Le fédéralisme face à la construction européenne

, par Arnaud Huc

Le fédéralisme face à la construction européenne
Auteur : jef.europe

60 ans que les Etats européens mènent la construction européenne au travers d’une vision intergouvernementale aujourd’hui en échec. Il aura fallu une crise économique pour placer le rêve européen au pied du mur. Dans le choix entre une Europe intergouvernementale et une Europe fédérale, nous fédéralistes avons une responsabilité à prendre.

Une méthode fédéraliste aujourd’hui essoufflée

On clame souvent que les difficultés que traversent la construction européenne ne résultent que des différents nationalismes qui traversent encore les Etats membres européens. En réalité, cette vision est bien trop simpliste et les fédéralistes ont également leur part de responsabilité dans ces difficultés. Derrière ce sujet volontairement polémique, les fédéralistes doivent faire leur autocritique et repenser leur conception de la promotion de l’idée européenne.

Les fédéralistes ont agi en Europe depuis les années 1950 par le biais de plusieurs associations ayant pour but de promouvoir dans la société l’idéal européen. Ce type d’engagement a été très bénéfique en Europe jusqu’à la fin des années 1990 puisqu’il a permis non seulement de défendre l’idée d’Europe d’un point de vue a-partisan mais il a également permis de dépasser les clivages usuels gauche-droite qui bien que toujours très forts dans les différents Etats, étaient atténué au Parlement européen. Le problème est que cette action a été peu médiatisée au fil du temps car l’action des fédéralistes en Europe a été discrète, il s’agissait de faire pression sur les élus, de défendre l’idée européenne au sein des partis nationaux et d’éduquer les citoyens à l’Europe... Il ne s’agissait en aucun cas de défendre un programme européen aux différentes élections nationales et européennes. Ainsi, le désavantage d’une telle méthode est immense, le fédéralisme ne s’est pas fait connaitre par le peuple. Il est resté une idée partagée par les élus, les élites, et les gens ayant fait des études.

Aujourd’hui, nous payons en Europe ce manque de visibilité de l’idée fédéraliste. Les citoyens, pourtant seuls acteurs de la démocratie sont la plupart du temps ignorant des idées fédéralistes. Le fédéralisme n’a jamais été défendue à part entière par des partis nationaux qui ont préféré s’orienter sur des clivages plus traditionnels (socialisme/libéralisme) que sur des clivages strictement européens (fédéralisme/souverainisme). L’idée fédéraliste ne s’est pas diffusée car elle n’a pas bénéficié des vecteurs usuels de la démocratie à savoir les médias. On ne peut pas blâmer ceux-ci quand on sait que les hommes politiques partageant des idées fédéralistes ne se sont jamais détachés des partis nationaux dont ils étaient membres pour créer un véritable parti européen [1].

L’émergence d’un nouveau clivage politique

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale la plupart des démocraties européennes ont fondé leur système partisan autour d’un clivage socialisme/libéralisme. Ce clivage n’a cessé de s’atténuer au fil du temps, notamment en France. Aujourd’hui et quitte à être trop franc, les politiques socio-économiques des partis modérés ne sont différentes que sur la forme et non plus sur le fond comme cela pouvait être le cas il y’a encore 40 ans. Les partis français modérés que sont le PS, le MoDem et l’UMP partagent tous une vision libérale du monde. Le PS est certes un peu plus social-libéral, mais on ne trouve pas de grandes fractures idéologiques entre ces trois partis. Les « fractures » en réalité sont aujourd’hui bien plus des postures politiciennes visant à polariser l’espace politique que des différences idéologiques marquées.

L’effacement de ce clivage socialisme/libéralisme a permis l’émergence progressive d’un nouveau clivage : un clivage fédéralisme/souverainisme. Celui s’est dans un premier temps imposé au Parlement européen ou les partis modérés votent la plupart du temps dans le même sens. Il se diffuse aujourd’hui progressivement en Europe via le nouveau souffle dont bénéficient les partis eurosceptiques. Ceux-ci peuvent faire plus de 20% de suffrages dans certains pays pourtant réputés europhiles et contribuent à la diffusion de ce nouveau clivage fédéralisme/souverainisme.

Les fédéralistes doivent prendre en considération cette évolution qui marque la société européenne depuis quelques années et adapter leur stratégie politique en fonction. Il est clair qu’une action associative visant à informer les gens sur l’Union européenne ne sera jamais efficace face à des stratégies clairement politiques visant à conquérir des suffrages. Une seul argument suffit à convaincre de l’inefficacité des méthodes aujourd’hui appliquée par les fédéralistes : la couverture médiatique. Si les partis politiques souverainistes bénéficient aujourd’hui d’une forte médiatisation cela est du au fait qu’ils participent aux élections et bénéficient donc de la couverture médiatique qui entoure ces dernières. A cela s’ajoute le score en augmentation de ces partis qui accroit d’autant plus la couverture médiatique dont bénéficient ces derniers.

