organisations terroristes.

L’ANV et PCTV ont déclaré qu’ils se présenteraient aux élections du 9 mars quitte à aller à l’encontre d’une décision de justice. Ils ont dont exercé une pression maximum sur les médias afin qu’ils publient leurs déclarations et leurs arguments, ce qui n’est pas sans effet sur le moral de l’opinion publique. Les journalistes de la région basque continuent de subir des menaces imprévisibles sous la forme d’insultes face à face ou de messages délivrés par d’autres moyens. Le gouvernement a prévenu du risque d’une action très ciblée de l’ETA avant le 9 mars dans le but d’affecter le vote des électeurs, particulièrement après l’arrestation de suspects dans l’enquête sur l’attentat de décembre 2006 à l’aéroport Barajas de Madrid.

Le dispositif de sécurité était mince pour encadrer la réunion de l’Alliance / Forum de l’Alliance des civilisations, dédiée à une meilleure coopération entre les pays occidentaux et les pays musulmans dans le but de contrer le concept de « choc des civilisations ». La fin du procès des responsables des attentats du 11 mars 2003 a représenté un tournant pour une opinion publique soulagée. Le débat sur l’islamisme militant s’est également fait plus discret depuis ce procès.

Il existe une quantité importante de preuves que le statut social et économique des journalistes est en déclin, comme nous l’avions déjà fait remarqué dans le rapport de l’année dernière. L’image qu’a le public de la déontologie journalistique ne cesse de se dégrader. Par ailleurs, le phénomène d’érosion des emplois de long terme est continu, tandis que se multiplient les contrats de court terme. Le nombre de pigistes augmente régulièrement, et les collaborateurs non-permanents sont obligés de travailler à moindre prix. Dans la presse magazine, les mensuels et dans les radios et télés locales en particulier, les journalistes débutants sont rétrogradés en stagiaires pour « gagner de l’expérience ».

C’est la raison principale pour laquelle près de 60 pour cent des jeunes journalistes espagnols travaille dans les services de presse des ministères, ou dans des entreprises privées au lieu d’occuper des emplois de journalistes. La profession est sous pression, la faute aux conditions économiques et aux très rapides changement technologiques.

Le Taurillon remercie l’Association des Journalistes Européens pour l’autorisation de publier cet issu du rapport « Goodbye to freedom » et de sa mise à jour du mois de février 2008.
Illustrations :

- le drapeau de l’Espagne ; source Wikipedia

- le logo de l’AEJ

- le logo du rapport "Goodbye to freedom"

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