Football & Mondialisation

Le football est-il le stade suprême de la mondialisation ? Ne peut-il que déchaîner les passions nationales ? Et l’Europe dans tout ça ?

, par Fabien Cazenave

Football & Mondialisation

Alors que la Coupe du Monde bat son plein avec ses surprises, ses joies et ses déceptions, les ouvrages sur le Football fleurissent dans les librairies. Nous nous sommes attardé sur le livre de Pascal Boniface : « Football & Mondialisation », un point de vue géopolitique sur le Football.

Nous nous apercevrons alors que l’auteur fait justement certains parallèles entre l’évolution actuelle du monde du football et la construction de l’Europe !

L’auteur part d’un paradoxe apparant : « alors que la mondialisation est perçue comme une force venant dissoudre les identités nationales, le football en est le plus sûr ciment. »

De même, alors que le football peut très bien être à l’origine de violences extrêmes, l’auteur néanmoins nous confesse la chose suivante, dès les premières pages du livre : « durant la Coupe du Monde 2006, à partir du « 9 juin 2006, j’aurai dix ans ».

Et même si l’auteur est un amateur de ce sport, il est également avant toute chose un chercheur, directeur de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) : un chercheur qui considère ici le Football pour tous les phénomènes qu’il crée et diffuse dans les relations entre les États et entre les être humains.

Le Football outil et vecteur de mondialisation

Pour cette raison, M. Boniface n’hésite pas à faire du Football le « stade suprême de la Mondialisation » [1]). Il est en effet à la fois outil d’identification et donc de démarcation, tout en étant un vecteur de relations transfontalières dépassant les simples cadres nationaux ou continentaux existant.

Par exemple, l’existence d’une "nation" non reconnue par l’ONU peut s’affirmer par sa présence au niveau footballistique, via son adhésion à la FIFA. M. Boniface nous démontre ainsi par comparaison qu’il y a plus de nations reconnues dans le monde du Football qu’à l’ONU [2]. Ainsi, la Polynésie française, la Nouvelle Calédonie, les îles Féroé, Taïwan ou la Palestine y trouvent un moyen politique pour exister au-delà de leurs "frontières", ce qui n’est en revanche pas le cas pour le Tibet, la Tchétchénie ou le Kurdistan, par exemple.

Mais comme le Football n’en est pas à un paradoxe prêt, ceux qui l’ont créé, à savoir les Britaniques sont les premiers à ne pas respecter tout à fait la représentation "nationale" étatique officielle. L’auteur nous rappellant ainsi que les équipes écossaises, anglaises, nord-irlandaises ou galloises ne sont pas prêt de disparaître au profit d’une équipe du "Royaume-Uni" [3].

De même, un footballeur de talent sera plus vite connu qu’un représentant politique, tel un Ronaldinho. Les résultats des équipes dans les championnats étrangers sont aujourd’hui grâce aux Media diffusés à l’échelle planétaire en quelques minutes... Le Football est donc bien le fruit et en même temps le vecteur de la Mondialisation.

Le plein d’anecdotes pour démontrer la complexité des rapports au Football

Ce livre fourmille pour les amoureux du sport le plus populaire du monde d’une multitudes d’anecdotes, allant des chansons des supporters protestants des Rangers de Glasgow à destination de ceux du Celtic ’’catholique’’ de la même ville [4] jusqu’au rapport des régions espagnoles avec l’État central ’’de’’ Madrid [5].

M. Boniface part ainsi par ce biais en croisade contre les "Universitaires anti-foot" qui ne voit dans ce sport qu’un outil provoquant le racisme [6] ou servant d’opium du peuple [7]. Il est vrai qu’il est tentant pour certains de dénigrer ce qui suscite tant de passion, parfois trop exacerbées.

Cependant, en regardant bien, le Football est le fruit de ce qui l’entoure et, par là même, les propres passions traversant la Société. L’auteur - qui présente actuellement dans le journal L’Équipe - une chronique très largement inspirée de ce livre, nous montre à quel point le Football subit les contingences internationales tout en les influant, souvent.

Que cela soit lors de la décision de confier l’organisation d’une Coupe du Monde [8] ou si l’on examine le regard qu’un public national porte sur les autres pays au travers ces footballeurs étrangers venus jouer dans son championnat.

Et, dans ce dernier cas, l’auteur cite l’Angleterre. "La dépendance croissante des équipes anglaises à l’égard des joueurs ou des managers continentaux a fait passer un message subliminal pro-européen" [9] auprès des Anglais ! L’idée européenne s’inscrit donc bien ici dans un rapport géopolitique parrallèle direct avec ce sport inventé sur son continent.

