Dix ans après...

Mitterrand l’Européen

Un portrait forcément nuancé...

, par Ronan Blaise

Mitterrand l'Européen

Le 5 avril 1968, une proposition de loi demandant l’élection au suffrage universel des délégués français au Parlement européen est déposée à l’Assemblée nationale française par un député du groupe parlementaire de la « Fédération de la gauche ». Le nom de ce député n’est pas complétement anodin. En effet, il s’appelait... François Mitterrand. Portrait tout en nuance d’un Européen véritable, entre ambiguités et convictions, entre engagement européen et (dé)raisons politiques.

Ces jours-ci est commémorée la disparition de François Mitterrand, homme politique français de la seconde moitié du XXe siècle, président de la République de 1981 à 1995.

Apprécié jusqu’à l’excès par les uns, décrié parfois jusqu’à l’outrance par les autres, cet homme politique est néanmoins aujourd’hui unanimement salué et reconnu (et ce, même par l’ensemble de ses adversaires politiques...) pour l’une de ses caractéristiques politiques évidente et incontestable : c’était un vrai Européen.

Comme on l’a vu précédemment, cette caractéristique cardinale de son engagement politique, il l’avait affirmé dès les années 1960. Pareillement, il devait renouveler de tels gestes dans les années 1970.

Par exemple en réaffirmant l’adhésion de son parti à la construction européenne, alors que les socialistes français -à peine « réunifiés »- devaient faire face aux pressions « amicales » de leurs alliés du PCF [1] qui les incitaient alors fortement à sacrifier l’idée européenne sur l’autel de quelque « programme commun » d’alternance.

Priorité au projet européen :

Arrivé au pouvoir, le Mitterrand président allait néanmoins maintenir le cap.

Ainsi, en 1983, il préfèrera ainsi promouvoir le « tournant » de la « rigueur budgétaire » plutôt que céder à la facilité de décrocher le Franc du Deutsche Mark et de laisser filer la dette pour « mieux » faire du social : ce qui eût fait sortir la France du SME [2] (et ce qui eût gravement compromis le projet d’union monétaire, alors en gestation...).

En 1984-1985-1986, avec son ancien ministre des finances Jacques Delors (promu à la tête de la Commission européenne en janvier 1985), François Mitterrand allait ainsi oeuvrer pour rendre possible l’élargissement des Communautés à destination de l’Espagne et du Portugal (effectif en janvier 1986), pour lancer le projet de l’Acte unique (signé en février 1986) et pour -en amitié avec le Chancelier chrétien-démocrate allemand Helmuth Kohl- conforter la réconciliation franco-allemande de la façon la plus sympbolique qui soit : à Verdun, en septembre 1984.

Enfin, en 1991-1992, François Mitterrand est très largement partie prenante dans la naissance de cette « Union européenne » mise en place par ce fameux traité de Maastricht (décembre 1991) qu’il soumit -par référendum- à l’examen du peuple français : un traité européen qu’il sût, malgré son impopularité de fin de second mandat, néanmoins défendre devant le corps électoral, obtenant là -en septembre 1992- une victoire référendaire certes étriquée mais juridiquement incontestable.

Ainsi on découvre que, depuis l’élection du Parlement européen au suffrage universel (en 1979) jusqu’à la mise en place de l’Union politique (en 1992), et de la création du système monétaire européen jusqu’à la mise en place de la monnaie unique, François Mitterrand est ainsi présent -en tant que Député, Président de groupe parlementaire, chef de parti ou chef de l’Etat- lors de chacune de ces grandes étapes de la construction européenne qui ont été franchies lors des années 1970, 1980 et 1990.

Une politique européenne non sans errement...

Tout n’est néanmoins pas non plus nécessairement exemplaire dans l’héritage politique que nous lègue Mitterrand l’Européen.

Les plus critiques des observateurs politiques de son action présidentielle lui reprocheront ainsi ses coupables atermoiements lors du putsch communiste d’août 1991 qui faillit alors renverser Mikhaïl Gorbatchev ; et -plus largement- son incapacité à concevoir un autre monde que celui, finissant, d’une guerre froide qui -depuis la chute du mur de Berlin, en novembre 1989- alors s’achevait.

