Peu s’attendaient à ce que la « déclaration de Berlin » soit une étape importante de l’histoire européenne, un tournant qui aurait préfiguré la sortie de l’impasse constitutionnelle, qui aurait exprimé les rêves des citoyens ainsi que la vision de leurs dirigeants concernant l’avenir de l’Europe. La déclaration faite à l’occasion du cinquantième anniversaire du traité de Rome dépasse pourtant les attentes de tous : par son mélange inquiétant de rhétorique tiède, d’acceptation de l’Europe telle qu’elle est et telle qu’elle se profile, d’objectifs vagues et non contraignants, de manque de vision et d’absence de prise en compte de l’urgence. A bien des égards, c’est le miroir parfait de l’Union Européenne telle qu’elle est aujourd’hui.

Pourquoi l’Europe lutte tant pour trouver une solution à l’impasse politique actuelle et développer une vision convaincante et courageuse de son avenir ?

Au cours des dix années qui ont suivi la mise en place du décevant traité d’Amsterdam, la critique s’est concentrée sur la manière utilisée pour réformer les institutions européennes. Les conférences intergouvernmentales ont été accusées d’être non démocratiques et de n’être capable que de donner naissances à des compromis mous.

L’alternative, sous la forme d’une Convention européenne a été critiquée par certains gouvernements comme étant détachée de la réalité politique et par les fédéralistes comme manquant du pouvoir d’agir comme une véritable assemblée constituante. Après les referenda en France et aux Pays-Bas, les ratifications sont suspectées de laisser les choix européens à des débats nationaux erratiques ainsi que de faire dépendre le « oui » de beaucoup du « non » de quelques autres.

Bien que ces critiques contiennent leur part de vérité, elles ne réussissent pas à voir une tendance bien plus profonde :

les Etats-Unis d’Europe seraient le seul moyen d’assurer aux Européens un avenir de paix et de prospérité ainsi qu’une voix forte sur la scène internationale. Mais le projet de transformer progressivement l’Union Européenne en fédération est tout simplement devenu un voeu pieu.

Réussite de l’élargissement + échec de l’approfondissement

= impasse actuelle

Le défi combiné auquel fait face l’Europe depuis la chute du mur de Berlin (réunir l’Allemagne, établir l’Euro, étendre l’Union aux nouveaux membres et en même temps approfondir sa structure politique) a échoué. L’élargissement de l’Union aux pays d’Europe centrale et orientale a été un facteur crucial pour la stabilité économique et politique de l’Europe, et la perspective d’élargir l’Union aux Balkans et plus tard à la Turquie va dans le même sens.

Néanmoins l’élargissement, couplé à un manque de projet politique autour de l’Euro, a débouché sur une Union de vingt-sept (trente dans un avenir pas si lointain) membres encore plus hétérogènes. Ils ont des attitudes diverses au sujet de l’Union, de sa structure, de ses politiques, de sa place dans le monde ainsi que sur la plupart des objectifs de l’intégration européenne.

L’attitude de certains pays peut varier à la suite de changements gouvernementaux mais l’opposition tranchée de certains membres, anciens ou nouveaux, à la perspective de céder une partie de leur souveraineté à une fédération européenne est profondément ancrée dans leur histoire, la nature de leur classe politique et l’opinion publique. Il n’est pas surprenant que le Traité établissant une constitution européenne mécontente à la fois les nationalistes - car trop centraliste - et les pro-Européens - car trop faible. Il n’est pas non plus surprenant qu’aujourd’hui, la perspective de sauver un version abrégée du traité s’avère être une tâche si compliquée.

Le moyen de s’en sortir : le noyau européen !

Dans les prochains mois, les gouvernements nationaux chercheront une solution à l’actuelle crise du traité constitutionnel en ayant recours à un traité dilué adopté au cours d’une très classique conférence intergouvernementale.

S’ils y parviennent, le traité améliorera certains mécanismes d’une Union à échelle continentale, pourtant peu structurée. Mais cela ne changera ni la nature structurelle de l’Union ni la direction de son développement.

S’ils échouent, ils laisseront l’Europe en plein désarroi, avec un risque de délitement.

Dans tous les cas, le choix final est le même :
 soit accepter le lent mais inévitable évolution de l’Union en une version européenne des Nations Unies,
 soit essayer de sauver le projet des Etats-Unis d’Europe en partant d’un noyau de pays
où l’attitude de la classe politique et des citoyens rendront un tel projet concevable, même si c’est immensément difficile. La base naturelle d’un tel noyau est la zone Euro, mais ce sera probablement encore plus restreint, englobant la France, l’Allemagne et quelques autres membres fondateurs, peut-être soutenu par d’autres comme l’Espagne, la Slovenie et l’Autriche.

Les propositions allant dans le sens d’un noyau européen ne sont pas nouvelles dans l’histoire récente du projet européen. Au début des années 90, François Mitterand et Jacques Delors soulevèrent l’idée d’une fédération à l’intérieur d’une confédération pour gérer les défis de l’élargissement et de l’approfondissement de la Communauté.

En 1994, une « Kerneuropa » (Europe noyau) comprenant un nombre limité de pays fut proposée dans un manifeste de Schauble et Lamers (CDU-CSU) dans l’idée de compléter la création de l’Euro. En 2000, Joschka Fischer, alors ministre allemand des affaires étrangères émit l’idée de bâtir une avant-garde fédérale. Le premier ministre belge Verhofstadt a récemment soutenu l’idée de faire des Etats-Unis d’Europe entre pays de la zone Euro.

A chaque fois, d’autres urgences politiques ainsi que les grandes difficultés repoussant la mise en route un tel projet ont prévalues. Mais, le moment de faire ces choix approche à nouveau, et, peut-être pour la dernière fois.