L’unité dans la diversité : de l’Empire austro-hongrois à l’Union européenne

, par Paul Herault

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L'unité dans la diversité : de l'Empire austro-hongrois à l'Union européenne

« Objet politique non identifié » selon Jacques Delors, l’Union Européenne est une construction politique si originale qu’aucune entité politique du passé ne semble pouvoir y être comparée. 90 ans après la chute de la vieille monarchie habsbourgeoise quels enseignements l’Europe des 27 peut-elle tirer de l’histoire autrichienne et de son Empire plurinational ?

Changer de regard sur l’Empire plurinational

Si dans l’imaginaire français l’Empire austro-hongrois reste l’incarnation d’un régime autoritaire et belliqueux peu scrupuleux à l’égard des aspirations nationales, cette puissance européenne a longtemps permis une coexistence pacifique entre des citoyens que tout semblait pourtant opposer : nationalité, langue, religion. Marqué par l’idéal de l’Etat-Nation, notre regard français a tendance à considérer l’Empire des Habsbourg comme une construction politique arriérée et particulièrement antidémocratique.

Mais la politique de la Troisième République fut-elle bien plus respectueuse à l’égard des minorités régionales comme les Bretons que ne le fut l’Empereur à l’égard des nations de son Empire ? Rappelons qu’il leur accorda par la Constitution de 1867 une égalité de droit et reconnut leur aspiration à conserver et enseigner leur langue nationale ainsi que la volonté de promouvoir leur patrimoine culturel. Notre « grande Nation » jacobine qui a toujours eu une certaine réluctance à reconnaître les minorités et notamment les identités régionales en insistant surtout sur l’assimilation n’aurait-elle pas eu à apprendre de cette double monarchie austro-hongroise capable de concéder à la Hongrie une autonomie conséquente dans l’administration du royaume ?

L’unité dans la diversité : mythe autrichien et réalité européenne ?

Ces interrogations polémiques ne sont pas destinées à critiquer notre vision de la Nation mais simplement à nous décentrer pour prendre conscience que notre représentation française de l’Etat-Nation est inadaptée pour la prise en considération de la pluralité à l’échelle européenne. S’il présente un exemple historique intéressant, l’Empire austro-hongrois ne saurait être mythifié. Car si en 1918, l’Empereur Karl s’est adressé à ses « peuples fidèles » pour bâtir un empire fédéral sur la base du libre consentement des nations qui le composaient, ce projet n’a pu être concrétisé, signe que des fractures internes le traversaient.

Les nationalismes exacerbés ont fait voler en éclat ce qui aurait peut-être pu servir de modèle à une fédération d’Etats européens, abstraction faite de la nature monarchique de l’entité. Reste un domaine où l’Autriche-Hongrie semble avoir été précurseur : l’administration. En effet le droit des citoyens européens à s’adresser aux institutions européennes dans leur langue nationale n’a rien d’unique puisque c’était déjà le cas en Kakanie [1] pour les peuples de l’Empire depuis 1880 (voire 1848-1852). Toutes les lois étaient traduites dans les 10 langues nationales et tous les fonctionnaires se devaient de maîtriser en plus de l’allemand, la langue nationale de la région où ils étaient en poste.

L’Etat-Nation : étape nécessaire ?

Finalement on pourrait presque se demander si, bien loin d’être une construction politique arriérée, l’Empire Austro-Hongrois n’a pas finalement été en avance sur son temps en voulant dépasser les orgueils nationaux afin de constituer un ensemble politique « supranational ».

Dans la mesure où elle se construit postérieurement aux élans nationalistes, l’Union Européenne a plus de chances d’aboutir, d’autant que son intégration et son élargissement se font bien plus pacifiquement que ne s’est constitué l’Empire Habsbourgeois. Néanmoins, les réticences souverainistes de certains états membres (notamment parmi les plus récents) nous rappellent combien il est difficile de s’intégrer à un ensemble plus vaste tant que n’a pu s’exprimer une identité nationale frustrée, bafouée ou réprimée pendant plusieurs décennies, quand ce ne sont pas des siècles.

Illustration : carte des langues parlées dans l’empire austro-hongrois en 1911. Source : wikipedia

Mots-clés

Notes

[1Terme désignant l’Empire austro-hongrois qualifié d’« impérial et royal » soit « kaiserlich und königlich » en allemand, d’où le « K und K » à l’origine de « Kakanie ».

Vos commentaires

  • Le 25 novembre 2008 à 07:50, par Ronan En réponse à : L’unité dans la diversité : de l’Empire austro-hongrois à l’Union Européenne

    A propos du fédéralisation de l’espace danubien dans le cadre de l’empire austro-hongrois, on parlait très rapidement (Cf. note n°3) : projets des roumains Nicolas Bălcescu (en 1850) puis Aurel C. Popovici (en 1906), du hongrois Lajos Kossuth (en 1851) et du tchèque František Palacký (en 1849).

