La culture sans frontières

, par Jacques Fayette

La culture sans frontières
Auteur : br1dotcom Massimo Bray

Le soir de son élection le 6 mai 2007, le Président Nicolas Sarkozy déclarait dans son discours de remerciement à la salle Gaveau « Je veux lancer un appel à nos partenaires européens […] je les conjure d’entendre la voix des peuples qui veulent être protégés. Je les conjure de ne pas rester sourds à la colère des peuples qui perçoivent l’Union Européenne non comme une protection mais comme le cheval de Troie de toutes les menaces que portent en elles les transformations du monde. »

Le village gaulois

Cette déclaration résume parfaitement le sentiment d’un grand nombre de Français, quelle que soit leur orientation politique : la France doit être protégée de l’étranger qu’il soit migrant ou qu’il soit producteur de marchandises ou de services ; le plombier polonais qui menaçait le village gaulois lors du référendum de 2005, a fait rire toute l’Europe.

On en lit encore une illustration récente sous la plume de Pierre-Henri d’Argenson dans le n°141 de la revue Commentaire : « Les quatre libertés de mouvement du Traité de Rome (des personnes, des capitaux, des biens et des services) ont longtemps été regardées comme un objectif désirable pour la planète entière ». Les sondages mondiaux régulièrement réalisés par Globescan, montrent que les Français constituent le peuple le plus opposé au libéralisme économique alors que deux Français dirigent l’OMC et le FMI ! Le combat terminé dans la nuit du 14 juin à propos du mandat à donner à la Commission européenne pour négocier un accord de libre-échange avec les EUAN (Etats-Unis) va cependant au-delà de ce positionnement traditionnel.

Des positions différenciées

Pour se limiter aux deux principaux partenaires économiques de la France : l’Allemagne et l’Italie, les positions sur une zone de libre-échange avec les EUAN s’expliquent tout d’abord par des données statistiques. En 2012, l’UE27 a importé 265 milliards € des EUAN et y a exporté 381 milliards, plus de 60% des investissements de pays tiers dans l’UE27 provenaient des EUAN. La France connaît un solde négatif de 6,2 milliards avec les EUAN, l’Italie un solde positif de 14 milliards et l’Allemagne de 36,3 milliards. La Frankfurter Allgemeine Zeitung chiffre même dans son édition du samedi 15, à 545 euros annuels par ménage le gain d’un accord.

Le deuxième point concerne le thème de la discorde. La France se bat depuis toujours pour que la culture soit exclue des négociations commerciales et a fait adopter par l’UNESCO la « Convention sur la Protection et la Promotion de la Diversité des Expressions culturelles » (octobre 2005) qui consacre : « le droit souverain des États de conserver, d’adopter et de mettre en œuvre les politiques et mesures qu’ils jugent appropriées pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles sur leur territoire ».

Comme l’écrit la Süddeutsche Zeitung du 13 juin « les Français ne veulent pas la culture soit traitée à l’avenir comme une marchandise quelconque, telles des perceuses ou des carcasses de porc ». La France aide donc la création culturelle par la fiscalité et la subvention et impose des quotas de diffusion dans le domaine de l’audiovisuel, toutes pratiques qui s’éloignent du libre-échangisme et dont l’abandon par les négociateurs européens provoquerait un veto comme l’a martelé à Luxembourg, Mme Nicole Bricq, secrétaire d’Etat au Commerce extérieur.

Les Italiens sont partagés sur l’attitude de la France. Il Sole 24 Ore estime que l’isolement nuit à la culture et que la position de la France n’aidera même pas son économie. La Repubblicà sous la plume d’Andrea Bonanni adopte une position nettement plus nuancée mais remarque le relatif isolement de la France tandis que dans le même quotidien Francesco Merlo prend nettement le parti des cousins transalpins « Asterix contre Walt Disney mais dans la bataille pour la liberté nous ne laissons pas la France seule » et de citer des films comme Amour avec Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva ou The Artist qui n’auraient jamais vu le jour dans un système totalement libéralisé… ce qui explique la compréhension de grands cinéastes nord-américains.

Cette position de publiciste est aussi partagée par le Ministre des Biens Culturel Massimo Bray pour lequel il faut défendre l’exception culturelle et assurer des financements qui permettent à la créativité du cinéma italien de s’exprimer, mettant en relief la liaison entre cinéma et tourisme ce qui fait penser à Vacances Romaines. Toutefois sa position ne semble pas unanime au sein du gouvernement.

Les observateurs s’inquiètent en effet de la réaction probable des négociateurs américains. Ils vont vraisemblablement choisir un secteur à exclure d’un futur accord et prenant l’exemple sur les Chinois et les panneaux solaires, viser un domaine qui pénalise un partenaire de la France afin qu’il fasse pression sur la coupable. Le Président Barroso a flairé le danger en laissant entendre qu’on pourrait tout de même aborder le domaine culturel sans remettre en cause les financements publics et d’évoquer même l’idée que, sur le sujet, le mandat de négociation de la Commission, pourrait être ouvert aux Etats membres. Comment dit-on « patate chaude » en portugais ?

Publié initialement dans Le Petit Journal de Milan

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Vos commentaires

  • Le 20 juin 2013 à 13:15, par Valéry En réponse à : La culture sans frontières

    On prendra au sérieux la volonté des gouvernements français de protéger la diversité culturelle quand ils feront ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. C’est l’un des nombreux engagements bafoués de François Hollande.

  • Le 20 juin 2013 à 17:03, par Léa Griton En réponse à : La culture sans frontières

    « Les observateurs s’inquiètent en effet de la réaction probable des négociateurs américains »

    Franchement, il y a des domaines comme la Culture, ou l’Environnement, sur lesquels on ne devrait même pas avoir ä negocier en terme d’economie avec les Etats-Unis (surtout eux). Ce n’est pas qu’une simple question de nationalisme, c’est le développement durable de la culture européenne dans son ensemble et de ses valeurs qui est en jeu. Tout ne peut pas être qu’économique, l’UE en est le meilleur exemple ! Hollywood n’est pas tellement le paradis du cinéma d’auteurs, et dans cinquante ans, quand on n’aura dans les salles de cinéma que le choix entre Iron Man 34, Pirates des Caraïbes 22 ou l’âge de glace 17, il ne faudra pas se plaindre. Idem quand on aura plus de glace sur le Mont blanc a cause (entre autre) de l’American Way of life qui prône la pocession de plusieurs voitures par foyers, qui pousse a la surconsommation et favorise une vision á court terme de l’économie. C’est peut-être pour ca qu’ils sont si forts sur les films catastrophes mettant en scene la fin du monde... ;)

  • Le 20 juin 2013 à 21:54, par ApprentissageVie En réponse à : La culture sans frontières

    Avant le développement du libéralisme anglo-saxon, quand le but n’était pas de gagner toujours plus pour produire toujours plus, la France était autosuffisante.

    @ Léa Criton : vous parlez du Mont Blanc. Les zones sèches ou désertiques dans le monde augmenteront de taille ou seront crées ; les zones détrempées seront créées ; il y aura des réfugiés climatiques. Mais ce n’est grave, tant qu’on peut avoir tous les surgelés qu’on veut...

    Les pires pollueurs, les Etats-Unis et la Chine, sont ceux qui n’ont pas signé le protocole de Kyoto. La population mondiale va augmenter, alors que les ressources en eau et en nourriture seront insuffisantes.

    Quand à la culture, ce ne sera pas possible tant que les différents peuples ne se soucieront pas de cela...

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