Dimanche 3 mars 2013, les Suisses ont voté pour l’interdiction des rémunérations excessives des dirigeants de sociétés cotées en bourse. Cette initiative populaire émanant d’une pétition signée par plus de 100.000 suisses a été acceptée par plus des deux tiers des citoyens suisses (67.9%). Le pays réputé très favorable aux riches et aux grandes entreprises a de fait « supprimé » des rémunérations perçues comme indécentes par un grand nombre de citoyens. Les autres Etats européens pourraient-ils en prendre exemple ?

Un texte de justice sociale dans un continent en crise

Si les rémunérations astronomiques sont souvent perçues comme étant indécentes, cela est d’autant plus vrai en période de marasme économique. Bizarrement, ce ne sont pas les Etats européens les plus englués dans la crise économique (c’est à dire Grèce, Italie ou Espagne) qui ont adopté cette mesure mais bien une Suisse moins touchée que ses voisins par cette dernière. La Suisse, en effet, est un pays qui par le biais de ses votations populaires et plus globalement par son système politique s’approche de la démocratie directe telle qu’on l’imagine idéalement. Ses citoyens peuvent à condition de réunir un certain nombre de signatures proposer un référendum, c’est ce qu’ils ont fait dimanche dernier.

L’initiative du 3 mars 2013 est donc un double exemple pour l’Europe, à la fois un exemple de démocratie directe puisque les Suisses se sont exprimés sur un sujet choisi par eux mêmes et non par leurs représentants, et ce même si l’homme à l’origine de cette initiative est membre de l’UDC. Deuxièmement, c’est un exemple de justice sociale puisque désormais les rémunérations excessives seront fortement limitées ou du moins devront être votées par l’assemblée générale des actionnaires.

Ainsi, plus qu’une interdiction juridique de tous revenus supérieurs à un tel niveau, c’est au contraire une mesure de démocratie qui a été acceptée. L’article 1 de l’initiative dit en effet que « L’assemblée générale décide chaque année du montant global des rémunérations du conseil d’administration et de la direction. » Ce qui semble très clair. En effet, il n’y aura plus de rémunérations qui ne soient pas votées par l’assemblée des actionnaires, et on peut s’attendre à ce que ceux-ci limitent très fortement les rémunérations des membres du conseil d’administration en cas de résultats négatifs de l’entreprise.

L’Union européenne doit-elle s’inspirer de ce texte ?

Il est clair que cette votation a fait des émules au sein du gouvernement français. Jean-Marc Ayrault a même déclaré que celle ci était une « excellente expérience démocratique » et qu’il fallait « s’en inspirer ». Plus généralement, les partis européens de gauche, et peut être aussi ceux de droite, vont certainement reprendre à leur compte cette mesure et en faire un revendication. Ainsi, on peut penser que cette mesure adoptée par la Suisse sera reprise, au moins dans les paroles, par les hommes politiques européens. Mais iront-ils jusqu’à faire voter une loi similaire dans leurs pays ?

Le fait est que beaucoup de gouvernants ont peur d’adopter des lois qui règlementent l’économie, la finance ou simplement qui atteignent les riches, car les grandes entreprises et les gens fortunés sont mobiles et n’hésitent pas à menacer les Etats de leurs départs. L’exemple de Gérard Depardieu est en l’occurrence frappant, les riches ayant plus de moyens, peuvent tout à fait fuir le pays dans lequel ils vivent pour aller chez le voisin, ce que les classes populaires et les classes moyennes ne peuvent pas faire. Pour les entreprises c’est le même principe, la délocalisation est toujours une menace latente contre les gouvernants pour prévenir toute réglementation excessive. A ce chantage aucun Etat pris isolément ne peut rien faire, de peur de voir fuir ses riches et ses grandes entreprises. Cela explique certainement en partie la frilosité des Etats tels que la France à réglementer excessivement le fonctionnement de l’économie. Cette frilosité s’explique également par le dogme néolibéral qui veut que toute réglementation est une entrave à la croissance. Ce dogme a la vie dure en Europe et tous les partis de gouvernements le partagent, partis de gauche compris.

Néanmoins, les Etats européens ne sont plus isolés. L’Union européenne a crée un cadre juridique dans lequel des réglementations s’appliquant à tous ses membres peuvent être prises. Il serait tout à fait possible de faire une réglementation européenne, à l’image de la votation suisse, pour limiter les rémunérations excessives dans les grandes entreprises, non pas en fixant une limite arbitraire, mais tout comme en Suisse en obligeant ses rémunérations à être approuvées par l’assemblée générale des actionnaires. On pourrait également proposer des référendums, soit dans les Etats eux mêmes, soit à l’échelle européenne pour que les citoyens puissent choisir. Le problème étant alors que l’Union européenne n’a pas dans ses traités pas la possibilité de proposer un référendum à l’échelle des 27.

Que la chose soit dite, une telle règlementation des très hauts salaires serait non seulement une mesure de justice sociale mais également un séisme politique. Ce serait un signal disant : L’Union européenne n’est plus ce parangon et défenseur du néo-libéralisme et de la concurrence déréglementée, l’Union européenne aujourd’hui a pour vocation de devenir une institution limitant les injustices et défendant la société civile. Or on sait tout que le désamour envers l’Union européenne aujourd’hui est du au fait qu’elle semble menacer les populations plutôt que les protéger, cette mesure serait donc un premier pas vers un changement de perception de l’action de l’Union européenne.