Nabucco face à ses concurrents européens

, par Adina Revol, Pierre-Franck Herbinet

Nabucco face à ses concurrents européens

La sécurité de l’approvisionnement énergétique de l’Union européenne a été inscrite brutalement sur l’agenda politique communautaire suite aux deux crises gazières russo-ukrainiennes de 2006 et de 2009. Celles-ci ont mis en avant un double facteur de risque, lié au manque de diversification des sources d’approvisionnement et des routes de transit.

Tous les États membres ne sont pas exposés de la même manière à ce double problème : si certains d’entre eux ont massivement investi dans des capacités de stockage leur permettant de tenir lors d’éventuelles crises énergétiques, une majorité de nouveaux États membres restent encore dépendants d’un seul fournisseur, la Russie, et d’un seul gazoduc, qui transite par l’Ukraine.

Le Corridor Sud et la diversification des risques

La Commission européenne a imaginé une stratégie de diversification des risques par la conception du quatrième couloir d’approvisionnement, connu sous le nom de Corridor Sud. Celui-ci permettrait de relier le marché européen aux ressources de la Caspienne et du Moyen Orient, deux régions du voisinage proche de l’UE qui possèdent d’importantes ressources de gaz, comparables à celles de la Russie.

De plus, le Corridor Sud induit une division des risques puisque les importations proviendraient d’un ensemble de pays et il est peu vraisemblable que des problèmes y aient lieu en même temps.

Plusieurs projets de gazoducs sont soutenus par la Commission européenne dans le cadre du Corridor Sud : Nabucco, l’Interconnector Turquie-Grèce-Italie (ITGI), le Trans-Adriatic Pipeline (TAP) et le White Stream. Parmi ces projets, Nabucco occupe une place de choix, depuis qu’il est devenu projet prioritaire européen suite à la première crise russo-ukrainienne de 2006. Nombreux sont les analystes ayant souligné, à raison, la concurrence entre Nabucco et South Stream, projet rival russo-italien soutenu par Gazprom et Eni. Pour autant, il existe une concurrence à l’intérieur même du Corridor Sud, car aucun des projets susmentionnés ne pourra voir le jour sans les dix milliards de mètres cubes de gaz disponibles à Shah Deniz, le plus important champ de gaz d’Azerbaïdjan, à l’horizon 2015.

La concurrence intra-communautaire dans le Corridor Sud

Quatre projets sont en concurrence pour les ressources azéries dans le cadre du Corridor Sud : Nabucco, l’Interconnector Turquie-Grèce-Italie (ITGI), TAP et White Stream.

L’ITGI constitue, comme Nabucco, un projet prioritaire européen. Il contribue à l’instar de ce dernier à accroître la sécurité gazière de l’UE en diversifiant les sources d’approvisionnement et les routes de transit. Il est plus avancé que Nabucco, car seule l’interconnexion Grèce-Italie reste à construire, mais il a besoin de dix milliards de mètres cubes de Shah Deniz. Les promoteurs du projet mettent en avant que la quantité disponible à Shah Deniz 2 correspond exactement au besoin de l’ITGI.

Si accord il y a, le projet se concrétisera, contrairement à Nabucco qui nécessite du gaz turkmène et irakien pour aboutir. Pour autant, le projet ITGI semble ne pas prendre en considération le coût de l’installation de compresseurs sur le réseau turc, supporté par BOTAS, qui devrait investir entre un et trois milliards d’euros. L’ITGI semble aussi être confronté à des problèmes de gouvernance dus à son principal actionnaire, Edison. Celui-ci souffre des désaccords de ses actionnaires, EDF et les municipalités italiennes.

L’autre projet en concurrence pour Shah Deniz 2 est le Trans Adriatic Pipeline (TAP). Ce projet de gazoduc d’une longueur de 520 kilomètres devrait transporter entre dix et vingt milliards de mètres cubes de gaz en provenance du Bassin caspien et du Moyen-Orient vers le marché italien, en transitant par la Grèce et l’Albanie.

Il est certes soutenu par Statoil, partenaire de Shah Deniz 2, mais son autre investisseur, suisse, semble avoir peu de moyens financiers. A titre informatif, il a réalisé un profit de cent vingt millions d’euros en 2009. En outre, Statoil n’est pas le seul acteur à prendre la décision.

White Stream est aussi souvent évoqué, mais dans la pratique, rares sont les acteurs qui croient vraiment en ce projet. Le gazoduc devrait transporter entre huit et trente-deux milliards de mètres cubes de gaz en provenance d’Azerbaïdjan, du Kazakhstan et du Turkménistan sur une route allant de Tbilissi à Soupsa en Géorgie jusqu’à Constanta en Roumanie, soit directement, soit en passant par la Crimée. Si cette dernière option est retenue, White Stream devrait traverser la zone économique exclusive russe pour la rejoindre.

