Euro

L’ « euro génération » exige un discours courageux sur la monnaie unique

Parlons de l’€uro différemment...

, par Nicolas Jean, Pierre-Marie Giard

L' « euro génération » exige un discours courageux sur la monnaie unique

Les Français ont adopté l’euro : cinq ans après l’entrée en vigueur de la monnaie unique, une majorité de Français (52%) juge cependant que l’adoption de l’euro par la France a été, dans l’ensemble, une « assez mauvaise » ou une « très mauvaise chose » selon le sondage Pèlerin - TNS-Sofres du 27 décembre 2006.

Les Français tiennent l’euro responsable des fortes hausses des prix et de la perte de leur pouvoir d’achat. « Les Français ont l’impression de ne pas avoir fait une si bonne affaire », explique Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences-Po).

Adopté dans les porte-monnaie des français, l’euro ne l’est toujours pas dans le cœur de nos concitoyens. Il nous faut donc expliciter l’utilité de la monnaie unique et les informer de la réalité des faits.

L’utilité de l’€uro

La première consiste en la disparition des contraintes liées au change. Cela signifie qu’acheter un produit dans un pays de la zone euro est aussi simple que d’aller à l’épicier du coin : plus besoin d’échanger des francs contre des marks ou des pesetas, et surtout plus de frais ni d’opération ni de change. La comparaison des prix n’en est donc que plus facile, et la terrible concurrence libre et non faussée trouve toute sa justification pour le consommateur. De même pour les entreprises commerçant avec ses voisins, la monnaie unique supprime tous les coûts et risques liés aux opérations de change. Ainsi, il ne leur est plus nécessaire de s’assurer ou d’augmenter la marge bénéficiaire pour se protéger contre les risques de fluctuation des taux de change.

De plus, pour les entreprises établies dans la zone euro qui effectuent des échanges avec le reste du monde, la facturation en euros est beaucoup plus courante et permet de bénéficier d’une protection contre les variations des taux de change. Par exemple, par le passé, une entreprise grecque avait beaucoup de difficulté à convaincre un client international de payer en drachmes, sa monnaie nationale. Celui-ci préférait payer en dollars ou en marks, monnaies de référence du commerce international avant la création de l’euro. Cela entraînait pour l’entreprise des risques liés à la volatilité du change entre la monnaie domestique et le dollar ou le mark. Cet inconvénient a disparu avec l’euro qui a acquis, à l’instar du dollar, un statut de monnaie de paiement dans le commerce international.

La monnaie unique permet une plus grande transparence des marchés. L’euro favorise la comparaison des prix dans deux pays différents et permet donc la recherche du moindre prix. Cela encourage aussi la concurrence et favorise la baisse des prix de certains biens et services.

L’€uro dispose du statut international de monnaie de réserve : l’euro est la deuxième monnaie de réserve derrière le dollar, et devant le yen japonais et la livre sterling. Une monnaie de réserve est utilisée par les banques centrales pour constituer des réserves de change à utiliser en cas de crise monétaire. Cela confirme la "solidité" de l’euro donc la confiance que lui confèrent les investisseurs internationaux, notamment par rapport aux anciennes monnaies nationales.

Enfin, l’Union économique et monétaire, en supprimant les perturbations causées par les fluctuations irrégulières des taux de change, établit un cadre économique stable, qui permet de maintenir l’inflation et les taux d’intérêt à un niveau peu élevé.

M. Josep Borrell Fontelles, à l’époque président du Parlement européen, le 5 avril 2005, au cours d’une audition par la délégation du Sénat pour l’Union européenne, a avancé un argument « original » en faveur de l’euro, liant souveraineté politique sur le plan international et disparition de la spéculation monétaire : « Je constate aujourd’hui que, sans être un véritable moteur de la croissance européenne, l’euro est un bouclier. Je pense aussi que les États qui ont adopté la monnaie européenne ont abandonné une souveraineté monétaire formelle pour une souveraineté politique réelle. J’ai en effet la conviction que l’Espagne n’aurait pas pu retirer ses troupes d’Irak si sa monnaie était encore la peseta, car elle n’aurait pu faire face aux mouvements spéculatifs qui auraient suivi sa décision ».

L’€uro est-il inflationniste ?

Regardons ce qu’en dit la Banque de France dans ses « Documents et débats » publié en janvier 2007 :

La stabilité des prix est l’objectif premier de la politique monétaire. Cet objectif est constamment atteint en France depuis 2000 avec une inflation annuelle légèrement inférieure à 2,0 % et proche de la moyenne des dix années précédentes (1,8 %). L’introduction, en 2002, des pièces et billets en euros ne s’est donc pas accompagnée d’une hausse plus rapide des prix.

