Focus : relations de l’UE avec la Chine, l’Inde et le Pakistan

Interview d’Emmanuel Vivet, chercheur et ancien président du groupe de négociation « Asie » au Conseil de l’UE

, par Jean-Baptiste Kastel, Natacha Lacroze

Focus : relations de l'UE avec la Chine, l'Inde et le Pakistan

La diplomatie européenne est en pleine mutation. Difficile pour le citoyen de se faire une idée des objectifs et de l’Union européenne en Chine, en Inde et au Pakistan et des moyens mis en oeuvre. Emmanuel Vivet, chercheur invité à l’Institut de recherche et d’enseignement sur la négociation en Europe (IRENE) et ancien négociateur pour le Conseil de l’UE, nous livre son expérience. Focus.

Taurillon : Quels rapports entretiennent aujourd’hui l’Union Européenne et la Chine sur le plan politique et stratégique ? Les relations diplomatiques sont-elles aussi développées que les relations commerciales, et si non, est-ce une erreur ? Y’a t’il un mépris diplomatique de la part de la Chine  ?

Emmanuel Vivet : La Chine est une puissance pragmatique, qui utilise sa force de façon progressive en fonction de la réalité. Oui, elle se désintéresse de l’Europe politique, depuis l’échec du référendum de 2005, et de façon croissante depuis 2008. Pour elle, l’Union européenne est avant tout un marché, essentiel pour écouler ses produits et financer son modèle de développement axé sur les exportations. Depuis qu’elle est entrée dans l’OMC, et sauf dans le cas de la trentaine de produits touchés par les droits antidumping, les portes commerciales de l’UE sont ouvertes, et la Chine ne nous écoute plus que d’une oreille distraite. Sa force grandissante lui permet d’ignorer un certain nombre des offres de discussions de l’UE. Aux yeux des Européens, qui souhaiteraient engager avec la Chine un vrai dialogue politique (par exemple sur les droits de l’homme) et diplomatique (par exemple sur la Corée du nord ou la Birmanie) c’est bien regrettable, mais c’est ainsi.

Pour avoir un dialogue équilibré, où les demandes de l’Europe comme de la Chine seraient également prises en compte, il faudrait que nous ayons plus de leviers, ou que nous utilisions mieux ceux dont nous disposons.

A titre de comparaison, les Etats-Unis sont dans une légèrement meilleure situation, ils ont un dialogue un peu plus intense, parce que Washington dispose de deux arguments importants, militaire et financier : la VIIème flotte américaine assure la sécurité de toute l’Asie de l’est et notamment de Taïwan et du Japon, tandis que la Chine est dans une dépendance financière vis-à-vis de l’économie américaine, dans la mesure où Pékin a placé son épargne dans les bons du trésor américains. L’Europe n’est ni une puissance militaire ni tout à fait une puissance financière, ce sont deux leviers que nous n’avons pas. Mais il y en a d’autres possibles.

Taurillon : Existe t’il des divisions au sein de l’UE sur cette position, notamment en raison de partenariats commerciaux ? Quels sont les points de blocage (non-prolifération, droits de l’Homme) ?

Emmanuel Vivet : Il n’y pas de division sur les objectifs : la libération des prisonniers politiques, la liberté d’expression, le respect des cultures régionales, la dénucléarisation de la Corée du nord, la mise au pas de la junte birmane, l’Iran etc. sont des objectifs partagés par les 27 comme par les Américains.

Les différences portent sur la méthode. Comme l’ont démontré deux chercheurs dans une étude célèbre en 2008 (Godement et Fox, ECFR), certains Etats membres voudraient faire de la critique de la Chine sur les droits de l’homme une priorité, quitte à laisser l’Europe se fâcher avec la Chine : les Pays-Bas, la Suède, la République tchèque, le Danemark, par exemple. Ce comportement peut être soit sincère, soit une manière de laisser le mauvais rôle à l’UE. A l’inverse, par tradition, d’autres souhaitent modérer le ton (Roumanie, Chypre, Grèce, Espagne par exemple), voire simplement insérer ces critiques au sein d’un partenariat positif. Ensuite interviennent les « trois gros », France, Allemagne et Royaume-Uni, qui sont traversés par le même dilemme, mais qui en plus de cela sont en compétition entre eux pour acquérir le statut d’ami privilégié de la Chine.

