Avenir de l’Europe

Le peuple guidant l’Union

, par Nicolas Garcia

Le peuple guidant l'Union

L’Union européenne n’est plus au rendez-vous des espoirs qu’elle inspire : elle ne répond plus aux attentes et aux préoccupations des Européens. A force d’exclure les citoyens du processus décisionnel, les fils de la confiance ont été rompus avec l’opinion, ce qui a pour effet actuel une crise de l’idée européenne elle-même que le tout nouveau Traité modificatif ne saurait résoudre.

Retrouver du sens

Imaginons l’Union comme un train dont les rails ont été posés au départ par quelques hommes visionnaires résolus à rapprocher les Européens entre eux. Cette entreprise folle, qui a failli s’arrêter avant les premiers litres d’acier fondus, aura connu des périodes de ralentissement et de forte progression, réussissant malgré tout à repousser toujours plus loin l’horizon à force de détours successifs. Au regard de la courte période historique que représente finalement son ouvrage, ce train peut être justement qualifié aujourd’hui de prouesse technique lancée à pleine vitesse…A pleine vitesse oui, mais vers une impasse et sans plus aucun rail sous ses roues.

De fait, il y a un moment maintenant que les idéaux de ses concepteurs ont été laissés sur le quai de départ, un moment que l’on n’arrive pas à s’entendre sur ce que devrait être sa destination finale, un moment enfin que l’on a oublié de distribuer des billets aux Européens tant et si bien que l’ « Europe Express » leur est apparût de plus en plus comme un train fantôme. Un train qui n’en est pas vraiment un et qui inspire généralement plus de crainte ou de peur que d’enthousiasme.

Jusqu’ici, l’Union a progressé sur des bases qui ont été considérées par les peuples comme essentiellement techniques. La construction d’une communauté de droit, si indispensable et difficile fût-elle ces dernières décennies, nous aura fait oublier l’essentiel : la promotion d’une communauté de valeurs. Le fossé s’est ainsi progressivement élargit entre le processus communautaire et le regard que pouvait en avoir nos concitoyens. L’accélération de cette incompréhension aura laissé place à une indifférence caractérisée vis-à-vis de laquelle la montée du scepticisme n’aura eu de pair qu’un phénomène de rejet.

Convaincre non plus seulement les États de la nécessité d’approfondir l’intégration mais aussi et surtout réhabiliter sa légitimité aux yeux des Européens, voilà bien le défi majeur posé à l’Union. Le constat est partagé par tous : l’UE reste plus que jamais à la recherche de ses citoyens. Or la construction européenne ne peut retrouver de véritable élan qu’en s’assurant l’adhésion des populations. Si le processus s’est engagé à l’origine par le rapprochement diplomatique et économique des États-membres, le temps de l’Europe des citoyens est désormais incontournable quant à sa poursuite et son achèvement.

Dans la circonstance, il faut réaffirmer que l’Europe politique ne peut être légitime que si elle est l’expression d’un peuple porteur d’une identité commune, de valeurs collectives, d’un modèle de société : elle n’est pas une fin en soi. A quoi servent des institutions européennes, fussent-elles politiques, si manque la perception d’une communauté de valeurs européenne ? Ce qui est en cause dans la ligne de fracture qui sépare l’Union de nos concitoyens, c’est d’abord l’existence du sens que l’on donne à la construction européenne : c’est le débat qu’on refuse aux citoyens sur la question du pourquoi « devenir ensemble ».

Rendre la parole pour ne pas rendre les armes

L’Union ne doit pas craindre de s’appuyer sur les citoyens afin de sortir par le haut de la voie intergouvernementale sans issue dans laquelle elle est enfermée, et dont le Traité signé à Lisbonne est la dernière illustration. Comment peut-on croire en effet que de discussions à huit clos en négociations de couloirs l’on pourra faire de l’Europe autre chose qu’une abstraction aux yeux des Européens ?

Il est évident que pour faire de la citoyenneté européenne un élément de cohésion auquel pourrait adhérer, non une minorité d’individus mais la majorité du peuple, il est nécessaire de créer les conditions qui rendraient cette adhésion possible, sauf à vouloir continuer de bâtir une Union détachée de tout sentiment d’appartenance. De ce point de vue, l’abondant des symboles européens dans le dernier Traité est significatif.

Ouvrir le cercle des discussions tenu aujourd’hui par les seuls Chefs d’État et de gouvernement est un élément incontournable pour mobiliser les citoyens aux enjeux de l’intégration, et passer ainsi d’une Europe du consensus désincarnée à une Europe du débat d’idées et des choix politiques fondamentaux. Que voulons-nous faire ensemble ? Quel doit être notre horizon commun ? Sur quel socle cet horizon doit-il se fonder ?

Les défaites militaires d’antan sont aux nations ce que l’échec démocratique d’aujourd’hui devrait être à l’Union : si les défaites sont des occasions de progrès de civilisation parce qu’elles obligent à revisiter les valeurs morales d’une société, l’Union serait bien inspirée de tirer tous les enseignements démocratiques que les « Non » français et néerlandais lui ont adressés.

Les référendums de 2005, au-delà du fait qu’ils se soient soldés par des échecs, n’ont-ils pas démontré que la meilleure façon de susciter l’intérêt des Européens était de leur rendre la parole, de leur donner du pouvoir ? Bien que la Convention pour l’avenir de l’Europe avait vocation à répondre au sentiment de "dépossession" éprouvé par les Européens, ses travaux n’ont pas été suffisamment perçus à l’époque par les citoyens comme un moyen de peser sur l’orientation de l’Union. Pour autant, la méthode reste la bonne et certaines idées sont avancées pour la revaloriser : faire élire tout ou partie des membres de la Convention, accompagner ses travaux d’un débat public, etc.

Le maintien dans le Traité modificatif de la méthode conventionnelle comme procédure de révision des textes, le droit d’initiative citoyenne, les élections européennes en 2009 (et une éventuelle prise d’initiative des députés eux-mêmes), sont autant d’éléments qui devraient inciter à ne pas balayer d’un revers de main l’idée d’une nouvelle convention, autant d’éléments qui devraient en tout cas pousser les acteurs de la société civile à continuer de développer un espace public européen en étant plus combatif encore dans les prochaines années.

Rendre la parole aux Européens pour redonner du souffle à l’Union : telle est l’unique voie possible pour assurer à la construction européenne un avenir viable. C’est aux citoyens européens que revient aujourd’hui la responsabilité de poser les futurs rails de l’aventure collective. A eux, et à eux seuls, qu’il reviendra de faire de la crise que traverse l’idée européenne une promesse de vie.

Illustration : manifestation « L’Europe de la veux, je la vote » des Jeunes Européens, photographie issue du groupe FlickR des Jeunes Européens France

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