Ce n’est pourtant pas ce que pensent les Français : près de la moitié d’entre eux, selon les enquêtes, estiment que l’euro a provoqué plus d’inflation. Beaucoup de consommateurs y voient même la première cause de hausse des prix.

En 2002, avec l’introduction de l’euro, les prix ont augmenté d’environ 0,2 %. Pourtant, au même moment, un décrochage se produit dans la perception des Français qui ont l’impression que l’inflation augmente brutalement. Cette rupture est commune à tous les pays de la zone. Elle est plutôt moins accentuée en France mais elle est aussi beaucoup plus durable.

Dès 2003-2004, l’inflation "perçue" décline dans la plupart des autres pays européens et retrouve ainsi en Allemagne un niveau cohérent avec celui de l’inflation mesurée tandis que les Français continuent à percevoir, aujourd’hui encore, une inflation très supérieure à la réalité.

Des raisons psychologiques sont d’abord à l’origine de ce malentendu

Juger les prix en euros est très difficile pour nombre de consommateurs qui raisonnent encore mentalement par rapport au franc. L’opération de conversion peut brouiller les repères (malgré le maintien fréquent de l’affichage en francs).

Un second effet est encore plus important. Les consommateurs sont surtout sensibles aux prix des produits qu’ils achètent tous les jours (ou presque) : par exemple les produits alimentaires ou le carburant.

Or il se trouve que ce sont eux qui augmentent le plus rapidement. Pour d’autres biens - automobiles, appareils ménagers, matériel informatique, Hi-Fi,… - les prix baissent ou augmentent moins. Mais ils sont achetés beaucoup moins souvent. Le gain - pourtant très réel - de pouvoir d’achat n’est pas directement perceptible : les consommateurs ne gardent pas en mémoire les prix du passé lointain, surtout s’ils étaient exprimés dans une monnaie différente.

Mais d’autres évolutions expliquent également cet écart

Beaucoup de consommateurs effectuent l’essentiel de leurs achats quotidiens dans des magasins de grande distribution. Or, entre 2000 et 2004, les prix y ont augmenté plus vite que dans d’autres circuits de vente. Cette accélération doit être rapprochée des changements de législation qui ont limité, pour la grande distribution, la possibilité de baisses de prix (interdiction des "prix cassés" et de revente à perte introduite par la Loi dite Galland à compter de 1997). Quand ces mesures ont été atténuées ou annulées (accord inter-professionnel sur des baisses de prix à mi-2004 puis Loi Dutreil-Jacob entrée en vigueur le 1er janvier 2006), l’inflation dans la grande distribution est revenue à la moyenne. Ce qui a joué, ici, n’est donc pas l’euro, mais l’insuffisance de la concurrence, limitée par la réglementation.

La divergence accrue dans les évolutions de prix a d’autres conséquences : tous les Français ne subissent pas la même inflation. L’indice reflète les dépenses d’un ménage moyen, mais les dépenses de tous les ménages ne sont pas identiques.

Les perceptions des Français sont importantes. Elles influencent leurs comportements. Toutes les enquêtes montrent qu’ils sont profondément attachés à la stabilité des prix. Il est important que l’opinion soit pleinement informée de la réalité des faits.

L’euro n’est donc pas à l’origine de tout ce qui va mal en France. L’euro est un formidable bouclier contre les perturbations du système monétaire international (dévaluation du dollar, sous évaluation du yen, déficits américains, etc…) nous assurant une formidable stabilité. Qui sait où en serait le franc aujourd’hui après les attentats du 11 septembre 2001, le refus de soutenir les Américains pour la guerre en Irak ou encore les niveaux record du baril de pétrole.

Même si aujourd’hui, la force de l’euro pèse un peu sur nos exportations, il nous assure sans contexte une stabilité dont nos économies européennes bénéficient largement.

Illustration : euro slovène, photographie présente dans la médiathèque de la Commission européenne

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Vos commentaires

  • Le 29 mars 2007 à 16:10, par ? En réponse à : L’ « euro génération » exige un discours courageux sur la monnaie unique

    En plus de tous les arguments positifs pour l’Euro, on peut aller plus loin dans la réflexion.

    Si c’était l’euro fort qui était la cause de tous les maux français, pourquoi le dollar dévalué n’entraîne-t-il pas une hausse des exportations américaines et un croissance de l’industrie ? Pourquoi l’Allemagne continue-t-elle de bien exporter malgré l’euro fort ? La livre anglaise s’est aussi fort appréciée. Et pourtant l’économie anglaise s’en tire bien.