Ainsi, on lui reprochera sa froideur excessive et son attitude parfois méprisante à l’égard d’un Boris Eltsine néanmoins démocratiquement élu président de Russie au suffrage universel, ainsi que ses ultimes réticences à l’égard d’une réunification allemande d’octobre 1990 pourtant alors demandée par tout un peuple.

Pareillement on soulignera, parmi ses difficultés à s’extraire des schémas mentaux de la guerre froide, sa crainte de voir l’Europe communautaire se dissoudre dans quelque communauté euro-atlantique « invertébrée » et dans des élargissements poursuivis sans rigueur, sans projet, sans cohérence ni ciment politique.

De cette crainte allait naître le projet maladroit d’une « Confédération européenne » (sans présence ni soutien des Américains, mais avec une Russie qui était encore URSS...) qu’il proposa lors de ses voeux du 31 décembre 1989. Un projet néanmoins bientôt rejeté, lors des « assises européennes » de Prague -en juin 1991- par tous ces pays d’Europe centrale enfin délivrés du Communisme « réel ». Et de ces circonstances allait naître l’Union européenne dans laquelle nous vivons.

Ombres et Lumières :

Comme tout héritage, celui de Mitterrand l’Européen mérite d’être inventorié de façon critique et approfondie.

Mais, comme on peut le considérer ici assez objectivement, cet héritage nous est ici légué par un homme politique souvent tortueux, un habile et machiavélique praticien de la politique politicienne (cependant parfois maladroit...), qui était néanmoins très certainement un homme très sincèrement attaché à l’idée d’une « union sans cesse plus étroite » entre les peuples d’Europe : pour péréniser la paix sur le vieux continent.

Un héritage fait, donc, d’ombres et de lumières puisque c’est bel et bien le même homme qui fit preuve de tant de complaisance vis à vis de la Serbie nationaliste et agressive du début des années 1990 mais qui, en pleines guerres de sécession yougoslaves, fit aussi le fameux « voyage à Sarajevo » de juin 1992 pour y souligner l’abandon international dont étaient alors victimes les habitants de cette ville de Bosnie-Herzégovine assiégée par les milices nationalistes.

Pareillement, juste souligner que c’est bel et bien le même homme qui, à Strasbourg, se fit applaudir par tout un hémicycle d’Eurodéputés tout acquis à sa cause -en mai 1984 - en apportant, lors d’un discours brillant et enthousiaste, un soutien appuyé et manifeste au projet d’Union politique (et fédérale) alors porté par Altiero Spinelli...

Mais qui, un mois plus tard, se rallia -semble-t-il- avec armes et bagages au consensus de ces chefs d’État et de gouvernement qui -à Fontainebleau, en juin 1984- préférèrent enterrer provisoirement ce même « projet Spinelli » pour lui préférer la réalisation de l’« Acte unique » : projet d’intégration sectorielle (strictement économique) par l’achèvement du marché unique...

Une action constructive mais un bilan à nuancer...

Tel est donc le bilan de l’action politique du Président Mitterrand dans le domaine bien spécifique des seules questions européennes : des gestes forts, des actes emblématiques, et des réalisations effectives et bel et bien concrètes.

Mais force est de constater que les équilibres politiques (français et européens) de son temps étaient tels qu’il n’aura sans doute pas pu (pas voulu ?) aller au bout de ses idées. Et qu’il ne fut sans doute pas en mesure de pouvoir davantage forcer le cours des choses.

Néanmoins, autant certains aspects de sa personnalité complexe et parfois ambiguë, de son parcours politique personnel (et de ses choix politiques) sont effectivement contestables (sinon contestés), autant on ne peut pas refuser de reconnaître à François Mitterrand cette caractéristique et cet engagement fort qui, à nos yeux, est une indéniable qualité : Mitterrand était un vrai Européen.

Photo : Copyright © Ministère des Affaires Étrangères - service photographique

Mots-clés

Notes

[1Parti Communiste Français

[2Système Monétaire Européen

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