Une intervention militaire de l’Occident en Libye ne serait pas seulement contreproductive, mais surtout dangereuse. Pour la démocratie, pour l’Europe et pour le monde arabe.

Bien sur, une intervention humanitaire

Il est évident que l’Union européenne, qui est en première ligne concernée, ne peut pas rester sans réaction lorsque à ses « frontières » des gens meurent parce que des dictateurs leurs tirent dessus. Il est tout aussi évident que les Libyens ont besoin d’aide médicale. Plusieurs pays ont déjà réagi et envoyé du matériel dans l’est du pays.

Cette intervention humanitaire est totalement légitime et précisément ce qu’il faut faire pour aider les populations. En effet, il s’agit d’un conflit à nos portes et nous avons le devoir d’y mettre fin. Par ailleurs, les européens ont une responsabilité morale, puisque nos États ont soutenu (à tort ou à raison, nous en débattrons plus tard) ces despotes.

Non à une intervention armée

Pour autant, est-ce que nous pouvons intervenir militairement, et est-ce que nous le devons ? Non, nous l’avons déjà constaté par le passé dans la région. En ce moment, la possibilité d’une zone sans vol est discutée. Ce mécanisme signifierait que les Nations Unies interdiraient à tout avion de survoler la Libye.

L’idée est d’éviter que l’aviation de Khadafi continue de bombarder sa population civile. Il est évident que concrètement, cela signifie bombarder la Libye. Qui croit en effet que Khadafi va se conformer à une interdiction de l’ONU et qu’une telle zone va pouvoir être imposée sans violence contre le sol libyen ?

Concrètement une no fly zone veut dire : bombarder la Libye, depuis les airs et la mer. Et prendre le risque que comme toujours des civils meurent dans ces bombardements, victimes de « dommages collatéraux ». Khadafi n’attend que cela : être de nouveau attaqué par l’occident, pour renforcer sa légitimité. Il n’attend que cela de pouvoir montrer les images de « dommages collatéraux » à la télé.

Une révolution, une démocratie ne s’imposent pas de l’extérieur, et certainement pas par la force des armes. Une intervention en Libye est dangereuse, parce qu’elle peut donner l’impression aux libyens, que leur pays est attaqué de l’étranger. Des gens meurent en Libye. Et plus encore vont mourir si l’Occident intervient militairement.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la Libye est un pays très riche en hydrocarbures. En admettant que l’occident puisse dans quelques années en tirer profit économiquement, les accusations d’impérialismes pour qualifier l’intervention armée apparaitront à nouveau. L’image de l’occident n’est déjà pas bonne dans la région, et elle ne doit pas être encore détériorée par de nouveaux morts.

Nous avons déjà isolé et même attaqué Khadafi

Depuis plus de 40 ans, Khadafi est au pouvoir. Ses relations avec l’occident ne peuvent pas être considérées historiquement en bloc. Cependant, dans les années 80, après plusieurs attentats organisés par ou avec ses services secrets, les États Unis ont tenté de l’assassiner, en le bombardant. Le résultat ? Il est toujours au pouvoir, et a pu se profiler comme un héraut de la résistante à l’impérialisme américain.

Ce fut une erreur de le réhabiliter, comme Schröder, Berlusconi et dernièrement Sarkozy l’ont fait, en lui vendant des armes européennes, qui servent aujourd’hui à tuer sa propre population. Ces sanctions n’auraient jamais du être levées. Elles sont aujourd’hui quasiment dénuées d’effet mais à long terme très importantes.

Il est par exemple symboliquement important que les peuples qui ont été spoliés par les despotes récupèrent leur argent caché en Europe. Il est important de soutenir diplomatiquement cette vague de démocratie. Mais l’occident ne peut rien exporter. Cette dernière ne peut être imposée que par les libyens, sur place, si elle veut rester légitime et stable.

Apprendre du passé

La démocratie ne s’exporte pas par la force des armes, surtout au Moyen-Orient. Nous le savions en Europe, lorsque l’administration Bush a commis la folie d’envahir l’Irak. Nous en connaissons tous les conséquences : 100 000 morts, la plupart des civils innocents, et un pays dévasté, en proie à une instabilité chronique. Voulons-nous que ça recommence ? Voulons-nous que la Libye devienne un second Irak ?

La vague démocratique qui submerge le monde arabe doit être soutenue politiquement par l’Union Européenne. Par la voie diplomatique. Par l’appel aux tyrans à quitter le pouvoir. Par des sanctions contre eux et leurs sbires. Par une reconnaissance et une coopération avec les nouveaux gouvernements, pour que les violations des droits de l’homme soient sanctionnées. Par un soutien financier et si nécessaire logistique en ce qui concerne la reconstruction démocratique. Mais en aucun cas par une intervention militaire. Cette dernière ne ferait qu’aggraver la situation, comme ce fut le cas en Irak ou en Afghanistan.