Il existe une version de White Stream, appelée AGRI, résultat d’un accord entre la Roumanie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. Ce projet alternatif propose de remplacer le gazoduc offshore par deux terminaux GNC, l’un construit sur la côte géorgienne, l’autre à Constanta, où SOCAR, l’entreprise azérie, a déjà acheté un terminal pétrolier. AGRI est présenté par ses promoteurs comme un appel au réalisme, dans la mesure où la crise économique a signé la fin des projets ‘pharaoniques’. Le projet AGRI s’inscrit dans une optique qui se veut avant tout pragmatique : peu coûteux, ayant des sources d’approvisionnement assurées, il serait une alternative fiable pour résoudre le problème de la diversification du transit. Cependant AGRI apparaît plus comme un moyen de négociation utilisé par ces pays dans la négociation Nabucco plutôt qu’une vraie option, car la Roumanie ne dispose pas de réseau d’interconnexions nécessaires pour permettre au gaz azéri d’atteindre le marché européen. .

La force de Nabucco

Nabucco semble en passe de gagner la course aux approvisionnements face à ses concurrents, soient-ils tant extra qu’intra européens. C’est le projet le plus abouti au niveau réglementaire et juridique. Le projet mené par OMV a profité des effets négatifs de la crise, notamment sur le développement de South Stream. Nabucco a aussi bénéficié de la transformation du marché gazier mondial et de l’apparition du gaz de schistes. Ajoutons à cela le soutien politique de la Commission qui s’est traduit par la récente visite du Président Barroso, accompagné du Commissaire à l’Énergie, en Azerbaïdjan et au Turkménistan.

Si les déclarations du Président turkmène restent assez ambigües, le Président azéri a signé un accord qui engage son pays à approvisionner le Corridor Sud. Toute l’ambigüité est là. Alors que le Président Barroso a beaucoup insisté sur Nabucco, le Président Aliyev a mis l’accent sur le Corridor Sud, annonçant que son pays prendra ultérieurement la décision concernant le/s projet/s soutenu/s. Il est fort à parier, pour les raisons exposées ci-dessus, qu’un seul projet sera soutenu et que ce dernier s’appellera Nabucco.

Vos commentaires

  • Le 25 novembre 2011 à 13:44, par S. tayk En réponse à : Nabucco face à ses concurrents européens

    Nabucco – c’est un projet douteux ! Il faut beaucoup de forces, de temps et de l’argent pour le réaliser. J’estime que l’Europe peut se passer de cette conduite. Ceux qui sont pour sa construction ne pensent pas bien des intérêts de l’Europe. Ce n’est pas raissoble. Pendant la crise économiques il ne faut pas faire les grandes dépenses. A Londres les spécialistes croient qu’il « faut prendre en considération l’absence de la croissance économique dans l’eurozone ». Selon eux, dans 10 -15 ans l’Europe n’aura pas besoin de Nabucco. De plus, il y a Nord Stream qui fonctionne bien.

  • Le 1er décembre 2011 à 14:59, par hennessy En réponse à : Nabucco face à ses concurrents européens

    Dommage, il semble qu’en Europe il y a peu de gens qui s’imagine les consequences des changements politiques en Russie apres des elections parlementaires. Certes, j’etais etonne quand j’ai vu que la popularite des communistes grandit. Mais les Europeens soutiennt les liberaux. Evidemment, le soutient des liberaux fait le profit pour le Parti communiste de la Federation de Russie. Sont-ils foux ? Cons d’idiots ? J’estime que les hommes raisonnables doivent tirer lecons de leurs fautes. Les communistes qui veulent faire « le retour au passe » - ce sont les gens dont je ne peux pas nommer raisonnables. Aussi bien comme ceux qui les soutiennent. Est-ce qu’on veut faire le regime autoritaire a-la Stalin. Il faut comprendre que cela ne promet rien de bon. Pour l’Europe aussi. A mon avis, les leaders du Parti communiste de la Federation de Russie - ce sont les gens qui ne reconaissent pas la loi, ne reconaissent pas les droits de l’homme, le droit de la propriete, n’estiment pas la dignite humaine. Je ne veux pas qu’ils prennent le pouvoir. C’est dangeureux. Je me rappelle bien la terreur sanglante du regime communiste en Russie. C’est horrible !

  • Le 2 décembre 2011 à 07:20, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : Nabucco face à ses concurrents européens

    Il y a des libéraux en Russie ?

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