Interview de Michel Barnier : « La perspective de l’Europe doit être fédérale »

, par Jonathan Leveugle

Interview de Michel Barnier : « La perspective de l'Europe doit être fédérale »

Dans le cadre des États Généraux de l’Europe, Michel Barnier a répondu aux questions de nombreux médias dont le Taurillon. Le Commissaire en charge du marché intérieur et des services est revenu sur les profonds changements qu’a connu la gouvernance économique et a partagé sa vision de l’Europe.

Ces derniers temps, une certaine confusion semble régner au sommet de l’Union européenne. Quel est le véritable exécutif en Europe ?

L’UE est une construction politique compliquée et originale. Nous ne sommes pas un État fédéral. Il y a 27 peuples, 23 langues différentes et chacun tient à sa culture et à sa différence. La Commission européenne ne décide pas, elle propose de manière collégiale à deux chambres : celle des États qu’est le conseil des ministres et à celle des citoyens qu’est le Parlement. La Commission a donc un rôle technique, juridique et politique qui est souvent ingrat.

Voit-on la différence entre M. van Rompuy et M. Barroso ?

Le fait d’avoir un Président permanent du Conseil européen est un progrès tout comme le fait d’avoir un Commissaire chargé de la politique étrangère qui est aussi la Haute représentante au Conseil. Néanmoins, nous pouvons aller vers une plus grande unité et simplification à la tête de l’Union européenne. Nous pourrions fusionner le poste de Président de la Commission et du Conseil européen pour qu’il y ait un Président de l’UE élu par un Congrès réunissant des députés nationaux et européens.

Ce sont les 4ème États Généraux de l’Europe, la salle est pleine, les Français sont intéressés par les questions européennes mais elles sont absentes des discours des hommes politiques. Sentez-vous ce décalage entre l’incapacité des hommes politiques à délivrer un discours engageant pour l’Europe et l’attente des citoyens sur ces questions ?

Tout à fait, les dirigeants français ne parlent pas assez d’Europe. Le projet européen est en danger par rapport aux populismes de droite et de gauche qui amènent au repli national. Il y a urgence, car on ne peut construire le projet européen sans les citoyens. C’est aux candidats de parler de la construction européenne et de l’état du monde qui est écologiquement fragile, politiquement instable et socialement injuste. Dans ce monde, il y a la Chine, l’Inde et les États-Unis qui n’ont besoin de personnes. Veut on être à la table de ceux qui décident pour faire valoir nos valeurs ou nous contenterons nous d’être de simples spectateurs ? La France ne peut être spectatrice et c’est pour cela qu’elle doit être européenne.

La Commission doit-elle jouer un rôle politique ou technique ?

La Commission est par définition un organe politique. Elle a d’ailleurs fait pendant 10 ou 15 ans des propositions dans une ligne très libérale et je suis à la Commission pour changer cette ligne, pour revenir aux fondamentaux de l’économie sociale de marché au service des citoyens. Je fais des propositions une fois par semaine pour réguler la finance et restaurer la morale dans l’économie. La Commission est donc bien politique et non technique.

Ce sont les 20 ans de Maastricht et les 10 ans de l’euro, quelle est la prochaine étape pour l’eurozone ?

L’euro est une monnaie jeune par rapport au dollar. Mais j’ai confiance en notre monnaie qui est solide et jugée trop forte selon certains. Le problème était que nous avions une union monétaire avec une désunion économique. Il y a 17 politiques budgétaires et fiscales juxtaposées, voire concurrentes. Les décisions que l’on a prises en un an sont considérables et sont allées dans le bon sens pour mettre en œuvre une Union économique.

L’anniversaire du marché unique ne doit pas être nostalgique ou mélancolique mais dynamique pour l’emploi et la croissance. C’est pourquoi avec mes collègues commissaires j’ai fait une cinquantaine de propositions pour favoriser la croissance, l’innovation et l’entrepreneuriat social.

M. Juppé a parlé d’euro-fédéralisme et le Président de la République a rappelé le caractère intergouvernemental de l’Europe. Y a-t-il une contradiction ?