A côté de cela, les associations fédéralistes font un travail de fourmis très important pour promouvoir l’idéal fédéraliste. Malheureusement ce travail très important du fait des formes qu’il prend ne peut pas capter durablement l’attention médiatique aujourd’hui vecteur essentiel de l’information. Les manifestations qu’organisent les fédéralistes sont des actes ponctuels qui ne bénéficient que d’une couverture médiatique intermittente.

Un parti fédéraliste doit être créé

Le combat politique est semblable à la guerre. Chaque camp doit s’adapter aux armes de son ennemi sous peine d’être défait. Aujourd’hui, les partis souverainistes ont appris à maitriser parfaitement l’arme du XXIe siècle : la communication. Le FN avait été le premier parti français à créer un site internet, aujourd’hui il utilise à son avantage les médias pour promouvoir ses idées. Il le fait parfois via les polémiques qu’il provoque, la plupart du temps via des positions sur des sujets nationaux et européens en rupture vis-à-vis des partis modérés.

Le fédéralisme si il veut triompher dans le combat entre fédéralisme et souverainisme doit s’adapter. Aujourd’hui, la seule forme viable de promotion d’une idée politique est le parti politique. Il permet à la fois de diffuser des idées via les hommes qu’il permet de faire élire, surtout il permet via la couverture médiatique importante dont la vie politique bénéficie de diffuser ses idées. Ainsi, les fédéralistes se doivent de quitter les partis nationaux classiques qui sont aujourd’hui déjà morts du fait de la disparition progressive du clivage sur lequel ils sont basés pour créer un parti politique à part entière. Ce parti se doit d’être original dans sa conception. En effet la nouveauté que pourrait être la création du premier grand parti transnational européen serait une révolution politique capable de fédérer les masses. Tant d’européens sont europhiles et ne se retrouvent dans aucuns partis classiques, un parti fédéraliste basé sur le clivage fédéralisme/souverainisme serait pour eux un signe d’espoir et de renouveau du rêve européen.

Ce parti se doit aussi de rassembler des hommes politiques fédéralistes connus. En ce sens, pour que ce parti fonctionne il doit être composé des hommes politiques de droite et de gauche qui sont favorables au fédéralisme, ces derniers doivent donc quitter leurs partis politiques actuels. C’est l’absence de « têtes connues » qui empêchent le parti fédéraliste européen actuel de bénéficier d’une couverture médiatique plus importante.

En finir avec l’hypocrisie

J’avais dans un précédent article titré « L’Union européenne à l’heure du sursaut ». La réalité c’est que ce sont également les fédéralistes qui sont à l’heure du sursaut. Allons-nous enfin entrer dans la construction européenne ? Nous qui sommes les promoteur de la légitimité populaire allons-nous enfin fonder un parti capable de conquérir cette légitimité ?

Voila plus de 60 ans que l’Union européenne se construit, et ce sont toujours les Etats qui mènent la barque, pourquoi ? Parce que les fédéralistes n’ont su que faire pression sur des hommes déjà élus ou dans des partis nationaux. Ils n’ont jamais su promouvoir par eux-mêmes des idées pourtant louables. En laissant les Etats faire l’Europe nous allons laisser filer le rêve européen, celui-ci se fera sans le peuple comme c’est le cas aujourd’hui. Les fédéralistes doivent redéfinir leur stratégie, arrêtons de tenter de convaincre les élites, convainquons les citoyens.

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Notes

[1Il existe bien un parti fédéraliste, mais son score est très faible.

Vos commentaires

  • Le 10 juin 2013 à 14:42, par Yves Gernigon En réponse à : Le fédéralisme face à la construction européenne

    Bonjour, Tout à fait d’accord avec vous. Ce parti existe déjà et s’appelle le Parti Fédéraliste Européen. Site Internet France : www.lesfederalistes.eu Site Internet Europe : www.federalistparty.eu Yves Gernigon Président

  • Le 10 juin 2013 à 14:58, par giraud jean-guy En réponse à : Le fédéralisme face à la construction européenne

    Il parait difficile de fonder un parti politique (qui plus est transnational) sur le seul thème du fédéralisme. Le fédéralisme est un principe d’organisation des pouvoirs qui a toute son importance, en Europe, pour la répartition des compétences entre les États et les Institutions. Mais comment un parti fédéraliste pourrait-il élaborer une plate forme spécifique sur le contenu des politiques économiques, sociales, environnementales, énergétiques, diplomatiques, etc ... - politiques qui intéressent au premier chef les électeurs ? Le parti politique des Verts - fondé initialement sur l’écologie - semble avoir progressivement réussi cette diversification - mais au prix d’une certaine banalisation et marginalisation du volet écologique de son programme.

