L’Europe et la Turquie : deux époux promis, un mariage compromis

, par Matteo Minchio, Traduit de l’italien par Patricia Golfier

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L'Europe et la Turquie : deux époux promis, un mariage compromis

L’ambassadeur Boris Biancheri a fait face à diverses situations durant sa longue carrière et définit justement l’Europe et la Turquie d’éternels fiancés. En effet depuis plus de quarante années ces deux là se font les yeux doux mais trouvent toujours sur leur route quelqu‘un pour endosser le rôle de Don Rodrigo et faire échouer les noces. Il y a quatre ans lorsque l’on parla d’une négociation pour une adhésion pour faire suite à l’accord d’association, ce fut Nicolas Sarkozy qui déclara « Si la Turquie était européenne, ca se saurait »

Apparemment la provocation fut lancée afin de profiter d’un malaise au sein de la population et ainsi mettre en difficulté le président Chirac, favorable à l’adhésion turque au sein de l’Union Européennes. Il semblerait que se soit désormais une question de principe qui aboutira peut être à un nouveau veto. Mais le désaccord français n’est pas le seul obstacle pour l’adhésion de la Turquie.

Comme le démontre le rapport d’octobre de la direction générale élargissement, parmi les 33 chapitres de négociation un seul est bouclé (la recherche), certains sont en suspens et d’autres ne sont même pas encore abordés. Sur le plan des droits humains nous rencontrons des zones d’ombre et de lumière. Un sujet particulièrement sensible est la liberté de presse, celle-ci ayant été mise à mal dans le passé par de nombreux procès contre des journalistes et des écrivains sur des questions liées à la liberté d’expression basés sur l’article 301 du code pénal turc. Heureusement ces faits se font plus rares mais la magistrature reste conservatrice, répressive et par moments autoritaire.

Malgré tout, récemment un nouveau phénomène fait son apparition, nouveau pour la Turquie, à savoir une opposition entre la presse et le gouvernement. Le groupe Dogan (premier groupe de presse turque) fortement anti-gouvernement, a lancé une campagne médiatique au nom de la tradition laïque de la Turquie accompagnée d’une attaque personnelle à l’encontre du premier ministre Erdogan pour des questions de transparence liées à des fonds extérieurs. Celui-ci, furibond, a proposé un boycott à l’encontre du groupe et a lancé à leur encontre un contrôle des services financiers qui ont gratifié le groupe d’une énorme amende pour évasion fiscale qui rend désormais ce groupe insolvable. Un tel acte a évidement alarmé la commission qui a fait part de son inquiétude dans son rapport.

S’il y a des efforts de la part turque c’est sur d’autres dossiers et spécialement dans celui que le ministre des affaires étrangères, M Davutoglu définit comme la normalisation des relations avec ses voisins. Une telle conduite à été interprétée par ses délateurs comme néo ottomane et contraire aux principes du kémalisme. En réalité la Turquie profite de sa puissance pour appliquer en toute légalité sa politique extérieure sur la région. Ses succès les plus notables sont la normalisation des rapports avec l’Arménie en utilisant une fois de plus la « football diplomacy » . Il est considérable de voir que la question du génocide arménien n’est désormais plus un tabou dans le monde politique et a été confié à des historiens. Avec le temps ce sujet était devenu embarrassant suite aux fortes pressions exercées par la puissante diaspora arménienne dans des pays comme la France ou les Etats-Unis. Bien sur la désinvolture avec laquelle Ankara traite ses relations peut susciter des incompréhensions comme la critique acerbe d’Erdogan contre Israël à Davos sur la question de gaza ou encore ses rapports discutables avec Ahmaminedjad. Cependant Bruxelles a encouragé dans ses initiatives l’AKP, même si cela ne concerne pas directement les négociations d’adhésions ils contribuent à la résolution des conflits aux frontières turques et aux situations qui ne respectent pas les critères de Copenhague.

Un jour viendra !

Nicolas Sarkozy refuse d’ouvrir la négociation pour une adhésion et préfère parler de partenaire privilégié, expression que Davutoglu perçoit comme une insulte. Comment sortir de cette situation ? Dans l’antiquité, près d’Ankara se trouvait une ville nommée Gordion. Les armées grecques pénètrent alors à l’intérieur du territoire et s’emparèrent de Gordion. Alexandre (le Grand) trancha d’un coup d’épée le nœud fixant le joug au char de l’ancien roi Gordios. Il va de soi que la question chypriote n’est pas moins compliquée car désormais prise dans un cercle vicieux où seul un geste politique peut dénouer la situation. Les négociations pour l’adhésion sont bloquées suite aux sanctions demandées par Chypre pour l’embargo pratiqué par Ankara à l’encontre des bateaux gréco-chypriotes. Un tel embargo est du à la non reconnaissance de chypre suite aux événements de 1974 violant ainsi l’accord d’association qui liait la Turquie et l’Union européenne et prévoyait une zone de libre échange. Dans la pratique seul un accord sur la réunification chypriote pourrait pousser Ankara à reconnaitre Chypre et par là même débloquer les négociations.

En Italie il existe un accord entre tous les partis politiques comme en témoigne Ferrari et comme nous l’a rappelé Stephano Torelli. Notre pays n’est pas le seul à soutenir cette position et est publiquement épaulé par l’Espagne et de façon plus discrète par la Grande Bretagne avec le soutient du président suédois. Pour l’instant le président Napolitano endosse la soutane de frère Christophe disant à son collègue Abdullah Gul che « Un jour viendra ! » Où Ankara sera européenne, même si dans la réalité une telle perspective est incertaine.

Illustration : Saint Sophie, à Istanbul

Source : Flickr

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