L’Union européenne et Football, des relations difficiles

M. Boniface cite M. Norbert Elias qui explique que "dans le contexte d’États-Nations pacifiés [...], le sport représente la seule occasion d’union pour des unités vastes complexes et impersonnelles". C’est pourquoi, même si l’auteur ne croit pas à la création d’une équipe "européenne" de football, il estime néanmoins que ce dernier a contribué à créer chez les amateurs de ce sport une vision du monde qui serait plus européenne que nationale.

En effet, malgré le fait que le Football soit surtout un élément de construction de l’identité nationale très fort, "l’intérêt que nous portons au niveau européen ne se fait pas au détriment de celui national" [10]. Celui qui s’intéresse au Football s’intéressera donc également aux rencontres se déroulant dans un championnat voisin. Et, ainsi, l’autre joueur européen de votre équipe favorite ne sera plus jamais considéré par vous comme un total "étranger".

Cependant, l’auteur dénonce également la tentation que peut avoir l’Union européenne d’influer sur ce vecteur qu’est le football. Les conséquences négatives de l’arrêt Bosman [11] montrent bien que le Football ne peut pas suivre la volonté d’une identité politique, même si celle-ci est aussi diluée de l’Union européenne [12]. L’intervention maladroite de l’Union européenne dans le monde du sport a ainsi pu renforcer chez certains un sentiment négatif.

Ici, l’auteur va alors un peu vite sur l’influence de l’Europe en la matière : alors que l’arrêt Bosman a eu pour conséquence une concentration des moyens dans les mains des clubs les plus riches, elle a surtout permis de libérer le joueur de la main-mise que les clubs de Football avaient sur eux et leurs carrières. L’Europe a alors eu également un rôle libérateur.

Pareillement, M. Boniface critique l’avis motivé de la Commission européenne donné à la France car ses lois empêchent les clubs de haut-niveau de s’introduire en Bourse. Il qualifie même ce comportement d’ "ultra-libéralisme économique" [13]. Or, il faut savoir que la Commission européenne ne peut intervenir que dans les domaines de compétence qui lui sont confiés... Et il est ainsi dommage que l’auteur n’aille pas jusqu’au bout de son idée en démontrant que nous avons besoin aujourd’hui d’avoir une Europe politique qui ait effectivement plus de prérogatives.

Ne boudons néanmoins pas notre plaisir : ce livre se lit très rapidement grâce à la multitude d’anecdotes données par l’auteur.

Le Football est un phénomène qui finalement ressemble beaucoup à l’Europe : il déchaine les passions, par fois l’incompréhension. Mais il peut aussi servir d’outil formidable pour la promotion de la Paix entre les Hommes. Tout comme cette construction européenne qui tend vers le Fédéralisme...

- Quatrième de couverture :

« Le football a conquis le monde de façon pacifique. Le soleil ne se couche jamais sur son empire. C’est le symbole même de la mondialisation.

Mais alors que la mondialisation est perçue comme une force venant dissoudre les identités nationales, le football en est le plus sûr ciment : les populations se soudent autour de leur équipe nationale, porte- drapeau d’un pays et symbole consensuel d’une unité mise à mal.

Que ne dit-on pas sur les compétitions sportives, football en tête, accusées de favoriser la violence civile, de détourner les mobilisations populaires et d’être instrumentalisées par les régimes répressifs ? Pourtant, à y bien réfléchir, ne doit-on pas penser que le stade est parfois le lieu résiduel de contestations interdites ailleurs ? Dans cette mesure, l’organisation de grandes compétitions sportives, loin de servir la propagande de tel ou tel régime, peut mettre en lumière ces zones d’ombres.

Dans cet essai stimulant et enlevé sur les ressorts et les paradoxes de la " planète football ", Pascal Boniface met son talent reconnu d’analyste de la politique internationale et sa passion de supporteur du ballon rond au service de questions qui gênent ou surprennent.

Le football attise-t-il les haines nationales jusqu’à déboucher sur les affrontements guerriers ou est-il le moyen d’un rapprochement entre peuples, d’ouverture sur les autres ? Le football est-il un moyen d’intégration et de mixité raciale, permettant une harmonie sociale interne, ou sert-il d’exutoire aux débordements racistes ? Les compétitions resteront-elles organisées sur des critères purement sportifs ou l’argent va-t-il de plus en plus les réguler ? Les budgets vont-ils dicter les classements ? Les équipes nationales vont-elles disparaître au profit des clubs ? Et l’Europe a-t-elle joué avec l’arrêt Bosman, le rôle d’un boutefeu ultralibéral ? Un tir au but droit au fond des filets du politiquement correct ! »

Mots-clés

Notes

[1Chapitre 1.

[2La FIFA comptant aujourd’hui 207 fédérations affiliées, parfois hors cadre étatique officiel (exemples : nations britanniques, territoires autonomes d’outre-mer, etc...), alors que l’ONU ne compte en effet ’’que’’ 191 Etats membres. Cf. p. 35.