    Il est toutefois exact que les associations fédéralistes - à défaut de parti politique - ne parviennent pas à faire passer leurs idées et leurs propositions dans l’opinion publique. Elles n’ont ni les moyens financiers ni les leaders notoires et dédiés nécessaires. En fait, l’influence qu’elles exercent se situe plus au niveau des responsables nationaux et européens qui sont relativement conscients des solutions proposées par les fédéralistes - par exemple en matière de gouvernance et de démocratisation du pouvoir européen. Ainsi, la presse se fait régulièrement l’écho des thèses fédéralistes par opposition aux tendances intergouvernementales actuelles. Certains auteurs (comme H.Védrine) attribuent même à ces thèses la responsabilité de l’euroscepticisme de l’opinion publique française ... En conclusion, le rôle le plus utile que pourraient jouer les fédéralistes pour les élections de 2014 serait d’élaborer une proposition formelle de réforme constitutionnelle de l’UE (sous forme de révision des Traités) et d’amener les principaux partis politiques à se déterminer publiquement par rapport à cette proposition. JGG

  • Le 10 juin 2013 à 22:01, par Denis Feigel En réponse à : Le fédéralisme face à la construction européenne

    Monsieur Huc, votre article sonne juste, le fédéralisme n’a pas été suffisamment visible au cours de la construction européenne, mais aussi, beaucoup d’électeurs sont attachés à des valeurs nationalistes. Il est grand temps d’agir, cette Europe qui tarde à se cimenter pourrait repartir en marche arrière et alors là, bonjour les dégâts... Il faudrait effectivement des hommes connus et en particulier un grand leader pour faire avancer ce qui parait être le (bon) sens de notre histoire.

  • Le 12 juin 2013 à 12:54, par Arnaud Jullien En réponse à : Le fédéralisme face à la construction européenne

    Effectivement, il est plus que temps de s’attacher à convaincre les citoyens plutôt que les élites... c’est d’ailleurs ce que certains font, qui ont du mal à se faire connaître des médias, même ’spécialisés’ et qui ne sont pas supportés par les institutions, mais bel et bien par les citoyens. Les tracts et les discours font partie du passé : pour intéresser les citoyens il faut trouver des thèmes innovants et, au moins pour un temps, abandonner le vocabulaire technique ou technocratique. L’Europe est avant tout une aventure humaine, avec ou sans l’UE elle existe de fait, mais ce sont les peuples et les cultures qui la composent qui déterminent son identité, pas sa monnaie, ni des textes qui ont par ailleurs été rejetés mais néanmoins imposés aux principaux intéressés. Encore un fait. Alors pour celles et ceux qui veulent revenir aux fondamentaux et redonner un sens simple au fait d’être Européen, je vous invite à soutenir les projets et les structures qui agissent au lieu de parler. Et j’en ai déjà bien trop dit. Arnaud - europalive.org.

  • Le 12 juin 2013 à 13:51, par Interrogé En réponse à : Le fédéralisme face à la construction européenne

    Soyons honnêtes : les carrières européennes sont marginalisées. On ignore qui sont les parlementaires européens, mais les figures des grands partis (PS, UMP, MoDem, FN) sont connues.

    S’il devait exister, ce parti fédéraliste serait ancré dans les élections nationales, centriste, républicain, laïc. Un grand nombre d’adhérents serait nécessaire pour diffuser les idées de ce parti durant les élections. Mais il ne suffirait pas d’avoir des grandes figures politiques présidentiables, mai aussi un grand nombre d’élus : le MoDem compte François Bayrou comme grand politique, mais il a peu d’élus à ses côtés comme maires ou députés. Il ne suffit pas d’être un bon troisième ou quatrième pour compter.

    En ajout, je dirai ceci : d’une part nous vivons en Europe, tout le monde y vit. Mais les partis nationaux, même au PS ou à l’UMP, sont composés d’europhiles et d’eurosceptiques mêlés mais non différenciés. D’autre part, l’Union Européenne n’est pas indépendante financièrement des Etats qui la composent et n’a pas de véritable souveraineté.

    Enfin, une remarque : les Etats-Unis d’Amérique, la République fédérale d’Allemagne ou la Confédération suisse (qui est fédérale dans les faits) ont en commun la langue, l’histoire, la culture, et la même vision de l’avenir. Comment les Etats-Unis d’Europe peuvent-ils se créer quand de peuples si différents et donc d’Etats existent ? Si des choses communes unissent l’Union Européenne et les Etats qui la composent, comme la volonté de paix, un commerce extérieur tourné vers ses voisins et un Etat de droit, combien de divergences apparaissent ? La vision néo-libérale du Royaume-Uni ne s’oppose-t-elle pas à celle interventionniste de la France ? Les habitudes alimentaires sont-elles les mêmes ?

    Voilà le débat qui se joue : un peuple s’exprime par son Etat et ses élites. Comment peut-il exister si sont Etat ne lui appartient pas ? C’est pour cela que les Etats hésitent à abandonner plus de souveraineté : par pas égoïsme national mais parce qu’ils aiment leur pays. Conclusion : le fédéralisme doit prendre en compte ces faits, ou il loupera la mouche du coche

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