« On ne fera pas une Europe de la défense à 27 » pour François André

, par Jérôme Quéré

« On ne fera pas une Europe de la défense à 27 » pour François André
Militaires polonais de l’EUFOR au Tchad - Sources : Wikipedia - Ministerstwo Obrony Narodowej

Le traité de Lisbonne évoque à plusieurs reprises la définition progressive d’une politique de défense commune de l’Union. Mais où en est-on aujourd’hui et quelles sont les perspectives pour l’Europe de la défense ? Le député d’Ille-et-Vilaine François André est membre de la commission de la défense nationale et des forces armées. Le Taurillon l’a rencontré afin d’en savoir plus sur les perspective pour l’Europe de la défense.

Le Taurillon : Quels seraient les avantages d’une Europe de la défense et serait-il envisageable d’établir une coopération sur la base de l’axe Weimar + (Pologne, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Espagne) en ce domaine ?

François André : Dans l’absolu je pense qu’une vrai Europe de la défense est indispensable, elle le sera de plus en plus. Les États-Unis, qui sont aujourd’hui le pilier essentiel de l’OTAN, voient leurs intérêts stratégiques se porter de plus en plus vers la zone Pacifique Asie. Le monde émergent est là bas. Les États-Unis ont une tendance naturelle et compréhensible de dire à la vieille Europe : « maintenant vous êtes capables de vous prendre en charge, assumez vous mêmes vos propres impératifs de défense ». Les États-Unis et l’OTAN sont encore très présents aujourd’hui. Mais la perspective à moyen et long terme est que les États-Unis se détachent de plus en plus de l’Europe. On a cette perspective impérieuse d’une Europe de la Défense.

Mais c’est très compliqué. En France on ne s’en rend pas forcément compte car on a une grande armée, les moyens de se défendre. Mais les « petits » pays d’Europe, pour qui l’OTAN et les États-Unis sont, depuis leur entrée dans l’Europe, le parapluie, peuvent être inquiets lorsqu’on leur dit qu’il faut s’organiser différemment.

L’Europe de la défense ne va pas de soi, car cela touche à des éléments de souveraineté. Il peut être dur pour certaines puissances militaires de partager une souveraineté aussi forte que celle qui touche à la défense. Une Europe intégrée de la défense (à 27) est une vue de l’esprit. Il faut donc une Europe à plusieurs vitesse qui, je crois est la bonne formule. On ne fera pas une Europe de la défense à 27, car les intérêts, les situations, l’avancée dans l’esprit ne sont pas les mêmes. On fera une Europe de la défense progressive et par cercles concentriques (Weimar, Weimar +, Lancaster House en sont des exemples).

L’Europe de la défense est indispensable oui, mais difficile à obtenir.

Le Taurillon : Peut-on progresser pour aboutir à un siège européen unique au conseil de l’ONU et un complexe industrialo-militaire, au vue du récent échec de la fusion d’EADS ?

François André : Il est clair que le domaine où l’Europe de la défense peut et doit connaître des progrès, c’est sur l’industrie de défense, pour peser davantage face aux pays émergents notamment. On a des atouts, malgré l’échec de la fusion d’EADS avec le britannique. Cet échec est dommageable mais il ne doit pas fermer la porte à d’autre projets de regroupement industriel sans lesquels il n’y aura pas d’Europe de la défense. C’est un enjeu majeur pour préserver l’industrie de la défense.

Il y a eu des initiatives pour faire avancer l’Europe de la défense, dans les traités successifs, Lisbonne en particulier, l’agence européenne de défense. Je pense qu’il ne faut pas vouloir imposer l’idée d’en haut, par rapport à la structure ou à la représentation. Je crois à l’inverse, comme le Ministre de la défense l’a exprimé devant les députés récemment, en une Europe de la défense par l’exemple et par la preuve. Plutôt que d’être trop généraliste et ambitieux au départ, commençons par des petites avancées, des exemples concrets qui vont peu à peu former cette Europe de la défense dont on a besoin. Il faut commencer par renforcer les coopérations militaires entre les pays d’Europe, un noyau à plusieurs (Weimar, Weimar +). Montrons aux autres européens que c’est ainsi que l’on fait progresser notre organisation militaire notre capacité à intervenir sur des théâtres extérieurs quand l’actualité l’exige. C’est comme ça que petit à petit l’Europe de la défense prendra corps.

Le Taurillon : Dans le cadre d’une future intervention extérieure, serait-il possible d’avoir une force d’intervention commune ?