    Des projets divers de fédérations d’États-nations, Confédération de nations, « Confédération démocratique de l’Europe orientale », « États fédérés du Danube « , Hongrie fédérale, « États-Unis d’Autriche », « États-Unis d’Autriche-Hongrie », « Etats-Unis de Grande-Autriche » ou « États-Unis du Danube » qui séduisirent jusqu’à l’archiduc Habsbourg et prince héritier autrichien François-Ferdinand (voire son neveu : le futur Empereur Charles, dernier Empereur d’Autriche-Hongrie, en 1916-1918) mais dont aucun de ces projets de fédérations - malheureusement - ne verra jamais le jour.

    Cf. « Projets de fédérations en Europe centrale (1848-1914) » : un article d’Artur Lakatos (Chercheur et Etudiant - en histoire contemporaine et en relations internationales - de l’Université « Babes-Bolyai » de Cluj-Napoca, Roumanie) ; un document publié dans le « Federalist Debate » et dans le trimestriel « Fédéchoses / Pour le fédéralisme » n°136 du second trimestre 2007 (ici : pp. 20-21-22).

    Par ailleurs il n’est sans doute pas complètement innocent de constater que l’un des « Pères fondateurs » de l’Europe, dans les années 1920 - l’austro-tchèque Richard Coudenhove-Kalergi, homme cosmopolite s’il en est - est un pur produit de l’aristocratie austro-hongroise, résultat d’une éducation et d’un métissage culturel complexe, spécifique au vieil Empire...

  • Le 26 novembre 2008 à 21:55, par Stéphane En réponse à : L’unité dans la diversité : de l’Empire austro-hongrois à l’Union Européenne

    Il y a peut-être une chose que tu oublies dans cet article, c’est l’idée d’égalité entre les peuples. Certes l’Empire Austro-Hongrois était de type fédéral et respectait la diversité linguistique des nationalités qui le composait (et étant breton, je sais de quoi il est question :D ) mais sa faiblesse résidait dans le fait qu’il reposait sur la primauté d’un peuple (ou de deux). Rien que le nom est éloquent : c’est l’Empire Austro-Hongrois, pas Austro-hongro-slovéno-tchéquo etc...

    La plupart des fédéralistes l’ont souligné après la guerre, le fédéralisme n’est pas possible si il y a domination (réelle ou supposée) d’un peuple sur un autre. Dans ce cas cette dernière est perçue (à tort ou à raison, effectivement les nationalités n’étaient pas si mal loties que celà dans l’empire Austro-Hongrois) comme instrument d’oppression.

    Ce qui a causé la perte de cet empire, comme celui de l’URSS peut-être, c’est qu’il était l’empire d’un peuple avant tout. Là dessus, on peut dire que l’Europe a bien appris, puisqu’elle a évité ce piège.

  • Le 27 novembre 2008 à 02:09, par Guillaume Amigues En réponse à : L’unité dans la diversité : de l’Empire austro-hongrois à l’Union Européenne

    Cher Stéphane,

    cet article part bien de l’idée communément admise que l’empire multinational habsbourgeois avait tout faux pour tenter de corriger quelque peu cette idée. En nous rappelant que chez nous non plus, tout n’a pas été (n’est toujours pas ?) rose... Les Bretons comme nous s’en souviennent ! Et aussi en tentant de souligner quelques aspects positifs, ambitieux sur le plan fédéraliste, qui caractérisaient l’Autriche Hongrie. Je précise d’ailleurs que nombre de ces aspects positifs ont été obtenus de haute lutte par les libéraux (possibilité de saisir la cour suprème, protection individuelle de tous par l’Etat...) plutôt qu’accordés de bonne grâce par un Kaiser « pas à la hauteur de son époque » (Hamann).

    Je suis tout à fait d’accord avec toi, l’Autriche Hongrie reste une construction très imparfaite,en aucun cas un modèle directement transposable au niveau européen. Il faut cependant se rappeler des conditions de sa naissance, de la puissance des rapports de force entre nations en Europe à cette époque, et de la force des nationalismes naissants à cette époque. Dans ce contexte, faire cohabiter tant de nationalités différentes dans un ensemble fédéral cohérent pendant un demi siècle sans bain de sang ou relève de l’exploit !

    On peut donc peut etre apprendre certaines choses de cette expérience. Et tout d’abord, comme tu l’as souligné : le fédéralisme n’est pas possible si il y a domination réelle ou perçue d’une nation.

    Trugarez, kenavo !

  • Le 1er décembre 2008 à 16:47, par Ronan En réponse à : L’unité dans la diversité : de l’Empire austro-hongrois à l’Union Européenne

    Le problème - effectivement - est que l’Empire n’était pas vraiment multinational. Pas en ce qui concerne sa gouvernance, en tout cas. Certains diront même que c’était là un Empire « austro-allemand » soudainement devenu (par le compromis de 1867) un Empire « austro-hongrois » où le royaume « historique » de Hongrie retrouvait là son autonomie.

    Dans la seconde moitié du XIXe siècle, il aurait sans doute pu devenir un Empire « tri- » voire « quadri-partite » : c’est le sens que l’on peut accorder un tentatives d’autonomisation progressive de la Bohème (dans le cadre autrichien de la Cisleithanie) et de la Croatie (dans le cadre hongrois de la Transleithanie).

