Manifestations contre la rigueur : l’expression d’une solidarité européenne ?

, par Chloé Fabre

Manifestations contre la rigueur : l'expression d'une solidarité européenne ?
Manifestation du 14/11/2012, à Madrid Auteur : Izquierda Unida - Certains droits réservés

A l’appel de la Confédération européenne des Syndicats (CES) qui regroupe plusieurs syndicats au niveau européen, les citoyens européens se sont mobilisés dans plusieurs pays le 14 novembre 2012 en « opposition aux mesures d’austérité qui font plonger l’Europe dans la stagnation économique, voire la récession, ainsi qu’au démantèlement continu du modèle social européen », selon la déclaration du comité exécutif du CES du 17 octobre 2012. Selon le CES , « une quarantaine d’organisations syndicales issues de 23 pays se sont impliquées dans cette journée ». Comment comprendre la forte mobilisation d’un point de vue européen ?

Une mobilisation forte notamment dans les pays du Sud de l’Europe

Les mobilisations sont nombreuses dans les pays les plus touchés par la crise depuis plusieurs mois. Depuis hier matin, El Paìs, un journal de centre-gauche espagnol, relate la mobilisation dans le pays. La consommation d’énergie qui est un bon indicateur de l’activité économique a été de 15% inférieure aux prévisions quotidiennes en Espagne aujourd’hui. Les syndicats annonçaient hier soir que la grève générale avait été suivie à 76,7%, le patronat à 12%. Au Portugal, plusieurs milliers de personnes ont suivi la grève générale et ont manifesté. En Italie, les manifestations ont rassemblé plusieurs milliers de personnes dans différentes villes, notamment dans le Nord industriel. En Grèce, 5 000 manifestants, selon les chiffres de la police rapportés par LeMonde.fr, ont défilé à Athènes. En France et en Belgique, des défilés ont aussi rassemblé des citoyens exaspérés et solidaires. Selon la CES, des manifestations ont aussi eu lieu en Pologne, République Tchèque, Slovénie et Roumanie. Même à Berlin, un rassemblement a compté plusieurs centaines de personnes devant la porte de Brandebourg.

Au total, ce sont des centaines de milliers d’Européens qui ont élevé la voix hier contre les mesures d’austérité prônées par le FMI, la Banque centrale européenne, la Commission européenne et le Conseil européen. Un signe de ras-le-bol fort qui dénote un malaise social grandissant dans une Europe où le chômage dépasse les 10% (plus de 20% en Espagne), où les réductions de salaires et de pensions contraignent nos concitoyens et où certains se voient même expulser de leur logement face à l’impossibilité de rembourser leurs dettes. Les affrontements entre la police et les manifestants en Espagne et au Portugal, mais aussi en Italie, dénotent la violence de ce mécontentement.

Une citoyenneté sociale dans la crise ?

L’interprétation à chaud d’un mouvement d’une telle ampleur, et relativement nouveau, n’est pas évidente ; et ce d’autant plus que les rapports avec les gouvernements nationaux en place sont différents selon les pays et que les syndicats et les différentes organisations qui ont structuré ce mouvement n’ont pas les mêmes revendications. Il ne faut pas perdre de vue cette diversité malgré la tentative d’avoir une vision globale du phénomène.

On peut toutefois percevoir dans cette mobilisation commune, d’une part une action réussie de la part de la Confédération européenne des Syndicats qui parvient à mobiliser par-delà les frontières nationales, et d’autre part, l’expression d’un sentiment de solidarité européenne à travers une expérience commune de la violence de la crise et des mesures utilisée pour essayer de la résorber.

Les mobilisations sociales se déroulent traditionnellement sur la scène locale ou nationale. Les méthodes utilisées lors de la mobilisation du 14 novembre, manifestation, grève générale, rassemblement, correspondent aux formes industrielles de mobilisation, les mêmes que celles du XIXème siècle. Historiquement, elles s’adressaient au gouvernement national et prenaient place dans un espace public national. Aujourd’hui, ces méthodes-là ont été utilisées pour s’adresser non seulement aux gouvernements nationaux (qui prennent les décisions au sein du Conseil), mais aussi aux institutions européennes et internationales qui sont au cœur de la gouvernance de la crise de la zone euro. On peut voir là, la mise en place d’un espace public européen, où les citoyens européens portent leurs revendications d’une manière trans-nationale devant les instances européennes.

L’expression d’un sentiment de solidarité européenne ?

Les manifestants ne se sont pas seulement élevés en tant que citoyens d’un État national, mais aussi en tant que citoyens européens contre les décisions prises par les institutions européennes. En s’affirmant citoyens européens, ils ont aussi exprimé leur sentiment de solidarité forte avec les autres citoyens européens dans d’autres pays, eux aussi frappés par la crise. Cette solidarité est portée aujourd’hui par les citoyens des pays les plus durement affectés comme le traduit la concentration des manifestations au Sud de l’Europe. Ces pays partagent un destin commun face aux exigences et aux incompréhensions du reste de l’Europe, du reste des opinions publiques.

Pourtant c’est cette solidarité qui fait aujourd’hui défaut au sein de l’Union européenne ainsi qu’entre l’ensemble des gouvernements européens et des citoyens. Il nous manque le sentiment de partager un destin commun ainsi que l’impression que les 20% de chômage en Espagne ont des conséquences concrètes pour le reste de l’Europe. Au contraire de la désunion européenne affichée lors des différents sommets de crise, la mobilisation d’aujourd’hui en exprimant cette solidarité en appelle à des solutions politiques communes ; malgré les critiques adressées contre Bruxelles, malgré les drapeaux européens brûlés, les différents articles de journaux relatent l’expression d’un besoin de solidarité politique au niveau européen.

Un appel à combler le vide politique en Europe 

Les revendications du CES demandent plus d’Europe. Le CES propose « un contrat social pour l’Europe » qui s’articule autour de trois piliers : dialogue social et négociations collectives, gouvernance économique pour une croissance et des emplois durables, et justice économique, fiscale et sociale. Le changement de cap qu’ils appellent de leurs vœux doit se faire au niveau européen.

Ce qui apparaît derrière cette mobilisation pan-européenne c’est la nécessité de prendre des décisions politiques et non des décisions uniquement guidées par la théorie économique. Ces décisions politiques engagent. Elles engagent à la solidarité européenne. Elles engagent à prendre des risques, à trouver de nouvelles voies pour assurer cette solidarité et pour se frayer collectivement un chemin de sortie de crise qui n’affaiblit pas les plus faibles. Ces décisions politiques engagent ceux qui les prennent, mais aussi les citoyens européens comme ceux qui aujourd’hui ont donné de la voix et qui, on peut l’espérer, continueront à s’engager activement dans l’espace public européen en formation.

Le 14 novembre 2012 a été la première journée de mobilisation sociale de cette ampleur en Europe. Elle traduit la prise de conscience d’un destin commun de la part des citoyens européens mobilisés, l’affirmation d’un sentiment de solidarité européenne et la mise en place progressive d’un espace public européen qui appelle à des décisions politiques pour résoudre la crise et qui veut participer à ces dernières.

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