François André : Il y aura une coalition, comme il y a eu en Libye ou en Irak. Ces conflits ont eu la vertu, au delà de la finalité des opérations elles-mêmes, de nous enseigner sur les faiblesses de nos dispositifs de coopérations. On tire des enseignements de ces expériences. Nos armées sont en dialogue permanent, on co-construit ensemble pour faire en sorte que dans les conflits suivants le travail soit beaucoup plus coordonné et qu’il n’y ait pas la prééminence d’un pays sur l’autre. On a des savoir-faire extrêmement complémentaires.

Pour l’instant on en est au stade de la coalition. Cela mettra du temps à être quelque chose de beaucoup plus intégré. Mais par l’exemple et en partant du bas je pense qu’on y arrivera, au terme d’un chemin qui sera plus long.

Le Taurillon : Il existe déjà des expériences fructueuses, pouvez-vous nous en dire plus ?

François André : La coopération franco-britannique, Lancaster House, donne lieu à une coopération concrète. Je le sais pour avoir assisté au large de Toulon sur le porte-avion Charles de Gaulle à un grand exercice de coopération militaire franco-britannique alliant nos deux marines, avec des moyens importants déployés au large de Toulon. Le but était très concrètement d’avoir des exercices d’entraînement, travailler à des exercices de commandement commun, ce qui voulait dire parler un langage unique, partager les rôles, simuler un exercice d’intervention dans un pays tiers. Ce travail va donner lieu d’ici un ou deux ans à la construction d’une force commune non permanente capable d’intervenir à l’étranger. Ce n’est pas quelque chose qui se décrète, cela se travaille.

Les deux corps doivent apprendre à utiliser le matériel de l’autre. Chacun amène ses richesses, les français ont apporté leur porte-avion, les anglais leur matériel amphibie. Le but est de faire une force commune, quelque chose qui ne soit pas que l’ajout de types de compétence. Voilà l’exemple concret d’avancée vers cette Europe de la défense que l’on appelle de nos vœux.

Le Taurillon : Le Conseil européen de décembre 2013 sera consacré à la politique européenne de sécurité et de défense. Permettra-t-il des avancées de l’Europe de la défense et la France impulsera-t-elle une dynamique en ce sens ?

François André : C’est la volonté de Jean-Yves Le Drian, mais non pas en tentant d’imposer un modèle unique d’Europe de la défense qui parte par le haut, mais en partant d’une Europe concrète de la défense qui se fixe peut-être des objectifs limités au départ mais non moins réels sur deux aspects : le renforcement de l’Europe industriel de la défense (regroupement des forces et des capacités industrielles) et la dimension capacitaire de la défense (mise en commun entre pays européen de moyens militaires pour construire des forces d’intervention commune ou un exemple qui fonctionne déjà en Écosse, un groupement de transport de troupes). C’est une mutualisation intéressante car une armée n’a pas forcément besoin de façon permanente d’avions de transport de troupes qui coûtent cher, qui ont besoin d’être entretenus et pour lesquels il faut des pilotes formés. Voilà des fonctions logistiques, supports qui peuvent être partagées assez facilement dès lors que la volonté des différents États se manifestent.

C’est une série de mutualisation de capacités sur lequel, je l’espère, le prochain sommet pourra nous permettre d’avancer. Mais ce sera un très long chemin.

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Vos commentaires

  • Le 18 janvier 2013 à 14:07, par ? En réponse à : « On ne fera pas une Europe de la défense à 27 » pour François André

    « On ne fera pas l’Europe de la défense à 27 » (Député de l’Assemblée nationale)

    C’est pourtant ce que prévoit explicitement le Traité sur l’Union Européenne qui consacre 5 articles (42 à 46) à la « politique de sécurité et de défense commune » . Articles qui prévoient notamment la possibilité pour l’UE d’assurer des « missions de maintien de la paix » en s’appuyant sur « les capacités fournies par les États membres » Il est même précisé que ces missions « peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire »(art 43 §1). Il est aussi prévu qu’une telle mission puisse être « confiée à un groupe d’États membres qui le souhaitent et disposent des capacités nécessaires ».

    Les outils politiques et juridiques d’interventions européennes dans des conflits du typa de celui du Mali sont donc en place - avec cependant deux bémols : 1. à la demande de certains « grands » États membres (dont la France) les missions sont en principe décidées à l’unanimité (mais les abstentions n’y font pas obstacle) 2. le Haut Représentant actuel de l’UE, Mme Ashton (nommée avec l’appui de la France) qui a un rôle important à jouer dans le lancement et la gestion de ces missions ne dispose pas de la confiance du Conseil. En l’occurrence, la faiblesse de l’intervention de l’UE face à l’attaque terroriste au Mali ne résulte pas de l’absence de bases politiques ou juridiques mais du refus de certains États de les mettre en oeuvre - afin de préserver l’illusion d’une souveraineté diplomatique et militaire depuis longtemps évanouie . JGG

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