« L’euro comme l’Europe sont au bord du gouffre » a dit sans détour Jacques Delors, l’ancien président de la Commission européenne (1985-1994) qui initia le marché unique, au quotidien suisse « Le Temps », provoquant grincements de dents des pro-européistes, accusant cette formule de mettre de l’huile sur le feu. Pourtant, si la formule est incisive, l’analyse qui suit n’en est pas moins lucide.

Selon Jacques Delors, le « gouvernement économique » de la zone euro proposé par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ne « servira à rien » tel quel, et l’idée d’un ministre des finances de la zone euro n’est qu’un « gadget farfelu ». Delors prend pour preuve la création du poste de Catherine Ashton, qui n’a pas changé beaucoup à l’architecture de l’Union européenne.

Il met ainsi le doigt sur la limite des symboles, à l’instar de François Bayrou, invité du journal de TF1 la veille. Si l’expression est lancée, un gouvernement économique se réunissant tous les six mois est il encore un gouvernement ? Quelle différence avec l’ancienne habitude des sommets ?

Pour Delors, les dirigeants européens proposent des solutions incomplètes

Jacques Delors va même plus loin en appuyant là où ça fait mal. Pour lui, la Grèce n’est pas la seule coupable, et la responsabilité principale incombe aux ministres des Finances de l’eurozone qui n’ont pas demandé de comptes, ou exigé des audits renforcés. Le mal étant fait, il n’est pas non plus en faveur d’une sortie de l’euro par la Grèce.

Sortir de l’euro n’est pas nécessairement une solution miracle, et une monnaie grecque, même dévaluée, aura du mal à retrouver un certain équilibre. D’autre part et surtout, Jacques Delors rappelle que l’euro n’est pas une simple mesure commerciale ou économique, mais une aventure collective.

Derrière ces mots, et à travers la première critique esquissée des gouvernements de l’eurozone, il montre en filigrane que l’euro est la victoire ou le produit d’une idéologie, et que cette monnaie avait pour ambition avant tout d’accompagner, d’amener la formation d’une Europe politique, qui ne peut se faire sans un gouvernement économique.

L’avenir, les solutions Delors

Tour d’abord, il faut faire vite. Jacques Delors explique que les milieux de la finance ne pourront pas attendre le mois de Septembre et les prochains sommets européens pour obtenir des solutions européennes aux problèmes de l’euro. D’autre part, les solutions doivent répondre à l’architecture d’une Europe qui, sur le plan économique, repose sur un triangle : la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, et la solidarité qui unit.

Il esquisse en fait une alternative : soit un nouveau transfert de pouvoirs à l’Union européenne, difficile à accepter comme il l’admet, soit une coopération économique renforcée, plus réaliste à son goût. On peut sans doute regretter son pragmatisme, formulé au dépend d’une idéologie fédéraliste dont il fut l’un des plus fervents hérauts. Toute coopération est néanmoins bonne à prendre, même celle des Etats, surtout lorsqu’il s’agit de sauver un symbole fort de l’Union européenne.

Plus précisément, Jacques Delors entend mutualiser partiellement les dettes des Etats à hauteur de 60%, au niveau des pays de la zone euro. Ainsi, les Etats seraient couverts par une garantie partielle de l’Union économique et monétaire, aboutissant mécaniquement sur des taux d’intérêts plus faibles. Cette solution a le mérite d’être un relatif compromis, mais qui semble encore en l’état peu réalisable.

Dans le pire des cas, l’Europe actuelle ne deviendra qu’un grand espace de libre-échange, ce qui ne se fera certes pas sans quelques avantages, mais qui sonnera la sanction de la montée « problématique de l’individualisme qui mine les aventures collectives ». Il faut garder un projet mobilisateur, une vision géopolitique à l’horizon 2050, et non pas une simple union libre-échangiste à court terme.

Si la formule choc, ou sévère, a pu être perçue comme défavorable aux intérêts européistes qui en temps de crise n’ont pas vocation à exagérer des situations catastrophiques, l’analyse de Jacques Delors est entièrement, et totalement, européiste.