[3p. 66.

[4p. 33.

[5p. 53.

[6Chapitre 6.

[7Chapitre 4.

[8A l’exemple de celle de 2002, co-organisée par le Japon et la Corée du Sud.

[9p. 158.

[10p. 38.

[11Depuis cet arrêt de la CJCE du 15 novembre 1995, un joueur communautaire ne peut plus subir des règles différentes de celles du joueur national, notamment au niveau des transferts.

[12p.133.

[13p. 137.

Vos commentaires

  • Le 14 juillet 2006 à 13:01, par Ronan Blaise En réponse à : Football & Mondialisation

    A noter que cet ouvrage est le second tome d’une série d’ouvrages consacrés par Pascal Boniface au football (en tant qu’objet politique international...).

    Ainsi « Football & Mondialisation » (voir ci-dessus) fait suite à un ouvrage déjà publié en mai 2002 et intitulé « la Terre est ronde comme un ballon / Géopolitique du football », dont voici (voir ci-dessous) la présentation de l’éditeur :

    « Le football est le stade ultime de la mondialisation. Il est plus répandu que la démocratie, Internet ou l’économie de marché. Le football, au-delà de ses aspects sportifs, a des enjeux stratégiques qui n’ont pas encore été étudiés.

    À l’heure où les repères identitaires deviennent flous, il permet une identification nationale. Les footballeurs sont aussi des ambassadeurs.

    La définition de l’État ne se limite plus désormais aux trois éléments traditionnels : un territoire, un gouvernement, une population. Il faut y ajouter : une équipe nationale de football. L’indépendance nationale autrefois caractérisée par la possibilité de défendre ses frontières, de battre monnaie (ce qui n’existe plus à l’échelle européenne par exemple) s’incarne désormais par la possibilité de disputer des épreuves internationales de football.

    Le football devient un élément de la politique extérieure, et l’on prend conscience de son importance à l’échelle mondiale lorsqu’on sait que la FIFA compte plus de membres que l’ONU... »

  • Le 14 juillet 2006 à 17:53, par Fabien En réponse à : Football & Mondialisation

    Par ailleurs, je conseille à tous ceux qui veulent voir les bons aspects et les mauvais aspects supporters : Patrick Bromberger, « Le match de football, ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin ».

    Ce petit livre est même souvent repris en référence dans le monde ultra des supporters, preuve que ce livre arrive à faire une bonne synthèse.

  • Le 6 septembre 2006 à 22:55, par Ronan En réponse à : A quoi ça sert, le football ?

    Alors, d’abord et pour commencer, juste souligner - un jour comme aujourd’hui (Mercredi 6 septembre 2006, jour d’un certain « France / Italie » de plus...) - qu’il n’y a pas lieu non plus de surinterpréter un événement qui relève surtout de l’éphémère (Nb : une coupe du monde de football ce n’est jamais que trois semaines de compétition et un match important, ce n’est jamais que 90 à 120 minutes de sport, tout au plus...).

    Même si (et la restriction est de taille...) un match important ou une demi-finale (voire une finale...), quand la politique s’en mèle, peuvent progressivement constituer - dans une conjoncture politique et sociale particulière, sinon exceptionnelle - une sorte de lieu de mémoire pour une génération, voire tout un peuple...

    Alors, à quoi ça sert, le football (politiquement, s’entend...) ? Et bien cela se peut être la caisse de résonance des grands conflits idéologiques et géopolitiques mondiaux (Cf. matche RFA-RDA de 1974) et/ou le lieu de l’affirmation des identités nationales retrouvées.

    Ce peut -être aussi le lieu de promotion d’un pays en mal de reconnaissance internationale (Cf. Uruguay, en 1930), d’une nation en voie d’affirmation (Cf. Zaïre en 1974 ou Croatie, en 1998), d’un régime dictatorial en expansion (Cf. Italie fasciste, en 1934 ou Argentine des colonels, en 1978), d’un idéal politique à consolider (Cf. France républicaine, en 1938 et 1998) ou le moyen par lequel un peuple peut retrouver - dans un contexte de crise - sa dignité (Cf. Algérie, en 1982), sa confiance en lui (Cf. France, en 1998) ou son estime de soi (Cf. Allemagne, en 2006).

    Ce peut aussi être le cadre de la réconciliation entre deux pays autrefois ennemis (Cf. Corée du sud et Japon, en 2002) et/ou l’instrument ponctuel de la diplomatie internationale (Cf. Iran et USA, en 1998).

    Sur toutes ces questions éminemment politiques et - pour cela même - non négligeables, on consultera l’ouvrage mis en lien ci-dessous :

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