Mardi 13 décembre 2011, peu avant midi, Claude Guéant descend froidement les marches du perron de l’Elysée, venant annoncer à la centaine de journalistes extatiques que la France quitte la zone euro et rétablit le franc, confirmant les rumeurs qui circulaient depuis 24h sur Twitter. Christine Lagarde quitte le gouvernement en déclarant dans la soirée sur le plateau du Grand Journal de Canal + qu’elle « ne comprend toujours pas comment on en est arrivé là ». Et pourtant…

Fin mars 2011, la crise de la dette souveraine touche finalement le Portugal. Un papier de Quatremer refusé par Libération et publié sur son blog le mercredi 23 démontre que, contrairement aux engagements pris devant le couple franco-allemand, Socrates a maquillé l’état de ses finances publiques depuis août 2010.

La dette nationale est estimée à plus de 11 points de PIB. Face à ses révélations, la note des bons du trésor portugais est réduite en poussière. Ses taux d’intérêts s’envolent. Le 25 mars, 1 euro vaut 1,22 dollar.

Angela Merkel, « en furie », comme le racontera plus tard le diplomate allemand qui a informé la chancelière, refuse d’activer le mécanisme européen de stabilisation dans ces conditions qu’elle qualifie dans un communiqué glacial de « tromperie », qui remplace in extremis le mot « trahison » grâce au zèle salvateur de son directeur de cabinet.

S’en suivent trois semaines de panique sur les marchés. Alimentée par des dépêches prophétiques de Reuters sur la propagation de la crise, la note de l’Espagne tombe à A- et le 14 avril, en début d’après midi, l’euro vaut moins d’un dollar.

Au même moment les dirigeants de la zone euro sont enfermés depuis plus de 36 heures au siège de la Commission européenne pour tenter de sauver la péninsule ibérique. Dans la nuit un correspondant d’un journal slovène à Bruxelles tweete une photo de Jean-Claude Trichet pointant un doigt vindicatif sous le menton d’Angela Merkel. Le 15 avril 2011 au matin, Jean-Claude Juncker, d’une voix tremblante, annonce l’échec des négociations.

Le FMI présente le lendemain un plan de sauvetage pour le Portugal, l’Espagne et la Belgique. Les dettes sont restructurées en échange de quoi les gouvernements s’engagent dans un plan de rigueur sans précédent. Les salaires des fonctionnaires sont gelés pendant trois ans. Manifestations.

A Bruxelles la Commission est en roue libre. L’amour propre de Barroso s’est dissout dans la crise ibérique. On le dit dépressif. Catherine Ashton est maintenant 3 jours sur 5 au Royaume-Uni et Herman Van Rompuy s’épuise à établir un plan de partition de la Belgique qui satisfasse l’ensemble des parties. Les nations sont seules pilotes.

Le vendredi 3 juin, l’euro est stable à 0,80 dollar. L’été est calme. Les exportations dopées par la dégringolade du cours de l’euro rétablissent un semblant d’optimisme dans les capitales européennes. Axel Weber, président déchu de la banque centrale allemande, annonce cependant au Spiegel qu’il anticipe une « inflation inévitable » en Allemagne et dans la zone euro.

La doctrine allemande en matière monétaire reprend le dessus : la hausse des exportations boostant les bénéfices des entreprises, les revendications salariales se font de plus en plus pressantes en France, en Allemagne et dans les PECO.

« Cette Europe qui nous fait les poches »

Le mardi 7 septembre, la Commission européenne confirme : on attend une inflation de 5,8 % dans la zone euro sur le second semestre 2011. Le dimanche 16 octobre, DSK écrase Ségolène Royal et Benoît Hamon aux primaires. La semaine qui suit, un sondage IFOP place Marine Le Pen au 2ème tour de la présidentielle avec 23 % des intentions de vote. Ses violentes déclarations sur « cette Europe qui nous fait les poches » placent la monnaie unique au cœur de la campagne.

Les options se réduisent pour l’Elysée, à mesure que les sondages viennent confirmer la popularité croissante de la candidate du Front. D’autant qu’à l’automne les discussions sur le projet de loi de finances sentent le souffre : la nouvelle majorité de gauche au Sénat remet en cause les prévisions de déficit public présentées par François Baroin. Les chiffres, grossiers, font rapidement l’objet d’un contentieux avec Bruxelles et, naturellement, Berlin, qui reproche à la France d’emprunter la « pente latine ».

Nicolas Sarkozy est coincé : il faut frapper fort pour contrer le FN, pendant que DSK survole les sondages. Début décembre, la décision est déjà prise et à Pessac, dans le bunker de la Banque de France, on ressort les planches à billets et on commence discrètement à faire fondre les premières pièces d’euros. L’inflation est au plus haut : 7,2 % en France pour 2011. L’euro agonise. Le Berlaymont retient son souffle. Les Européens s’en foutent.

Mardi 13 décembre 2011, peu avant midi, Claude Guéant descend froidement les marches du perron de l’Elysée.