    Et puis l’euro fort, c’est en comparaison avec son taux d’introduction à 1.2 ou parr apport à son taux de conversion plancher à 0.80.

    Bref, l’euro n’est-il pas un bouc émissaire idéal de toute mauvaise performance ?

    Thierry Meeùs administrateur de Mini-Europe Administrateur du mouvement européen Belgique.

  • Le 29 mars 2007 à 19:14, par TyrandO En réponse à : L’ « euro génération » exige un discours courageux sur la monnaie unique

    L’euro n’est pour rien dans la détérioration de la balance commerciale française, avec 29,211 milliards d’euros en 2006. Car les allemands, sur la même période, enregistrent un excédent record de 162 milliards d’euros !

    64,8 % des exportations et 60,7 % des importations sont en fait à destination et en provenance de l’Union européenne. L’Allemagne, notre premier partenaire commercial, est aussi le pays avec lequel nos échanges sont les plus déficitaires, avec un trou de près de 15 milliards d’euros. Les raisons de ce déficit sont uniquement franco-françaises !

  • Le 30 mars 2007 à 01:54, par Laurent_k En réponse à : Un simple changement de discours ne suffira pas

    Tout ce que décrit l’article est rigoureusement exact mais parler de l’Euro différemment ne suffira pas à atténuer l’amertume des Français à l’égard de l’Euro.

    Tous les avantage décrit sont réels : « protection contre les variations des taux de change », « un statut de monnaie de paiement dans le commerce international », « un cadre économique stable, qui permet de maintenir l’inflation et les taux d’intérêt à un niveau peu élevé », « comparaison des prix dans deux pays différents » (quoique je doive confesser que même en habitant à 15 kilomètres de la frontière, l’arrivée de l’Euro n’a guère modifié mes habitudes dans ce domaine), ... J’en ajouterai même un : avoir une monnaie forte permet d’investir plus facilement à l’étranger et à long terme bénéficie à la balance des paiements.

    Malheureusement, ces arguments sont techniques et complexes et ne sont donc pas perceptibles dans la vie quotidienne alors que le gros argument contre l’Euro comme le souligne très justement l’article est dans le ressenti des prix qui lui est très concret pour la majorité des ménages (et rappelé à chaque passage en caisse).

    Un simple discours tout aussi courageux soit-il ne changera donc pas cette perception négative de l’Euro. Il faut que les changements dûs à l’Euro soient beaucoup plus concrets pour les citoyens. Si au moins nous pouvions associer la zone Euro à une forte croissance et à un renforcement de la protection sociale, peut-être cela pourrait-il changer le ressentiment envers l’Euro en quelque chose de plus positif ?

  • Le 31 mars 2007 à 02:54, par Ali Baba En réponse à : L’ « euro génération » exige un discours courageux sur la monnaie unique

    Ce qui est marrant, c’est qu’au moment où Le Pen commence à reconnaître que l’euro est une bonne chose pour la France, c’est Sarkozy et Royal qui se mettent à taper dessus. Décidément, une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits.

    Pauvre France...

  • Le 20 août 2007 à 17:20, par ? En réponse à : L’ « euro génération » exige un discours courageux sur la monnaie unique

    Bonjour. cet article est intéressant, mais, la partie « l’euro est-il inflationniste »,n’est qu’un copié-collé d’un numéro de « documents et débats » publié en janvier 2007 par la Banque de France consultable à l’adresse suivante http://www.banque-france.fr/fr/publications/telechar/doc_debat/1.pdf. N’aurait-il pas été plus honnête de citer cette source ou d’indiquer le lien permettant de la retrouver.

  • Le 20 août 2007 à 21:52, par Fabien Cazenave En réponse à : L’ « euro génération » exige un discours courageux sur la monnaie unique

    Cher anonyme,

    Merci beaucoup pour votre précision. Après entretien téléphonique (+ échanges de mails) avec les auteurs, c’est exactement de là que cette partie technique est tirée !

    Malheureusement, au moment de l’envoi de l’article à la rédaction, les auteurs étant débordés par leurs multiples activités « JE-nesque », ils ont « oublié » de le préciser.

    Comme vous le voyez, cet article a été modifié en conséquence pour rendre « à César ce qui est à César »...

    Merci de votre vigilance amicale !

    Nous espérons que vous apprécierez notre réaction et la prise en compte de votre remarque.

    Fabien Cazenave Rédacteur en chef du Taurillon (dans sa version française)

  • Le 9 septembre 2007 à 19:22, par dubois En réponse à : L’ « euro génération » exige un discours courageux sur la monnaie unique

    Pourquoi l’Allemagne continue-t-elle de bien exporter malgré l’euro fort ?

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