La France tenait cette place depuis le général de Gaulle et sa déclaration de 1964. Mais désormais les Chinois la mettent en concurrence avec Londres et Berlin. La Chine exploite très bien ces petites différences, ces petites jalousies, de façon subtile, délicate et régulière. Et n’oublions pas que la Commission, elle-aussi, présente parfois des divisions, notamment entre les différentes directions générales, toutes très désireuses d’avoir un dialogue distinct avec les Chinois. Cela ne facilite pas toujours la coordination.

Taurillon : Quels soutiens apporte l’UE dans la phase de transition actuelle de la Chine (François Fillon et Wen Jiabao ont identifié 3 secteurs prioritaires : économie d’énergie et protection de l’environnement, refus du protectionnisme commercial, promotion des échanges technologiques) ? La position de l’UE a t’elle évolué depuis l’entrée des nouveaux pays membres ? Quel est le poids réel de l’Europe et de l’Union en Chine ?

Emmanuel Vivet : L’UE, à travers la Commission, développe une quantité de dialogues techniques, réglementaires et commerciaux avec la Chine : on en compte plus de 40. Certains sont plus actifs que d’autres. L’enjeu serait des les coordonner. Les Chinois s’engagent lorsque cela les intéresse, comme sur Galiléo, sur les coopérations technologiques en général ou les sujets réglementaires où elle estime que l’UE a des choses à lui apprendre. En revanche, les sujets d’intérêt pour l’UE, comme par exemple la concurrence, ou l’immigration illégale, avancent plus lentement, sont traités à des niveaux inférieurs voire donnent lieu à des annulations de réunions. Pékin fait un peu son marché, son but étant avant tout de moderniser la Chine. Mais ce qui est encore plus difficile, c’est d’inviter les autorités chinoises à discuter sérieusement des sujets d’intérêt global, comme le changement climatique ou la régulation financière. La Chine a encore une vision auto-centrée du monde et ne s’investit qu’à reculons dans les sujets planétaires, ce qui pourrait devenir contradictoire, pour une future grande puissance.

Sur tous ces sujets, il y a une grande convergence de vue entre les Etats-membres : les objectifs de l’UE et des capitales sont très très proches, ce qui est normal puisque sur la plupart des points que vous citez, comme le changement climatique, il existe déjà une réglementation européenne : les positions sont donc déjà unifiées. Les directives internes deviennent des objectifs externes, avec la Chine comme avec les autres pays du monde.

Taurillon : Y a t’il des positions communes entre l’UE et la Chine sur la stratégie à adopter face à la Russie ?

Emmanuel Vivet : Non, ce sujet n’est pas discuté. La Chine a de grandes réticences à parler de ses voisins avec des tiers. De plus, l’Europe est un peu divisée sur la Russie, qui est un autre partenaire stratégique d’importance comparable.

Inde et Pakistan

Taurillon : L’Union était le premier partenaire commercial de l’Inde, devant la Chine, en 2008. Quelles en sont les implications ?

Emmanuel Vivet : Avec 500 millions de consommateurs, l’UE est le premier marché du monde et donc le premier partenaire de nombre de pays sur la planète ! Comme d’autres, l’Inde a demandé l’ouverture de négociations de libre-échange, ce qu’elle a finalement obtenu. Les discussions ont commencé en 2008. L’Inde souhaite élargir l’accès de ses produits en Europe et faciliter l’accès de ses travailleurs, mais l’UE a aussi de nombreuses demandes : elles portent plutôt sur des aspects immatériels, tels que le respect des marques, des AOC, l’accès aux marchés publics ou la suppression des réglementations abusives. Les négociations seront donc probablement assez longues. La DG commerce de la Commission est généralement bonne négociatrice et on peut lui faire confiance qu’elle ira jusqu’au bout.