    Mais, ces projets de restèrent longtemps que des velléités sans substance politique véritable. Et que dire des projets de « trialisme » (avec les slaves du Sud comme entité spécifique), voire de véritable fédéralisation de l’Empire ?!

    Projets dont l’expression la plus abouttie fut - au tout début du XXe siècle (1906) - celle des « États-Unis de Grande-Autriche » (en allemand « Vereinigte Staaten von Groß-Österreich ») : proposition d’un groupe d’intellectuels regroupés autour de l’avocat et politicien Austro-Hungrois (de culture Roumaine et d’origine Serbe, en serbe Popović) Aurel Popovici et réunis autour de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche (prince héritier impérial) et de son épouse Sophie Chotek (d’origine tchèque) : un projet qui ne fut jamais réalisé.

    Cela dit, à propos du « loyalisme défaillant » des « peuples minoritaires » (qui - ensemble - formait une belle majorité...) il ne faut rien exagérer non plus. La plupart d’entre eux furent loyaux à l’Empire jusque au-delà même de l’été 1918 (jusque là, les rénégats « indépendanto-séparatistes » y étaient - hormis en Pays tchèque ou en terres serbes - très minoritaires et n’y avaient pas bonne presse...).

    Un simple petit exemple : la bataille de Caporetto (octobre-novembre 1917) remportée sur les armées italiennes, c’est surtout la victoire des loyales troupes croates, encore et toujours - et jusqu’au bout - fidèles au « roi-empereur » habsbourg.

    D’ailleurs il me semble qu’il existe également une expression « nostalgique » en langue tchèque (« za rakouska ») qui signifie - entre autres petites choses - que ce n’était finalement pas si mal, « au temps de l’Empire »...

  • Le 10 décembre 2008 à 14:25, par Paul Hérault En réponse à : L’unité dans la diversité : efficacité vs égalité ?

    Merci pour ces précisions. Effectivement la question de l’égalité des peuples est essentielle et j’insiste sur la nécessité de leur reconnaissance. C’est effectivement ce qui manquait aux Autrichiens, mais aussi aux Hongrois qui ont eux aussi malmené leurs minorités (comme les Français à l’égard des Bretons ?!). Pour ce qui est de l’Europe, je pense que c’est plus compliqué. Si l’on repense aux déclarations de J. Chirac à l’égard des nouveaux adhérents en 2003 (?), on voit bien qu’il y a parfois un certain mépris des « grands » par rapport aux « petits ». Mais , ce qui me gêne plus encore, c’est que l’égalité et le respect des souverainetés bloquent l’intégration européenne. L’égalité a ses limites et l’on constate que peu de dossiers avanceraient sans le rôle moteur des principales puissances : France, Allemagne, Royaume-Uni. Les débats sur la réforme des institutions européennes s’articulent autour de cette tension entre exigence d’éfficacité, pondération des voix et égalité des Etats. A cet égard, le système de la double majorité me semble être une solution judicieuse.

  • Le 15 novembre 2009 à 00:38, par marc En réponse à : viribus unitis

    L’Autriche-Hongrie, un modèle ? Peut-être dans la mesure où elle ne correspond pas à la construction d’un Etat nation. Je pense, sans certitude absolue, que l’Etat-nation a mené aux nationalismes du XX°siècle et à l’exclusion de celui qui n’appartient pas à la nation. La Belgique offre un exemple presque comparable. C’est une sorte d’Autriche-Hongrie miniature et on peut voir que les problèmes ne sont pas moins importants. Je pense que si la Belgique explose, l’idée européenne s’achèvera. Je vous trouve un peu sévère quand vous comparez nos Etats démocratiques d’aujourd’hui à un empire du siècle des nationalismes. N’oubliez pas qu’à la même époque, la République française se lance dans l’aventure coloniale sans trop de scrupules et refuse obstinément de donner le droit de vote à la moitié de la population française. L’Autriche accordait en 1907 le suffrage universel masculin (pas en Hongrie). Elle offrait un espace politique à ses minorités autrement important qu’en Russie et en Allemagne (demandez aux Polonais !). Malgré ses problèmes (blocages, conservatismes, poids des militaires, question slave), l’Empire austro-hongrois s’est battu pendant 4 ans dans la Premiere Guerre mondiale et plus d’un million de soldats de l’armée impériale et royale ont péri sur les champs de batailles. L’Empire ne s’est pas effondré par une révolution et ses différents peuples n’ont jamais été consultés par vote. Le ciment de l’Empire était dans la dynastie et l’empereur, ce que reflétait l’hymne impérial (aujourd’hui allemand). Les peuples d’Europe centrale n’ont plus eu François-Joseph mais ils ont eu Hitler et Staline.. Alors pour l’Europe ? et bien cela va être dure. Pas de dynastie, un idéal de démocratie fragile (sera-t-il aussi fort ?), des Etats souverains et rivaux, un élargissement important, une identité à construire, une classe politique pas très européenne.. les éléments ne penchent pas en faveur d’un renforcement d’une Europe fédérale. Mais après tout, qui aurait imaginé les blocages actuels, il y a 20 ans ? alors j’espère me tromper.

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