C’est Jean Monnet qui disait que l’Europe avance pas à pas. Parfois avec des accords intergouvernementaux, tels que Schengen, qui était au départ un accord entre 7 pays puis est devenu un accord communautaire. Le nouveau traité sur la résolution de la crise budgétaire est intergouvernemental mais nous verrons plus tard ce qu’il deviendra.

La perspective doit être celle d’une Europe politique avec à sa tête un Président ou une Présidente. Elle doit être fédérale et je n’ai pas peur de ce mot. Mais respectons le caractère original de l’Europe, ne fusionnons pas les nations et respectons les différences culturelles.

On peut néanmoins mutualiser certaines politiques et mettre le budget nécessaire à leur réalisation.

Oui, mais pas au dessus des nations. On a besoin des nations pour combattre les nationalismes. Mais vous avez raison mutualisons certaines politiques. Nous l’avons fait en matière agricole, qu’attendons-nous pour le faire au niveau de certains secteurs industriels et pour la recherche.

Vous avez déclaré qu’il fallait relancer la croissance. Est-on allé trop loin dans l’austérité ?

J’ai proposé une initiative européenne de croissance et des mesures de court terme comme celle qu’a prise la BCE pour faire redémarrer le système bancaire. Il faut des euro-project-bonds, c’est-à-dire des emprunts européens d’investissements pour des projets d’infrastructures de transport, d’énergie et du numérique. Dans les 50 propositions que la Commission a fait pour relancer la croissance il faut un certain temps avant qu’elles ne deviennent effectives.

La crise de la zone euro est elle terminée ? La Grèce est elle sauvée ?

Nous ne sommes plus dans l’impasse grâce aux décisions qui ont été prises par les chefs d’État, les institutions européennes et le FMI. Ce qu’on a fait n’avait jamais été fait, un pays ne s’est jamais retrouvé dans une situation aussi catastrophique que celle dans laquelle se trouve actuellement la Grèce. Les efforts ont été exceptionnels et c’est en train de marcher. On a créé dans cette crise des outils qui n’existaient pas il y a 10 ans faute de courage. On sortira plus fort de cette crise mais cela ne suffira pas. Il faut remettre une perspective politique et démocratique et c’est ce que nous sommes en train de faire.


EGE - Michel Barnier par MouvementEuropeen-France

Le FMI devait il intervenir dans la crise ? Ne devons nous pas résoudre la crise entre Européens ?

Au nom de quoi refuserait-on le soutien du FMI alors que la Grèce traverse une grave crise sachant que nous, Européens, apportons de grandes contributions au FMI ? Il ne s’agit pas de faire partout appel au FMI, mais dans le cas exceptionnel de la Grèce son intervention me parait légitime.

Est-il normal que les armateurs et l’église grecque n’aient pas beaucoup contribué à la résolution de la crise ?

Le gouvernement grec a pris et va prendre des décisions équitables pour tout le monde. Et cela ne concerne d’ailleurs pas que le gouvernement grec, mais l’ensemble des Européens. C’est pourquoi je suis favorable à une taxe sur les transactions financières avec une base large et un taux faible permettant de rapporter 57 milliards d’euros. Il est nécessaire que tout le monde contribue aux efforts pour sortir de la crise.

Quand on voit la situation actuelle de la Grèce, les acteurs européens n’ont il pas été trop loin dans les efforts demandés ?

Les efforts demandés aux grecs sont effectivement difficiles et exigeants. Néanmoins, ce pays était mal géré depuis une 20aine d’années. Il y a eu des mensonges. Mais les Grecs ne sont pas seuls. Les créanciers privés viennent d’abandonner plus d’une centaine de milliards de leurs créances. Le FMI, les pays européens et la BCE apportent plus de 230 milliards d’euros. Les éléments sont là pour que l’économie redémarre. J’ai confiance dans l’économie grecque qui a une grande capacité touristique et agricole.

Pensez vous que la stratégie 20-20 va fonctionner alors que la stratégie de Lisbonne a échoué ?

Oui. Nous disposons maintenant des outils de gouvernance nécessaires et des instruments de surveillance pour vérifier que les engagements budgétaires sont bien respectés. Nous avons créé les outils d’une gouvernance économique pour réussir à créer une économie sociale de marché.

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