Taurillon : Quels sont les enjeux d’un rapprochement diplomatique, stratégique, commercial… entre l’UE et l’Inde ? Quelle est la réalité de ce rapprochement ?

Emmanuel Vivet : L’Inde fait partie, comme la Chine, des 10 « partenaires stratégiques » de l’Union, mais force est de reconnaître que la relation est peu intense, ne se réveillant vraiment qu’une fois par an, au moment du sommet annuel. Là encore, l’Inde voit en l’Europe un partenaire commercial et préfère parler des questions politiques avec les grands Etats-membres qu’elle connaît. Mais c’est aussi la faute des Européens, qui sont désunis sur 3 des sujets les plus importants pour la diplomatie indienne : sur la coopération nucléaire, sur la réforme du Conseil de Sécurité des Nations-Unies et sur la délivrance des visas, il n’y a pas, aujourd’hui, de position européenne commune. L’Inde en parle donc directement aux capitales capables de lui répondre et de la soutenir.

Taurillon : Quelle est la position de l’UE sur le différend Inde/Pakistan ? Y a t’il des disparités nationales ?

Emmanuel Vivet : Sur ce sujet, on n’observe pas de différences entre les Etats-membres : condamnation du terrorisme (notamment les attentats de 2008), soutien à la reprise du « dialogue composite » (terme qui désigne les délicats échanges officiels sur le Cachemire), libération des échanges commerciaux. Après, tout est question de doigté dans la formulation, qu’il s’agisse de la présidence tournante ou, désormais, de Mme Ashton.

Taurillon : La stratégie de 2004 de l’UE concernant l’Inde vise à développer des partenariats dans plusieurs secteurs : société de l’information, transports, énergie, biotechnologie, Galileo, espace. Est-ce du côté des nouvelles technologies que le partenariat est-le plus efficace ? Y a t’il d’autres dimensions à prendre en compte (développement durable, accès à l’éducation) ?

Emmanuel Vivet : C’est tout à fait cela, il y a deux écoles : pour le Parlement européen, qui vote les crédits, l’Inde est un pays en développement, il faut donc insister sur la lutte contre la pauvreté et l’éducation. La Commission, elle, estime qu’il faut traiter l’Inde en pays adulte, future grande puissance, et lui parler de sujets technologiques qui l’intéressent. Je penche pour l’approche de la Commission, qui me semble sérieuse, et plus efficace pour crédibiliser l’UE en Inde. Le Parlement européen commence lentement à entendre ce discours.

Quant au développement durable, c’est un concept qui a malheureusement tendance à irriter les Indiens dans l’accord de libre-échange : ils craignent que ne nous voulions interférer dans leur législation sociale. Or, l’UE ne défend pas seulement la libéralisation des marchés, mais aussi l’harmonisation et l’équité des règles du commerce. C’est l’un des points de blocage potentiels de l’accord de libre-échange.

Illustration : Catherine Ashton, ministre des affaires étrangères de l’Union européenne et vice-présidente de la Commission européenne, en visite en Bosnie-Herzégovine, à Sarajevo, le 18/02/10

(Source : Service audiovisuel de la Commission européenne

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Vos commentaires

  • Le 13 septembre 2010 à 11:56, par Krokodilo En réponse à : Focus : relations de l’UE avec la Chine, l’Inde et le Pakistan

    Rappelons que toutes les discussions avec ces pays ne se font qu’en anglais, selon les voeux et les intérêts des USA et de la GB, alors même que l’UE prétend défendre le plurilinguisme... Il suffit d’aller voir ses sites de relations extérieures. Finalement, l’UE est bien en passe d’être un Etat puisqu’elle en a déjà une des caractéristiques : le mensonge d’Etat !

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